Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett publiés tout au long de l’année 2024.
Mes étagères
Lorsque je parcours mes étagères, ce que je fais souvent, je suis bien conscient de me retrouver devant un portrait de moi-même au fil du temps.
En passant d’une section à l’autre, je remarque les différents moi que j’ai été : celui qui s’est passionné pour les systèmes d’écriture, les formes des lettres, la conception de livres et la typographie ; celui qui s’est absorbé dans l’art de l’avant-garde des premières décennies du XXe siècle, et dans le modernisme (et le postmodernisme) plus généralement ; celui qui a été fasciné par la photographie dans ses aspects technique, esthétique et historique ; celui qui n’a lu pratiquement que de la poésie expérimentale ; celui qui s’est délecté des contes populaires des cultures autres que la sienne ; l’amoureux de tous les dictionnaires, de livres de grammaire et de conjugaison des verbes ; celui qui s’est investi dans les musiques expérimentales de toutes les tendances (idem pour le cinéma expérimental) ; celui qui s’est penché sur les livres de cuisine comme s’il s’agissait d’écritures saintes ; celui qui a vécu dans les anthologies de tous types et de toutes régions… Ils étaient tous moi, et sans en renier ni décrier aucun, je reconnais avec une certaine mélancolie qu’ils appartiennent au passé, que les passions qui les ont animés se sont en grande partie éteintes, laissant leurs charbons et leurs cendres sur mes étagères.
Qui suis-je maintenant ? Faut-il regarder les livres que j’ai achetés et lus récemment pour le savoir ?
Effets sans cause
D’après les conversations sur le sans-abrisme que j’entends parfois, les sans-abris sont eux-mêmes le problème – ils ruinent nos villes ! Los Angeles n’est plus qu’un énorme campement, San Francisco a été totalement détruite, et ne parlons même pas de Portland, où on ne peut plus marcher dans la rue sans trébucher sur un toxicomane assoupi, du moins c’est ce que j’ai entendu dire. Il semblerait qu’ils aient résolu la question à New York, pourtant, où les anciens sans logis auraient reçu des suites dans des hôtels haut de gamme, c’est déjà ça. Heureusement, toutes ces chambres hors de prix se sont retrouvées disponibles juste au moment où on en avait besoin.
La dernière discussion de ce type que j’ai écoutée ne contenait pas une seule référence aux problèmes socio-économiques ou politiques qui ont poussé les gens dans la rue pour commencer, ce qui ne surprend guère : aux États-Unis, les effets n’ont pas toujours de cause (cf. le changement climatique, les fusillades de masse, le terrorisme…).
Un souvenir
Déplier le canapé en lit > nous déshabiller > nous allonger sur le dos > regarder par la fenêtre au-dessus de nos têtes > observer les nuages de minuit glisser sur le ciel noir
L’expérience de la lecture
Parfois, et cela arrive souvent le soir au moment de me coucher, je prends un livre pour en lire quelques pages, mais je me rends vite compte que je ne le fais pas vraiment pour poursuivre l’histoire ou les poèmes, mais plutôt pour l’expérience elle-même : je veux me retrouver seul, éclairé par une lampe silencieuse, un livre à la main, à regarder et à tourner les pages. Des fois, je me surprends à le faire sans vraiment enregistrer les mots que je suis censé absorber, et c’est alors que je comprends que je cherche autre chose que de savoir « ce qui se passe ensuite ».
Je pense au livre bien-aimé de Kertesz, On Reading, qui contient de nombreuses photos de personnes tenant un livre ou un journal dans la main et qu’elles regardent fixement. Les processus mentaux ne pouvant se représenter par des images, seul l’acte physique de la lecture se voit. Peut-être que ce qui a rendu ces images / ce livre si attachants est ce que je recherche moi aussi lorsque je lis pour le plaisir de lire, plutôt que pour le plaisir du texte – une certaine solitude, même en présence d’autrui, un calme interne, la matérialité d’un livre, le soupçon d’une réflexion.