Comme dans son précédent roman, Real Life, Brandon Taylor, dans Les Derniers Américains, se concentre sur un microcosme composé d’un échantillon de jeunes américains, sur leurs relations, leurs aspirations et désirs, sur leurs actes. Dans les deux livres, l’auteur choisit moins un point de vue omniscient que celui d’une sorte d’entomologiste, celui d’un regard qui par son microscope devient capable de décrire, de contempler, d’examiner.
« C’était comme vivre dans une exposition ou une maison de poupées. Il était tellement facile d’imaginer les mains d’un dieu gigantesque, indifférent, ouvrant la maison d’une pichenette pour les observer tandis qu’ils vaquaient à leurs occupations, sur leurs circuits, tels de petits automates dans une exposition intitulée Les Derniers Américains ». C’est ce point de vue d’un dieu observant le microcosme de cette maison de poupées qui est celui du roman – même si l’image et l’idée sont aussi à prendre avec l’ironie qui les accompagne puisqu’elles évoquent le principe du narrateur omniscient ou du narrateur-Dieu alors que ce principe est subverti dans le roman : la narration y est indissociable du point de vue de chaque personnage et demeure à leur niveau ; la fin demeure ouverte et ne présente aucune synthèse en réalité prédéfinie.

L’écriture est ici une question de point de vue, comme l’est la réalité et ce qui en apparaît, ce qui peut en être perçu, compris : de loin, ne sont vus que des corps mobiles, des individus inclus dans des groupes, des comportements reconnaissables et banals ; de plus près, apparaissent les conditions de ces corps, de ces comportements, apparaissent des interactions, des conflits, deviennent visibles des individus considérés en eux-mêmes, devient perceptible ce qui habite les corps et les esprits et ce qui les travaille. Cette différence dans les points de vue implique une dialectique entre l’apparence et la réalité qui est à l’œuvre dans Les Derniers Américains comme elle l’était dans Real Life.
Le microcosme dont il est question est inséparable de conditions sociales, culturelles, économiques, psychologiques, psychiques, politiques : les actes, modes de vie, interactions, choix des personnages sont, sinon déterminés, du moins liés à cet ensemble ou milieu complexe, l’expriment, en sont la réalisation mobile, reconfigurée d’un personnage à l’autre, d’un chapitre à l’autre. Certainement proche de, par exemple, l’œuvre de Zola, l’auteur choisit de plus, d’une part, de coller au point de vue de chaque personnage pour développer la narration, exprimer le monde qui englobe les personnages et agit sur eux, et, d’autre part, de construire la narration selon des blocs qui s’articulent progressivement, comme des moments successifs, pour mettre en évidence un ensemble complexe de relations avec leurs implications causales et conséquentielles.
Le roman suit un ensemble de personnages, plus ou moins liés entre eux, leurs interactions mais aussi celles qu’ils ont avec d’autres personnages plus secondaires, avec un environnement toujours chargé de dimensions politiques, économiques, culturelles, psychiques, physiques, sexuelles. De fait, Les Derniers Américains reprend un nombre conséquent de types de relations sociales telles qu’elles peuvent être pensées, vécues, pratiquées aujourd’hui : relations de classe, économiques, de genre, de « race », etc. : tel couple perdure pour des raisons économiques ; telle relation est difficile pour des raisons culturelles et de classe ; tel rapport est impossible ou violent du fait d’une dissymétrie dans les rapports de genre ou de « race », etc. Brandon Taylor explore ces types de relation en les comprenant parfois comme des obstacles, parfois comme des conditions favorables, parfois comme un mélange des deux, en tout cas comme des conditions déterminantes.

Les relations et interactions sont de fait difficiles, problématiques puisqu’elles impliquent des dimensions plus larges que l’individu, des forces sociales, psychiques, corporelles qui agissent volontiers de manières contradictoires : tel désir est contrarié par les conflits liés à la classe sociale ; telle relation est à la fois voulue et crainte pour des motifs économiques, psychiques, érotiques ; telle situation se renverse en son contraire pour des raisons psychologiques et politiques ; etc. Le privé, l’individuel ne se séparent pas de déterminations collectives, sociales, qui façonnent les corps et les esprits. À travers les individus, ce sont des sphères plus larges, des dimensions collectives qui s’affrontent, se croisent, se mélangent.
Ceci, dans Les Derniers Américains, fait de chaque individu un nœud de relations complexes, souvent contradictoires – chaque individu tendant à s’affirmer en tant que tel tout en subissant une forme de déterminisme qui ne renvoie pas à l’hérédité, comme chez Zola, mais au social, au politique, au psychique. Ce déterminisme façonne ce qu’est chacun et fait obstacle à ce que chacun veut et désire : tel personnage veut être poète mais se heurte à ses propres attentes comme à celles des autres ; tel autre ne trouve comme moyen de sa réussite sociale que l’aliénation de son propre corps qu’il transforme en objet sexuel monnayable ; etc. L’individu est défini comme un ensemble de tensions entre des pôles différents, antagonistes, se perdant dans un rapport à soi dont tous les termes ne sont pas connus ni maîtrisés, s’efforçant de se construire à l’intérieur d’une violence multiforme dont il ne peut s’extraire mais dont il ne peut que s’efforcer de sortir s’il ne veut pas être détruit, mourir.
Brandon Taylor donne une place centrale aux corps : corps des danseurs, corps genrés, corps érotiques, sexuels, pornographiques, corps bourgeois ou ouvriers, corps désirants, pulsionnels, corps subissants, corps racisés, etc. Le corps (comme l’esprit) est le lieu où se manifestent les forces sociales, les conflits, il est le lieu des interactions et de leur impossibilité, le lieu des désirs et de la difficulté de leur réalisation. Les corps désirent, les corps souffrent, se cherchent les uns les autres, les corps jouissent, les corps sont vides, sont pleins, les corps portent la mémoire, les corps expriment ce qui les traversent. Dans Les Derniers Américains, le corps est volontiers sexuel mais il est aussi le corps que l’on s’efforce de discipliner – corps des danseurs, corps du pianiste, corps au travail – tout en étant aussi ce qui échappe à cette discipline par la douleur, par le sexe, par le fait qu’il ne peut se soumettre à la volonté du fait de la pulsion. Le corps est ce qui révèle comme ce qui rend obscur, il est le lieu de la liberté comme de l’aliénation, il est individuel et collectif, s’affirmant et subissant, plaisir et douleur, amour et violence. Dans le roman de Brandon Taylor, le corps est un symptôme, en tout cas un signe complexe, ambigu, ambivalent, un signe trouble car porteur de significations mêlées et compliquées, confuses et obscures, fonctionnant selon différents degrés en même temps, du plus clair au plus obscur, du plus personnel au plus collectif.
Les Derniers Américains est un livre sur les identités, sur leurs conditions et limites. Les identités y sont effectivement complexes, définies elles aussi selon des degrés différents mais qui coexistent à l’intérieur de chacun et chacune. L’identité gay, omniprésente dans le livre, y apparaît moins comme singulière que comme soumise aux mêmes conditions et limites que les autres, à la même complexité, aux mêmes rapports sociaux, de classe, de genre que n’importe quelle autre identité – même si elle inclut certainement des conditions et une complexité qui lui sont propres, comme cela serait aussi le cas pour les identités de genre, de classe, « raciales », etc. De fait, l’identité se révèle comme une espèce de poupée russe, comme présentant une surface sous laquelle existent une pluralité, des ramifications impliquées et hétérogènes. Elle est libératrice, le moyen d’une subjectivation émancipatrice, et elle est un poids, un écran ou une image trop simple, simplificatrice, qui fait obstacle au rapport à soi et aux autres. Que signifie être soi ? Être soi est-il possible ? À quelle condition peut-on penser le soi, le penser et le réaliser aujourd’hui ? Ce sont des questions centrales du livre.

Le roman de Brandon Taylor dessine un portrait de l’Amérique d’aujourd’hui, un portrait critique, se focalisant sur un certain nombre d’éléments de la réalité sociale et psychique américaine : les rapports sociaux et économiques, les rapports de genre, de « race », les façons de se penser et de penser les autres, les rapports et interactions que rend possibles la société américaine aujourd’hui. Il s’agit pour l’auteur de mettre en évidence la nature de ces rapports, leurs conditions et implications, leur complexité. Et l’on ne peut qu’être sensible à la récurrence, à l’intérieur de ces rapports, des thèmes et images liés à la violence, à la solitude, à l’enfermement, à la dégradation, à la mort. S’il s’agit pour l’auteur de s’installer à la place de celui qui observe de plus près, de celui qui, tel un biologiste, décortique un échantillon vivant de la société américaine, on comprend que cette entreprise ne peut qu’aboutir à un diagnostic qui est ici un diagnostic qui problématise ce qu’est la société américaine aujourd’hui, ce que sont les subjectivités américaines, les corps et les désirs américains aujourd’hui.
Brandon Taylor, Les Derniers Américains, éditions La Croisée, 2024, 304 pages, 22€. Traduit de l’anglais (USA) par Héloïse Esquié.