Alors que cette chronique commence à s’esquisser un 5 décembre, jour de naissance de Jacques Roubaud, je constate qu’elle porte le numéro 31, soit le nombre exact de syllabes (ou de sons) qui caractérise le tanka (poème en cinq lignes : 5 – 7 – 5 – 7 – 7). Après vérification, je me rends compte qu’il en avait été de même l’an dernier, pour le trente-et-unième épisode de Choses lues, choses vues (sous-titré : Brocante de fin d’automne) qui s’intéressait à 13 ouvrages. Mais rien de volontaire dans cette répétition. Impossible décidément d’atteindre le nombre 32, réservé aux Sonates pour piano de Beethoven ou aux Rhumbs pour Charles Fourier de Michel Butor.
Pas de « brocante » cette année, mais une publication l’avant-dernier jour d’un automne que l’on quitte sans regret. L’intituler Fin d’automne – composé comme par hasard de 13 signes (espace comprise) – nous a semblé de bon augure. Et aussi manière de rendre hommage à l’antépénultième film de Yasujirō Ozu (1903-1963), un cinéaste dont on ne se lassera jamais de redécouvrir les films, dont certains encore inédits en France, comme Les sœurs Munakata, nous parviennent enfin (en salles depuis le 25 octobre dernier).
1. Publié le 4 janvier dernier, le premier épisode de cette chronique À la frontière s’ouvrait par une recension de White Boy in Skull Valley. The Complete Sunday comics 1933-1936, un recueil de pages du dimanche du strip de Garrett Price, White Boy: belle découverte, due au travail infatigable des Éditions 2024 qui en proposaient une impeccable version française. Onze mois et demi plus tard, c’est de nouveau un livre publié par ces mêmes Éditions 2024 qui ouvre cet ultime épisode : l’intégrale des illustrations de l’édition japonaise de La pérégrination vers l’Ouest (1806-1837), présentée et commentée sous la direction de Christophe Marquet (École française d’Extrême-Orient).

Pour mémoire, La pérégrination vers l’Ouest – dont la première édition connue remonte à 1592 – est un des Quatre livres extraordinaires de la littérature chinoise (les trois autres étant Au bord de l’eau, Les Trois Royaumes et Le Rêve dans le pavillon rouge – auxquels certains ajoutent Jin Ping Mei). La Bibliothèque de la Pléiade a publié en deux volumes la version française la plus complète à ce jour, celle d’André Lévy qui fait autorité (les sinophiles avaient pu lire auparavant diverses versions françaises, titrées Voyage dans l’Ouest, Le Singe pèlerin ou encore Si Yeou Ki ou le Voyage en Occident). Cette somme intimidante, j’avoue l’avoir juste effleuré du regard et feuilleté d’un doigt bien trop léger : inutile de rêver en venir à bout, me souffle à l’oreille quelque spectre qui me connaît bien, avant d’accéder à une nouvelle vie – mais réincarné en quel animal lecteur ? On se contentera donc de reprendre ce résumé des premiers chapitres : « On y raconte comment un œuf de pierre, fécondé par les rayons du soleil et de la lune, donne naissance à un singe magique. Bientôt, celui-ci se lance dans une délirante odyssée : il se proclame “Roi beau macaque” du peuple singe de la Grotte des Stores d’eau, puis, inquiet de la finitude de son existence, il quitte sa retraite montagnarde pour apprendre les arts de la longue vie auprès d’un maître taoïste au nom indien, Subhūti. »

Bien entendu, comme des chapitres, il y en a cent, et des péripéties, des personnages plus ou moins fabuleux, bien davantage, il est possible, et même recommandé, de se plonger directement dans ces 250 double pages reproduisant, restaurées, les gravures sur bois imprimées qui « ornaient » le récit en quatre parties de dix livres chacune, car c’est ainsi que l’enchantement opérera le plus surement, incitant une sévère addiction que la lecture de la présentation, des « résumés et légendes » et autres textes, ne pourra que renforcer. Les auteurs de ces gravures sont au nombre de trois : Ōhara Tōya Minsei pour la première partie (1806) ; Utagawa Toyohiro, pour la deuxième (1828) ; Katsushika Taito pour la troisième (1835) et la quatrième (1837) – ce dernier ayant appris son métier auprès de Hokusai. Tous ont parfaitement saisi ce que l’éditeur a placé en épigraphe du livre (préface à La Pérégrination vers l’Ouest commentée par Maître Li Zhuowu, c. 1625 – traduction A. Levy) : « Littérature sans imaginaire n’est point littérature, mais l’imaginaire n’est l’imaginaire que s’il se porte aux extrêmes. C’est que, sachez-le, les choses les plus extravagantes contiennent les plus hautes vérités. La logique de l’imagination la plus débridée est celle des vérités les plus profondes. »

Je me souviens qu’aux beaux jours de notre adolescence fauchée, on allait se ravitailler en livres chinois à quelques poignées de centimes l’unité à la Librairie Le Phénix. Dans les années 1970, on trouvait, en sus des classiques du marxisme-léninisme, les premiers Tintin en chinois – et une bande dessinée racontant l’histoire du Roi des singes et la sorcière au squelette. On ne comprenait rien aux légendes, mais le dessin faisait rêver. Je ne peux lire aujourd’hui cette magnifique version japonaise de La Pérégrination vers l’Ouest sans que ne me revienne ce souvenir de l’après-68 : c’est drôle – et ça marche (on me souffle que les plus jeunes auront plutôt en tête Dragon Ball d’Akira Toriyama – lire à ce sujet le bref essai de Xavier Guilbert en fin de volume). Mais, très vite, le souvenir s’évapore, et le rapport matériel à l’image imprimée reprend ses droits – le balayage du regard sur les doubles pages s’accordant à la main qui les tourne en tous sens (occidental comme extrême-oriental), accrochant au vol quelques indications, ou les ignorant délibérément, à la recherche de petites fictions, où les réinventant par déduction. Une longue traversée – certes moins démesurée, et surtout plus libre, que celle des deux volumes de la Pléiade – que l’on peut reprendre à l’envi, si on garde ce volume à portée de main.
Il est intéressant d’apprendre que ce travail d’édition, associant compétence scientifique et goût de la belle fabrication – notons au passage que, malgré sa forte pagination, il est merveilleusement léger –, a été, en partie, le fruit du hasard. Après être tombé sur quelques reproductions de ces gravures sur site Coconino-world, Olivier Bron et Simon Liberman, les éditeurs de 2024, ont « commencé à fouiner sur les sites de mises aux enchères et sur l’équivalent du site Gallica au Japon. » Ils racontent : « Jusqu’à présent ces romans populaires illustrés [n’avaient] pas suscité un grand intérêt ni au Japon, ni en Occident. Il y a peut-être une forme de mépris pour cette littérature populaire, en comparaison aux œuvres liées à la poésie ou à la peinture des lettrés. » Résultat : « acquises à prix raisonnables », ces éditions originales ont vite formé « un réservoir inépuisable à exhumer » d’images nous rapportant non seulement une suite de contes fantastiques, mais aussi des histoires de bois creusé, d’encre à l’odeur persistante et de tout ce qui rend l’art de la xylographie japonaise de la fin du XVIIIe et de la première moitié du XIXe siècles indépassable. À vous maintenant d’aller à la rencontre de Son Gokū, le Singe-Roi, du patriarche Subhūti, des sept immortelles au verger des pêches, de fantômes affamés, sans oublier le roi-taureau, les démons du mont du Dragon-Vert (liste agréable à composer, mais comme elle dépasse nos modestes possibilités en nombre de signes, nous en resterons là).

Et pour finir, notons la force visuelle des pages en couleurs, ainsi que le très éthique respect des « défauts » d’impression, qui rendent incontournable cette réédition inattendue…
2. Dès l’introduction de son essai, Etel Adnan, les anges, le brouillard, le palais de la nuit, publié dans la collection « Art et artistes » chez Gallimard, Yves Michaud avoue n’avoir découvert que « tardivement la peinture d’Etel Adnan (en 2016 pour être précis) ». Il en fut ébloui au point, d’une part, « d’étudier son œuvre de peintre » et de lire ses écrits, poétiques, philosophiques (une bonne cinquantaine d’ouvrages, le plus souvent de pagination modeste, mais d’une grande densité), et d’autre part, de faire sa connaissance. Née le 24 février 1925 à Beyrouth, elle avait déjà dépassé au moment de leur rencontre les quatre-vingt-dix ans (elle meurt à Paris, le 14 novembre 2021).

C’est la cinquième fois que le nom d’Etel Adnan revient dans ces chroniques – les prétextes ne manquant pas, vu l’assez grand nombre d’ouvrages publiés en contrepoint de ses expositions (entre autres : Un Printemps inattendu, Découverte de l’immédiat et Déplacer le silence ou Les estampes 2014-2021) Je me souviens de ma découverte de ce travail. C’était à l’occasion de son premier accrochage à la galerie Lelong en février 2015 (conjointement à celle des estampes de Louise Bourgeois dans l’espace “librairie” de la galerie), accompagné de trois publications : le catalogue Repères n°162 (avec des textes de Hans Ulrich Obrist, Jean Frémon et Cole Swensen) et deux petits livres d’Etel Adnan, Prémonition et Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour, de 32 pages chacun, aux éditions de la galerie. Je me souviens aussi que quelques mois plus tard, chez Fata Morgana, sortait L’effet Wittgenstein de Jean Frémon avec des dessins d’Etel Adnan. Et constate que ma bibliothèque déborde aujourd’hui de publications de sa plume, ou à son sujet ; et je soupçonne Yves Michaud d’en avoir accumulé encore davantage, ce qui ne l’a pas pour autant rendu bavard dans son essai qui vise, de manière claire et directe, à l’essentiel – comme en témoigne l’incipit du premier chapitre :

« Face à une œuvre aussi riche que celle d’Etel Adnan, quand on a lu et relu ses textes de toutes sortes (poèmes, poèmes en prose, récits, essais, journalisme et entretiens), quand on a suivi les rythmes de ses calligraphies et leporellos qui s’ouvrent en accordéon, quand on a regardé ses peintures, ses encres, ses tapisseries et ses vidéos, quand on a découvert ses excursions vers la musique et l’opéra, il ne vient qu’un mot pour embrasser tout ça : poésie. » L’ayant déjà lu une première fois à réception, je me suis décidé à en entreprendre une nouvelle lecture, mais cette fois en soulignant certaines lignes, dans le but d’opérer un bref montage, seule manière selon moi d’en dire « quelque chose ». Yves Michaud : « Etel Adnan parle […] de s’accorder ou de se désaccorder du rythme du monde, un rythme qui est celui des saisons, des éléments et des astres – mer, brouillard, lune, soleil –, du temps qu’il fait (weather) » // Son œuvre « est poésie, mais d’un autre monde et d’autres langues. // Son premier paradoxe est justement de n’être d’aucune langue et de plusieurs. / Enfant, elle parle le grec de Smyrne avec sa mère et le turc avec son père syrien. » On le sait : elle écrira en français et en anglais, selon là où elle habite. En fait, écrit Michaud, elle « habite le monde à travers ses langues et à travers la poésie. »

Dans le recueil des Poésies 1947-1997, paru simultanément dans la collection « Poésie/Gallimard » sous le titre Je suis un volcan criblé de météores, qui reprend ce qu’elle a écrit sous forme versifiée entre ces deux dates (dont certains ouvrages depuis longtemps introuvables et quelques inédits), à l’exception de L’apocalypse arabe, impossible à réduire en format poche, qu’il est donc nécessaire d’acquérir dans la belle édition chez Lelong & Co, Yves Michaud précise : « Ce cosmopolitisme forcé de langue et de culture renforça l’ouverture d’un esprit curieux, aventureux, engagé, pour qui la diversité culturelle était l’état naturel. » Et comme un poème écrit en français en 1972 a été choisi pour titrer ce recueil, reprenons-en les premiers vers : « Je suis un volcan criblé de météores / et ma bouche ayant avalé la mort / reste ouverte / Ma mémoire un rocher / éclaté en feuilles / d’où coulent des rivières de sang / ô sexe apprivoisé ! »
Dans son essai, Michaud relève aussi qu’« il y a une fatalité de la violence : “La vie est violente. La psyché est violente. La réalité est violente” », tout en insistant sur le fait qu’« hormis [quelques poèmes] où la colère gronde, il y a toujours chez Etel Adnan une “distanciation” [qui] tient peut-être à cet estrangement […] qui est depuis l’enfance son lot.” Je retrouve une note griffonnée au cours de ma seconde lecture – …de la fureur à l’apaisement ; du mouvement et de l’immobilité (Michaud écrit : « Une affaire de corps ? Et pour commencer de vertèbres ») ; le sens du format, de la durée ; rien de démesuré, sinon la colère… –, avant de reprendre le montage avec ce fragment de Seasons (2008, trad. Martin Richet) : « Fragilité de la saison, de la vie ? Logement éphémère. Les racines, exposées, s’assèchent, pourrissent, peut-être déjà sur la surface meuble du sol. A-t-on pris conscience de l’affaiblissement du soleil, qui voue une civilisation à l’obscurité ? À l’est, des rayons s’échappent parfois. » Et noter – avec le remords de passer sur certaines choses pourtant essentielles (mais le but d’une recension n’est pas de raconter, de résumer ou de faire de la « retape » pour tel ou tel livre) concernant la journaliste, ou la philosophe californienne qui découvre le plaisir de la peinture à l’huile (car on ne peut « enseigner la philosophie de l’art sans peindre ») qu’elle finit par maîtriser de manière nettement plus intéressante que certaine gloire de l’art de l’immédiat après-guerre qui l’avait un temps influencée – ces mots de Michaud : « La peinture est pour Etel Adnan un nouveau langage, un langage ardemment désiré, qui tient à la fois du langage poétique pour l’heure [1960] impossible en américain et refusé en français [en raison de la guerre d’Algérie], et d’un autre qu’elle ne connaît pas et dont elle rêvera toujours – l’arabe. La peinture est la langue du refus et de l’impossible. » Et comme elle l’a elle-même écrit : « Je n’avais plus besoin d’écrire en français, j’allais peindre en arabe. »
« Elle ne fabrique rien. Elle montre. Elle fait être les choses dans la toile » // « Etel Adnan pense l’espace comme lieu d’événements multiples dont les liens nous échappent. Pour la philosophe qu’[elle] est aussi, la réalité dépasse de loin l’espace des trois ou quatre dimensions. Il y a pour elle une pluralité d’espaces. » Et pour la citer encore une fois (Seasons) : « Sommes-nous un rêve, un cauchemar, un accomplissement ? Le désir de permanence a cédé à l’éminence de l’éphémère. C’est pour cela que nous privilégions les courants d’air, la danse, le cinéma ou le feu : ils disparaissent instantanément. Être est un processus que l’on cherche alors qu’il est déjà là. Nous sommes ce regard, cette chaleur, ce voyage. »

Et n’oublions pas la réédition bienvenue dans la collection « L’imaginaire / Gallimard » de Sitt Marie-Rose, récit bouleversant, écrit sous l’emprise de la colère, mais usant d’un langage remarquablement resserré, publié une première fois aux Éditions des Femmes en 1977 (et une deuxième chez Tamyras). Dans sa préface, aussi simple qu’éclairante, l’artiste, éditrice et compagne de l’autrice, Simone Fattal, raconte la gestation de cette œuvre sans égale née de « la guerre de deux ans » au Liban où, entre autres exactions, une jeune femme dirigeant une école pour enfants handicapés, Marie-Rose Boulos, a été enlevée, puis tuée. Etel Adnan : « Le pouvoir est toujours obscène. Ce n’est qu’en épaississant la sensibilité que le pouvoir humain atteint le pouvoir et s’y maintient et tout pouvoir, en définitive, finit par s’exprimer dans la peine de mort. Marie-Rose a été le brin d’herbe sur le chemin du bulldozer. Les Palestiniens aussi. Et les bulldozers syriens sont venus prendre la relève des exécutants du Pouvoir universel. […] Les cercles de l’oppression sont aussi devenus aussi des cercles de répression. Marie-Rose n’est pas seule dans sa mort. » Selon l’expression convenue (cette fois assez juste), on ne sort pas indemne d’une telle lecture. Il convient donc, comme l’écrit Simone Fattal de « saluer cette publication tant attendue en France, qui va permettre la diffusion de ce livre important à grande échelle. »
3. Comment parler de Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité, troisième livre de Frédéric Forte, après Dire ouf et Nous allons perdre deux minutes de lumière, chez P.O.L ? En procédant par imitation (comme l’a fait Libération qui ne s’en est pas trop mal sorti) ? En dévoilant sa structure (qui « repose sur celle du sonnet : 14 poèmes répartis en deux quatrains et deux tercets (plus un interlude) qui entretiennent entre eux des relations d’échos, de rimes thématiques, de motifs récurrents ») ? En précisant que chacun de ces textes – ou « poèmes-essais » – est rédigé « dans la forme “99 notes préparatoires” » ? En révélant que le titre est tiré d’une allocution fameuse du Général de Gaulle (plagiaire par anticipation du mouvement du Change des formes), le 4 octobre 1962 ? En s’imposant un « espace critique » limité à quelques mots, du genre : “Frédéric Forte, je vous ai compris ! » ?

Ou encore en recopiant, au choix : 1. Ces quelques lignes du prière d’insérer : « Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité est né de l’envie de donner un ordre lisible à ces textes, de proposer aux lecteurs une traversée de la forme de telle sorte que l’ensemble devienne peu à peu un chant aux transformations des vies humaines dans le langage. » 2. La suite de définitions (puisées dans différents poèmes-essais) imprimée en 4e de couverture : « La forme 99 notes préparatoires est un couteau suisse. / La forme 99 notes préparatoires est un jardin anglais. / La forme 99 notes préparatoires est ce qui se rapproche le plus, en poésie, de la pensée (la mienne). / De toutes façons, la forme 99 notes préparatoires finit toujours par trahir son sujet. » 3. La table : « 99 notes préparatoires – I / à la reconstruction d’Okinawa / à l’impossible / au Renard, série policière / au Pays des Merveilles // II / à un cabinet de curiosité / à la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes / au commerce de proximité / à l’idée du Nord // Interlude / au jeu de mah-jong // III / aux 99 notes préparatoires / à un livre de poésie contemporaine / à un objet de mon bureau // IV / à une trahison / à moi (en vrai) / au vert ». 4. La première ligne, page 99 : « 45. 99 notes préparatoires ne préparent à rien. » 5. La dernière ligne, page 139 (mon nombre fétiche depuis l’enfance) : « 51. Je n’arrive pas à regarder quelqu’un dans les yeux plus de trois secondes d’affilée. »
Bien entendu, ce qui compte, c’est de traverser ces 14 « poèmes-essais », par exemple : un par un, en s’accordant une pause plus ou moins longue entre deux afin d’écouter au moins une face d’un vinyle, ou d’aller faire quelques courses pour le dîner ; ou tous d’affilée, d’un seul trait ; ou encore dans le désordre – peu importe, il se passera toujours quelque chose de peu anodin, comme entrer chez un inconnu (comme l’a écrit Jean-Pierre Faye : « Entrer dans un livre est le seul moyen connu pour entrer dans une tête ») devenu familier : « IV / 99 notes préparatoires à moi (en vrai) / 2. À l’arrêt de bus, une voiture éclabousse le bas de mon pantalon » (ah bon, toi aussi !), même si tout est tiré d’un ouvrage de psycho-tests pour apprendre sur soi et faire les bons choix.
Une véritable réussite, bien moins épuisable qu’il n’y paraît, qui, de plus, s’ouvre avec une citation d’une grande oulipienne, récemment disparue, Michelle Grangaud : « Ce n’est pas un jeu – sauf dans le sens où on peut dire que les éléments d’un corps (vivant, social, musical) jouent ensemble. »
Un tout dernier fragment ? « III / 99 notes préparatoires aux 99 notes préparatoires / 90. Ce que serait 99 watts préparatoires : un coup de foudre adolescent. »

Parmi les livres de poésie qui s’empilent au bord de la petite table de chevet qu’un repentir rattrape au dernier moment (il y en a d’autres, l’affaire est « à suivre ») : Lettres à Madame de Nathanaëlle Quoirez, chez Lurlure. Reprenons pour commencer ce qui est imprimé en 4e de couverture : « Recueil alternant lettres et poèmes, Lettres à Madame partage tout à la fois un immense chagrin d’être au monde et une féroce faim de Dieu. C’est par l’adresse continuelle et quasi incantatoire à celle qui est nommée “Madame” qu’on pèlerine en langues – ces voix désirantes, délirantes et rythmées – dans le dédale de la torpeur, là où les réalités concrètes s’adjoignent aux plus grandes questions humaines… », où l’on perçoit simultanément une forme de mise à distance et un appel à l’écoute, d’une voix, singulière, à laquelle, lisant, on accorde un timbre non moins singulier [en aparté : intéressant de ne rien savoir sur qui a écrit, en dehors d’un prénom associé à un nom de famille ; mais rien non plus ne nous renseigne sur l’identité de « Madame » que l’on pourrait se surprendre parfois à prononcer « Madone ».]
« vingt février deux-mille-vingt-deux // madame, / sous langue vous déplier couteau, ainsi parlant se fait le rêve » Ou bien (25 pages plus loin) : « cinq mai deux-mille-vingt-deux // madame, / la bouche cherche de quoi se réarticuler. au muscle d’écriture la mémoire s’est lassée, blanche, revenue blanche. ce cogne-tambour de peau insubmersible se charrie par vos et mon, soi ? est un jour post-mortem, il dort. » Ou encore (7 pages plus loin) : « vingt-sept mai deux-mille-vingt-deux // madame, / parole déceptive des lettres, croyant guérir séjourne encore dans le chien du dimanche. debout fossile me chante l’ordonnance, l’ombre est un os trop longuement suçoté. idée sûre attrapée dans l’enfance, je pèse le meilleur de l’esprit quand renaît hors de moi la pensée basculante, sans borne je crois la mer est sans répit »
À quoi – ce ton pénétrant, voire implacable, même si non sans fragilité – et même si « dieu » s’écrit, comme tous les autres mots, sans capitale, ce qui permet au non-affamé de Dieu de s’aventurer plus avant – il est difficile d’apposer le moindre commentaire : on est contraint à une forme de retenue, ce dont nul ne se plaindra. Reprenons donc le fil de la lecture (nous autorisant arbitrairement cinq brefs prélèvements) : « cauchemar, l’éternité susurre » […] / « l’usage du monde n’est pas dans la parole » […] / « l’avenir recuit son utopie invertébrée » […] / « silence n’appelle souvent que moi au milieu des huées » […] / « sur le terrain d’hostilité / j’inexplore le vers / le démon est altruiste / pour savoir tout briser »
4. Et maintenant, retour à l’image – aux images – et aux mots qui les accompagnent, et les éclairent (lieux, dates, observations, récits).

Ville, mer, campagne est un recueil de « 141 paysages de France à la gouache », réalisés in situ par Placid entre 2009 et 2023 et publié (à l’italienne) par Michel Lagarde, qui surprend par ce qui relève d’un art de la reprise (d’un métier plus ou moins abandonné), associé à un goût du reportage visuel (cadrer ce qui se trouve en face de soi et en donner, non une réplique, mais un état). Bien entendu, à l’énoncé du titre, on pense à la célèbre réplique de Belmondo dans À bout de souffle. Mais on l’oublie très vite pour s’intéresser à ce qui, dans l’image, surgit de plus commun, notant au passage que ce sentiment de vastitude que dispense souvent le paysage (surtout en bord de mer) oscille avec celui non moins poignant de la mélancolie des choses de peu, qui prend corps si l’on s’attache aux détails. Chaque paysage est le fruit d’une traque. Placid : « Avant de me mettre à un sujet, j’ai besoin d’observer, de réfléchir, de tourner autour, jusqu’à trouver mon coin. Ça peut prendre plusieurs heures. Parfois je le fais de manière « large » en voiture, parfois avec plus de proximité, à pied (entretien du 14/03/2023 avec Alexandre Devaux). » Les échanges entre le visible (l’application à rendre visible) et l’invisible (ce qui s’y trouve sans y être) rendent cette suite attachante. On croit pouvoir traverser ces paysages de France à la vitesse de la lumière ; mais tout-à-coup, on ralentit, pour en explorer les zones les plus abandonnées. Le choix de la gouache n’est pas anodin. Et du papier, non plus.

De Placid, on se souvient (entre autres) des Agendas 2006 et 2007 au crayon ou au stylo à bille 4 couleurs à L’Association ; ou de J’y étais chez Alain Beaulet en 2014. La ville – avec habitants et mobilier urbain assortis – pousse parfois au grotesque, et l’humour y trouve son compte. Mais à la campagne, ou à la mer, c’est une autre affaire. La moindre touffe d’herbe balayée par le vent, le plus anodin morceau de métal rouillé, la plus discrète présence animale incitent au respect. Et les effets du temps – celui passé à peindre quand le climat ne cesse de changer – apportent à ces 141 paysages quelque étrangeté, sans que Placid n’ait besoin d’exagérer quoi que ce soit : inutile pour lui – comme pour nous – de déformer ce qu’il cherche à saisir avec précision. Même si hors-champ le plus souvent, l’humain est toujours présent. Il faut aussi apprécier que le regard que l’on porte sur ces gouaches n’a guère besoin de s’encombrer de vaines querelles esthétiques. La question n’est plus de reprendre chaque matin le chemin de la Sainte-Victoire jusqu’à se trouver réduit au silence par l’effet d’une pluie meurtrière, mais d’y aller, tout simplement, afin de prendre une empreinte matérielle de ce que nombre d’entre nous ne voient plus. « Se rapprocher du ressenti réel plutôt que d’aller dans la distance critique » n’empêche pas de saisir au passage ces effets de Dépaysement que Jean-Christophe Bailly a mis à nu dans un livre mémorable ; ou de songer au concept de Voyage intérieur que Gérard Cartier a traité poétiquement sous forme de variations – ces trois ouvrages ayant en commun une exploration du pays, du Nord au Sud et d’Est en Ouest, sur une longue durée. Mais nul besoin de mots pour faire passer cette sensation d’étrangeté et de familiarité, une fois encore entremêlées, qui circule d’un paysage à l’autre.

J’aurais voulu agréger à cette suite de paysages quelques livres récemment parus qui montrent aussi, et à leur manière, divers états du réel saisi sur le motif. Réalisés en résidence, ces ouvrages « de commande » manifestant un sens du reportage, sans jamais oublier de laisser une fenêtre ouverte au rêve et aux rêveries, concurrencent en qualité visuelle et narrative – donc en invention – l’essentiel des ouvrages de « fiction », aujourd’hui surproduits. Je songe à La Boucle de Vincent Vanoli, que les éditions Ouïe/Dire ont mis en œuvre de manière visuellement et tactilement remarquables – ce qui n’est guère étonnant pour qui connaît activités de cette « compagnie » qui intervient depuis des années dans le domaine du sonore, en live, ou en fabriquant des « cartes postales sonores » signées Jean-Léon Pallandre et Marc Pichelin, ou Yann Paranthoën. On y reviendra, une fois la page 2023 tournée, en tissant une constellation associant à cette Boucle d’autres bandes dessinées, comme Chumbo de Matthias Lehmann et Une éducation orientale de Charles Berberian, qui se dégagent nettement de la production courante – le plus sidérant étant que Vanoli, dont on a déjà chroniqué ici-même nombre d’ouvrages (trois nouveautés depuis avril dernier), devrait sortir en février prochain à L’Association, Yuna, une bande dessinée en 126 planches sur un scénario d’Anne Baraou (à suivre).
La Pérégrination vers l’Ouest, sous la direction de Christophe Marquet, Éditions 2024, novembre 2023, 836 pages, 69€
Yves Michaud, Etel Adnan, les anges, le brouillard, le Palais de la nuit, Gallimard, novembre 2023, 120 pages, 23€
Etel Adnan, Je suis un volcan criblé de météores, Gallimard, novembre 2023, 368 pages, 11,10€
Etel Adnan, Sitt Marie-Rose, Gallimard, novembre 2023, 160 pages, 10,50€
Frédéric Forte, Transformation de la condition humaine dans toutes les branches de l’activité, P.O.L, décembre 2023, 160 pages, 17€
Nathanaëlle Quoirez, Lettres à Madame, Lurlure, octobre 2023, 112 pages, 15€
Placid, Ville, mer, campagne, Éditions Michel Lagarde, octobre 2023, 160 pages, 30€