Eugène Savitzkaya : « Les émeutes sont les symptômes d’un mauvais usage de la politique » (Fou de Paris)

Avec Fou de Paris, Eugène Savitzkaya signe indubitablement l’un des plus beaux romans de l’année, et assurément l’un de ses plus remarquables récits au sein d’une œuvre déjà majeure de notre contemporain. C’est peu de dire que, porté par une langue d’une rare puissance, Savitzkaya donne à lire et livre à la sensation la plus sauvage un Paris que traverse un singulier narrateur. Hanté par la figure d’un poète méconnu, Hégésippe Moreau, Fou de Paris se lit comme le conte féérique d’une odyssée sensuelle dans la capitale française. Une odyssée qui, de Sarkozy aux confinements en passant par la tragédie des attentats, dévoile une résonance politique plus vive encore que dans les autres récits de Savitzkaya. Un très grand texte dont Diacritik ne pouvait faire l’économie d’interroger son auteur le temps d’un grand entretien.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre splendide dernier roman qui vient de paraître aux Editions de Minuit, Fou de Paris. Comment vous est venue l’idée de raconter le parcours « Ici, à Paris, au bord du canal, à deux pas du grand palais indien aux fresques colorées » de ce fou de Paris ? Plus largement, le confinement suite à la pandémie de coronavirus est enfin très présent dans le roman où « il ne faut pas oublier que la folie est contagieuse autant que la lèpre couronnée, le Covid-19, le choléra, le typhus, les convulsions, les collapsus, les syncopes, le tétanos, la fièvre paludique et les révolutions de palais » : en quoi ce confinement a-t-il constitué l’un des déclencheurs de ce texte qui est sans doute l’un de vos plus beaux ?

Le roman a été construit à partir de notes prises à trois époques, 2014, 2017 et 2020 en parcourant trois arrondissements de Paris, le 19eme, le 5eme et le 18eme, à la découverte de cette ville que je connaissais peu, avec l’intention de glaner le plus d’éléments possibles, images, sons, voix, odeurs, formes et objets. Et, à chacune de mes pérégrinations, j’ai largement débordé l’arrondissement parcouru, me laissant aller à l’aventure, mû par divers appels ou incitations. J’ai vécu plus ou moins le confinement en 2020, lors de ma troisième exploration, mais les aberrations liées à cette quarantaine drastique ont considérablement influé sur la composition générale du livre. Mon premier séjour dans la capitale française s’est déroulé sous le règne de Sarkozy et dans l’ambiance de ses mots d’ordre de tous acabits et le troisième, dans la panique de la pandémie. Le deuxième séjour a connu les tueries à Paris et en Belgique. Ces différents climats sociaux ont beaucoup contribué à la construction de ce texte.

Pour en venir au cœur de votre roman, Fou de Paris impose, dès son titre, la figure centrale et magnétique d’un fou. La folie qui guide à la fois les pas du personnages et le chant du texte lui-même pose d’emblée au cœur du Fou de Paris la question primordiale dans une large part de votre œuvre : la place réservée à la folie dans la société. Cependant, à la différence de vos précédents récits, la figure du fou rejoint une figure littéraire et historique, celle de Hégésippe Moreau. Comment en êtes-vous venu à nourrir votre personnage de ce « fou qui marche… qui sue » de la vie de ce poète souvent trop méconnu du 19e siècle, auteur notamment de Contes à ma sœur ou encore La Voulzie ? En quoi Hégésippe Moreau s’est-il imposé pour vous comme guide narratif et poétique, personnage porte-regard de ce Paris qui défile devant ses « pupilles dilatées » ? Peut-on concevoir Fou de Paris comme un hommage à son œuvre ?

En déambulant dans le cinquième arrondissement, au pied de la rue Rollin, buvant à la fontaine, j’ai appris qu’elle était alimentée par l’eau du Loing et de la Voulzie, rivière chantée par le poète Hégésippe Moreau. Je n’avais encore jamais lu un vers de cet homme et pourtant il est devenu pour moi comme un compagnon et même un frère en malheur et en joie, un fantôme vivant si je puis dire, un humain dont je pouvais partager les peines et les plaisirs. Le livre est devenu peu à peu, en lisant ce poète et en découvrant sa vie, une sorte d’hagiographie légère bousculée par les convulsions du monde moderne où j’avais décidé de flâner.

Diriez-vous ainsi que Fou de Paris propose de faire d’Hégésippe Moreau le personnage d’un conte fabuleux « comme féérie indispensable au bon cours des choses », le conte féérique d’une odyssée sensuelle de l’exploration d’un Paris jusque-là trop peu aperçu ? En quoi Hégésippe Moreau se tient-il dans votre texte comme une manière d’intercesseur entre merveilleux et fantastique dont la métamorphose s’offre comme le pouvoir ultime : « En ces temps confinés, Hégésippe se fit artiste capillaire… Hégésippe était debout depuis six heures du matin. Il coiffa des princesses et des nonnes, des femmes d’affaires grecques et des maquignons de Camargue » ?

Le Paris d’Hégésippe, j’avais le sentiment aigu d’en fouler les pavés des quais et des rues, de l’habiter grâce à lui. Le poète était devenu ce passeur ayant le pouvoir de me guider à travers les murs et les chicanes, me permettant d’échapper aux vicissitudes physiques et mentales. J’ai été lui chaque fois que je l’ai voulu. La ville entière était hantée par cet homme, survolée par lui, déployée en son corps, tapie en ses nerfs, fermentée en ses boyaux. Le fou multiforme agissait comme un révélateur chimique et biologique, un perturbateur des valeurs civiques et morales.

Ce qui ne manque également pas de frapper dans Fou de Paris, c’est combien cette traversée de Paris se place sous une double généalogie littéraire : en premier lieu, votre récit se place sous le signe de la flânerie dont on sait depuis Baudelaire et plus encore depuis Walter Benjamin qu’elle forme une manière de destin de l’homme moderne dans la ville. Dans Le Peintre de la vie moderne, Baudelaire esquissait un portrait du flâneur qui paraît ressembler à votre art de la déambulation : « Pour le parfait flâneur, pour l’observateur passionné, c’est une immense jouissance que d’élire domicile dans le nombre, dans l’ondoyant, dans le mouvement, dans le fugitif et l’infini. Être hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir le monde, être au centre du monde et rester caché au monde. » Seriez-vous d’accord pour définir ainsi celui que vous nommez encore « l’habitant, lui, devenu passant, marcheur sur deux pattes, flâneur occasionnel » ? Votre flâneur dit préférer les cabanes : s’agit-il finalement d’une fin de la figure moderne inaugurée par Baudelaire ?

Dans une lettre à la princesse de Bohême, Descartes écrivait : « me tenant comme je suis, un pied dans un pays et l’autre en un autre, je trouve ma condition très heureuse, en ce qu’elle est libre ». C’est de nouveau rue Rollin que j’ai lu cette phrase gravée dans le mur d’un immeuble et qui m’a procuré une énergie joyeuse, à moi Belge d’origine russo-polonaise en train de me promener à ma guise loin de mon domicile administratif et de me perdre avec plaisir dans une langage qui n’est pas ma langue maternelle, dans un quartier choisi par hasard dans le labyrinthe de la cité, en simple inconnu parmi tant d’inconnues et d’inconnus, de partager un banc avec d’autres humains de bonne ou de mauvaise humeur. Mon flâneur aime les cabanes surtout en tant que castor (ou bièvre).

Cependant, cette figure du flâneur paraît chez vous se croiser à celle d’une manière de paysan de Paris, seconde généalogie littéraire mais un paysan de Paris qui vivrait, avec une rare violence, le péril de la nature devant la brutalité des hommes. Peut-être plus qu’aucun autre de vos textes pointe ici de manière flagrante une vive inquiétude écologique qui vient déplorer et fustiger cette irréversible disparition de la nature car, est-il dit d’emblée, « Les fruits et les légumes vont disparaître. » Ou encore plus loin, alors que les bêtes vont à l’abattoir, ces remarques à entendre depuis une résonance plus large : « Toutes les espèces sentent la fin et c’est pour cela qu’ils et elles chantent en piétinant leur merde. Toutes les bêtes se ressemblent et connaîtront le même sort. » Diriez-vous que Fou de Paris procède d’une peur d’un écocide de l’homme face à une nature que tous vos textes ont cultivé depuis Mentir en 1977, lui qui dit : « Je suis le respirant, le palpitant, le chaud, le mouvant, l’éternuant » ?

La ville, ou peut-être le monde entier, me semble parfois comme un vaste dépotoir de tous les résidus et débris d’une surproduction effrénée. Un professeur de rythme qui enseignait sa spécialité essentiellement aux danseurs et aux danseuses préconisait une pause avant chaque sursaut d’énergie, comme de s’accroupir pour ramasser un galet avant de se dresser dans l’air pour le lancer. J’ai souvent l’impression qu’il n’y a aucune pause jouissive dans l’espèce de frénésie qui agite la société humaine, qu’il n’y a qu’un épouvantable tohu-bohu, qu’une accélération en dépit du bon sens, une absence de saine respiration. « Cap au pire » , disait Beckett. Il disait aussi : « quand on est dans la merde jusqu’au cou, il ne reste plus qu’à chanter ».

Si l’écocide paraît dominer la trame romanesque, il n’en constitue pourtant qu’un moment premier tant Fou de Paris semble très vite porté par le souhait de retrouver le vivant. C’est, au-delà de toute mort ce qui paraît guider les flâneries puisque « Les vivants et les vivantes bougent, s’agitent et se déhanchent, les morts et les mortes sont immobiles, rien que les os qui tressautent. » Diriez-vous ainsi que Fou de Paris peut, à l’instar de l’éloge du silure, « roi vénérable du lieu, prince de l’Île-de-France »,  se lire comme un chant en deux temps : tout d’abord, élégiaque devant une nature qui disparaît puis empli d’espoir devant le souhait de retrouver le vivant ? Est-ce que pour vous chanter de la sorte, ce serait retrouver cet écrire dont vous parlez : « je vous écris comme on s’amuse à déguster de bonnes choses, à chercher la quintessence en mangeant des moules » ?

Je n’ai jamais considéré la douleur et sa plainte comme éléments régénérateurs ou roboratifs. Chaque fois que je m’éveille, j’ai l’impression de revivre, tourmenté sans doute par toutes mes cellules qui réclament pitance et boisson vivifiantes. Le corps demande l’actif mouvement et l’oisiveté souveraine, la fruition divine comme disent les soufis. De soudaines cavalcades me poussent en avant par bonds, rebonds et douces accalmies. Un rien m’émoustille et je suis porté par les subtilités du monde, enchanté par tous les phénomènes physiques. Michel Fardoulis-Lagrange écrivait : « Nous voici au cœur des phénomènes avec un œuf dans la main, que l’on ne veut pas briser pour ne pas accélérer la désagrégation onirique ».

Plus largement, est-ce que ce chant n’est pas à lire dans Fou de Paris comme la voix même de ces éléments naturels qui ne parlent pas le langage des hommes : « Qui parle au nom des bièvres et qui au nom des saules ? » L’écriture devient-elle ce porte-parole inespéré ?

Il est difficile de résister aux sollicitations du substrat que je foule et tâte. L’écriture pilote l’avide recherche, l’exploration minutieuse, l’ouverture des sens et permet la perception du moindre signe. L’écriture est pour moi cette gymnastique précise qui me permet une liberté de ton et une souplesse dans l’utilisation de la langue française. Le lexique est pour moi une matière vivante qui se prête à tous les modelages. En la pratiquant, ma sensibilité aux phénomènes du monde s’accroît et s’aiguise. En écrivant, je deviens plus attentif, comme atteint de porosité. Les mots me mettent en émoi, leur histoire m’apparaît mienne, liée à mon corps vivant évoluant parmi les corps vivants de mes semblables. J’écris parce que j’ai lu et entendu les écrits et le langage des autres. Ecrivant, je me sens solidaire d’autrui, originaire des humains, des végétaux, des pierres et des animaux sauvages et je me positionne en leur faveur.

Enfin ma dernière question voudrait porter sur la part explicitement politique de Fou de Paris. Si ce chant se fait synonyme de l’intensité retrouvée de la vie du vivant, c’est que dans ce monde contemporain, tout n’invite pas à chanter. Fou de Paris pose ainsi, avec force, combien « la banque ne chante pas, la banque n’a pas de mots à chanter. » Plus largement, votre récit entame un tournant politique tant s’y lit, peut-être davantage encore que dans vos précédents romans, une réaction face à ce que l’actualité apporte au quotidien sur la situation politique même : « Bas les masques, ministres et fossoyeurs ! Bas les masques, policiers anti-émeutes ! » Quelle place occupe selon vous la politique dans Fou de Paris ?

Je pense qu’émeutes, mouvements insurrectionnels, protestations tous azimuts sont les symptômes d’un mauvais usage de la politique, d’une politique antisociale évidente, les preuves d’une véritable impéritie d’un pouvoir agissant dont les sociétés humaines constatent qu’il ne travaille que fort peu à leur bien-être. N’avoir que le statut de consommateurs drillés par une discipline commerçante sidère le corps et l’esprit, au sens médical du terme. L’écrivain que je suis, n’ayant aucune tribune publique réelle, ne peut que dénoncer ces symptômes récurrents, rire plutôt que pleurer des phrases aberrantes que prononcent les hommes et les femmes d’état, de ce parler inutile et féroce qui contamine la langue ainsi que les expressions de la vie réelle et onirique.

Eugène Savitzkaya, Fou de Paris, éditions de Minuit, octobre 2023, 144 pages, 17 euros