Être ou ne pas être like a bird in the sky : à propos de United Snakes, vies et mirages de Nina Simone

United Snakes. vies et mirages de Nina Simone

Mélanie Menu, je me souviens très bien, il y a longtemps, je suis au cours Florent en première année, les élèves de dernière année présentent un atelier de fin de cycle, des mises-en-scène sans moyens pour dire au revoir à l’École, bonjour au grand bain de la dure vie réelle des comédiens et comédiennes… Ici c’est un monologue, un texte de Jean Genet, Elle je crois mais je ne suis plus sûr, peu importe. Ce que je n’ai pas oublié en revanche c’est l’actrice, une lionne blanche et noire debout pendant une petite heure, rivée à un micro suspendu, qui balance, psalmodie, déclame, fredonne, murmure, éructe, chantonne le texte d’une façon tellement nouvelle, inouïe, à mes yeux, mes oreilles. Qu’est-ce que c’est que ça ? Elle n’est ni fille ni garçon, elle est les deux, elle est incarnation d’une écriture en train de se faire, nappe phréatique, source, ruisseau, torrent et fleuve à la fois ! Elle est la sauvagerie de la liberté. J’adore, je trouve ça dingue, ça m’impressionne, j’ai presque peur. Comment s’appelle-t-elle ? Mélanie Menu, ok, je note. Les bons acteurs, justes, photogéniques, techniciens ce qu’il faut, ça existe. Mais les acteurs qui inventent un style totalement nouveau, c’est plus rare. Mélanie est de ceux-là. Du Francis Bacon dramatique ! Du Nina Simone, déjà ! Plein de choses comme ça.

Vingt ans plus tard et des poussières, Mélanie Menu joue ou plutôt donne enfin sa Nina Simone ! Non pas Nina Simone exactement mais elle se tient avec Nina, depuis elle, vers elle, tout contre. Elle la défend contre vous, nous, le réel ! C’est toujours quelque chose que de se confronter artistiquement à une icône de notre temps. Que fait-on quand on le fait ? De quel endroit part-on, de quelle hauteur, dans quelle direction allons-nous ? Que dit l’exercice d’admiration, au-delà de la simple et complexe admiration ? Que cherche-t-on à transmettre, à raconter ? Que disent l’hommage rendu, la reconnaissance faite, la déclaration d’amour formulée ? Ça dit quoi à l’icône en question, ça dit quoi aux autres, de l’icône, à nous autres spectateurs, ça dit quoi de soi, et de vous, ça dit quoi, quand on le fait ? Toutes les icônes sont des questions éternelles et universelles, et chaque époque cherche à  répondre. Ou bien c’est pour les retenir encore un peu sur Terre ? Ou bien c’est employer la force de ces plus grands que soi, figures immuables, star, légendes, mythes, monstres sacrés, afin de répondre à la question la plus personnelle, la plus intime, la plus faible en soi. Il y a de ça, et bien d’autres choses.

Nina Simone ? Artiste prodigieuse douée de talents musicaux hors du commun, nourrie au gospel et aux cantiques, diva capricieuse, une égérie politique, amoureuse passionnée et insatisfaite, femme noire de son temps, enfant écroulée de travail, fille de famille nombreuse, reine de toutes les Afriques, mythomane de génie, qui ne va quand même pas se laisser emprisonner par la vérité, musicienne qui aura raté sa carrière classique, eh oui, c’est Bach qui lui a donné envie de se consacrer à la musique, mais en tant que noire, on lui refusa cette voie-là, elle répondit avec sa voix à elle…

Comment alors s’approcher de Nina Simone ? Comment donner à voir et à entendre cette singularité, le pouls de sa vie vivante ? La première solution, la plus simple mais qui elle reste toujours pertinente, c’est de raconter la vie, les faits de la vie, via la chronologie, la vie comme la ligne de vol de ce poème qui commence avec la naissance, se termine avec la mort, point final. Mais Mélanie Menu a fait autre chose. Aussi grande chanteuse qu’actrice, Mélanie, secondée, accompagnée et précédée par le compositeur Cédric Colin, a créé un petit oratorio, une boîte de théâtre musical, un concert narratif, une cérémonie païenne : ici c’est la musique qui dirige les mots, et les mots suivent, swinguent, dansent et tremblent, like the birds in the sky ! Cédric Colin quant à lui use d’une force harmonique tantôt fine, tantôt évanescente, tantôt appuyée, tantôt entêtante, c’est sinueux comme le serpent du titre, United Snake ! Avec le guitariste Ivan Quintero, la pièce oscille du récit au récital, du théâtre au concert, laissant toute la puissance de la création live reprendre ses droits. Pendant que le plasticien Emmanuel Lagarrigue, ici scénographe, modifie l’espace par des éléments de structure aussi concrets qu’abstraits, et traduit les pulsations de cette vie en lumière, pour chaque note, un pixel, chaque silence, un photon.

La fin ? Sublime mais triste, comme souvent. Épuisée, esseulée, Nina Simone fuit The United Snakes of America ! Commence alors une longue errance à travers le monde et à travers sa folie, une errance en montagnes russes qu’elle terminera presque seule à l’aube des années 2000 dans le sud de la France. Mais il est temps de revenir en 1933, en ce 21 février, vient de naître la petite Eunice Waymon, petit bébé noir de sexe féminin tombé dans un village perdu de Caroline du Nord, en pleine ségrégation, like a bird in the sky. Et les oiseaux, comme on sait, ça vole, ça chante !

United Snakes. vies et mirages de Nina Simone
Jeudi 27 avril 2023 à 20h, Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin 75018 Paris
Texte, mise en scène et interprétation Mélanie Menu
Création sonore Cédric Colin
Musique live Cédric Colin et Ivan Quintero (guitariste)
Scénographie Emmanuel Lagarrigue
Coréalisation Les Nouveaux Déchargeurs / La Compagnie du Limier
Production La Compagnie du Limier