« Écouter les récits enchevêtrés » : Adrien Bosc (Colonne)

Avec Colonne, Adrien Bosc clôt avec élégance sa trilogie de non-fiction, commencée avec Constellation et poursuivie quelques années plus tard avec Capitaine. Il explore, récit après récit, les communautés provisoires, en marge de l’histoire notamment : dans l’avion Constellation, avec à son bord trente-sept passagers dont Marcel Cerdan et Ginette Neveu, ou dans un navire conduisant notamment Breton et Lévi-Strauss aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est encore dans le sillage de la guerre que se forme ici une communauté éphémère et disparate : c’est la colonne Durruti, rassemblant pour beaucoup des anarchistes de tous pays, au commencement de la guerre d’Espagne en août 1936.

Le récit compose un portrait de groupe. À la manière d’un film choral, les premiers chapitres se concentrent tour à tour sur chacun des membres, tressant à mesure les existences ensemble, dans une revendication de liberté et aussi d’anarchisme. Simone Weil fait partie de cette troupe hétérogène, alors qu’elle n’a pas trente ans. C’est elle qui est le point magnétique du récit, sa détermination et son souci de faire de la philosophie non une érudition de bibliothèque mais une manière de vivre : « Écrire, penser, agir sont une seule et même chose. ». Pour autant, elle est un centre aveugle, car des quarante-cinq jours passés en Espagne nous savons peu, comme le rappelle l’auteur : quelques lettres dans laquelle la philosophe ne dit rien de son aventure, pour ne pas alarmer ses proches, et un Journal d’Espagne lacunaire. Cette ignorance est précisément l’impulsion de l’écriture : une énigme autour de laquelle gravite le livre, composant par touches, le portrait de Simone Weil, pugnace et volontaire, ne s’en laissant pas conter par les hommes, portée par une exigence de concret et un refus obstiné d’en rabattre avec l’éthique.

Ce « drôle d’équipage » se heurte pourtant à un épisode singulier qui met à l’épreuve les motivations de chaque protagoniste, et la teneur de leurs engagements, lorsque cette communauté hétérogène rencontra un petit phalangiste, tué malgré son jeune âge. Cet épisode fonctionne en quelque sorte comme le révélateur de l’épaisseur morale de chacun et apparaît comme ce qui a rassemblé les membres de la colonne et les a désunis : c’est une énigme ou un mystère en abyme au sein même de ce parcours militaire. On songe en découvrant cette figure fugitive au récit de Javier Cercas Les Soldats de Salamine, et si Adrien Bosc est bien plus discret dans le mouvement de son enquête, il n’en reste pas moins que c’est la figure assassinée du jeune homme qui est le cœur battant du livre, et le point où les destinées se croisent. Et de la même façon qu’Adrien Bosc avait réussi à faire tenir ensemble dans les pas de la colonne des parcours dissemblables, des orientations politiques incompatibles, il accompagne dans un deuxième temps la dispersion de cette colonne, l’essaimage des existences, l’éparpillement des destins. Le récit se fait alors pour ainsi dire tombeau, celui du jeune homme d’abord, comme de Simone Weil ou de quelques membres de la colonne : il note les épitaphes, photographie les lieux ou rappelle que pour les funérailles de la philosophe on demanda à un prêtre de venir, et qu’il manqua son train.

Dans ce bref récit à l’allure cristalline, Adrien Bosc propose une vie brève, renouant pour ainsi dire avec une ancienne tradition réactualisée, pour saisir depuis cette tache aveugle la résolution extrême d’un caractère, désireux de partager la vie des ouvriers et des ouvrières, jusque dans les derniers jours de son existence passés au sanatorium : « Elle fut ravie d’apprendre que le sanatorium n’admettait que des ouvrières ». Mais cette vie brève est aussi une vie parallèle, nouée autour d’une lettre envoyée par Simone Weil à Georges Bernanos : malgré des positions politiques entre la philosophe et l’écrivain inconciliables, elle reconnaît à l’auteur des Grands Cimetières sous la lune une lucidité sans pareille. C’est auprès de ce destinataire privilégié que Simone Weil rédige une analyse d’un tranchant saisissant sur la guerre d’Espagne et ses propres engagements : « On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre qui ressemble à une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l’ennemi en moins. » Cette correspondance entre la philosophe et l’écrivain est l’occasion d’une belle réflexion sur les analogies biographiques et les rencontres existentielles, mettant à nu la poétique même d’Adrien Bosc, attaché en permanence à mettre en correspondance les vies des uns et des autres, dans les hasards de l’histoire :

« À force d’observer deux lignes parallèles on aperçoit un seul trait continu. Ce sont des faisceaux d’histoires qui se percutent, éclatent en trajectoires contraires puis paraissent se rejoindre jusqu’à se confondre. Des instants séparés se tissent, s’emmêlent et forment une seule étoffe, dont on dirait qu’elle est indémaillable. Des destins se croisent sans s’apercevoir, des tragédies qui s’écrivent sans dialogues, mais on peut tendre l’oreille, se pencher pour écouter les récits enchevêtrés. Les recomposer, tenter d’en cerner la vérité de l’instant, tout ce que la mémoire effrite et transforme avec les années. Cela n’a de sens que pour nous, reliés ainsi entre ces pages, des dates et des mots qui s’effacent, des courriers et des tombes qu’on oublie. »

Cette lettre est pour ainsi dire l’héroïne minuscule du récit. Non seulement Colonne met en récit les raisons de sa rédaction, mais aussi le fait qu’on l’ait retrouvée dans une veste à la mort de Georges Bernanos, en 1948. La lettre, portée en permanence, comme un sésame ou un talisman, est rendue publique d’abord discrètement, avant d’être publiée en 1954 dans la revue Témoins à l’initiative d’Albert Camus et de susciter alors d’autres lettres en réponse, de la part de certains membres de la colonne, pour s’opposer à la version de Simone Weil. Au-delà de la circulation de l’archive, s’énonce la passion d’Adrien Bosc envers ces bribes de réel exposées au creux du livre, ou mises en scène : dans la photographie de cette lettre, on voit l’ombre du photographe, sans doute celle de l’écrivain, comme une manière de se dire indirectement, et discrètement, dans ce geste d’enquête littéraire. Ici les mots de l’archive, là les tombes des miliciens, de Simone Weil ou du petit phalangiste sont ces énigmes têtues et ténues du réel, autour de quoi s’enroule l’écriture.

Adrien Bosc, Colonne, éditions Stock, janvier 2022, 120 p., 18 € 50 — Lire un extrait