Emmanuelle Bercot : Hadès, de son vivant

Cet article est dédié à un Vainqueur qui se bat

Parce qu’Emmanuelle Bercot aime pleurer au cinéma, elle rêvait de s’essayer au genre du mélo. Inspirations du désir : réunir une nouvelle fois, après La Tête haute en 2014, Catherine Deneuve et Benoît Magimel dans un tandem mère-fils. Provocation du destin : la rencontre, à New York, avec le Docteur Gabriel Sara. La réalisatrice y présente justement La Tête haute. Bouleversé par le film, le praticien va au-devant de la cinéaste, lui propose une visite « dans les tranchées du cancer ». Lors d’un second voyage aux USA, Bercot, qui ne croit pas au hasard, séjourne à l’hôpital, observe le Dr Sara à l’œuvre, est subjuguée par son approche, sa méthode philosophique. Le scénario d’une mère qui perd son fils du cancer sous le regard et les soins d’un médecin humaniste, peut s’élaborer avec Marcia Romano.


De son vivant
accompagne ses personnages dans toutes les transversalités : paternelles, maternelles, métaphysiques, mythologiques aussi. Le Dr Eddé (le Dr Sara qui joue son propre rôle) et Eugénie (Cécile de France) son assistante composent un Cerbère à deux têtes en blouse blanche. Ils accueillent Benjamin-Orphée (Benoît Magimel), soutenu par sa mère Crystal-Calliope (Catherine Deneuve). Le fils refuse d’un bloc le diagnostic mortifère du Dr Eddé. La mère encaisse mal an bon an, condamnée à perdre ce qu’elle a de plus cher/chair au monde.

Bercot place les archétypes de sa dramaturgie dans une Olympe aux murs blancs : l’hôpital. Une matrice qui dicte les règles de la vérité, impose son jeu d’élection, aspire ou régurgite les protagonistes pour permettre à Orphée de faire le ménage de sa vie avant de retrouver Hadès, le dieu des morts.

Comme toujours dans le cinéma de Bercot, l’organique guide le mouvement. Quand Benjamin, professeur d’art dramatique, pousse un élève dans ses retranchements, il est soudain pris d’un malaise, blêmit et dégueule en plein cours. Constat du mal qui progresse, qui l’entrave de plus en plus dans son quotidien, hors du cocon de l’hôpital. Autre séquence : à la veille du concours au Conservatoire national d’Art dramatique, une élève ambitieuse réclame une ultime répétition au chevet de Benjamin. La volonté d’incarnation de l’une s’écrase contre le lâcher prise de l’épuisement du second. Comme le cancer, la peur gagne du terrain, chasse la jeune fille de l’arène.

Catherine Deneuve, Benoît Magimel, De son vivant © Laurent Champoussin/Les Films du kiosque

L’accompagnement de Benjamin vers la mort s’échelonne en quatre saisons. Quatre actes pour un récit de rétractation, de repli avant l’ultime envol. Bercot, pour la première fois dans sa filmographie, où souvent les personnages s’éjectent vers l’extérieur avec fougue pour mieux s’affranchir, cède ici à l’extrême douceur. Panos lents, enveloppants ; montage qui imbrique les séquences telle des bulles de savon. Face à l’inexorable, le film contourne tout heurt avec subtilité, englobe avec tendresse la relation fusionnelle entre Crystal et Benjamin, à la lisière du toxique. La mère ne veut pas l’encombrer avec la trivialité du quotidien, lui propose de régler ses problèmes administratifs. Le fils lui reproche de tout faire à sa place, de ne pas le laisser respirer. Crystal étouffe le conflit d’un : « On ne va se disputer pour ça ». Autre séquence : Eugénie, dernière romance pour Benjamin, murmure plus qu’elle ne lui parle, préfère les caresses aux mots, la tête posée sur le torse du malade. Tout cri des protagonistes semble noyé par le chagrin, les sanglots qui désagrègent les forces vitales. Et le.la spectateur.trice qui glisse dans cette apnée, se surprend, quand l’intrigue fait des pas de côté, à souhaiter revenir auprès de Benjamin, ne pas lâcher sa main jusqu’au dernier souffle.

Emmanuelle Bercot a eu raison d’engager le Dr Saga pour jouer son propre rôle. Cet américano-libanais qui roule les « r » comme un Québécois, revendique la carte de l’humain. Celle aussi de la vérité crue à l’heure du diagnostic, de la fermeté dans la bienveillance, du droit aux larmes chez un patricien quand il apprend le décès d’un.e patient.e. Des réunions avec son staff où le personnel soignant s’épanche, aux spectacles de tango et répertoire de chansons populaires qui détournent des assauts de la maladie, l’aura du cancérologue, sa fraîcheur de comédien, ses fameuses cravates à motifs, évitent le piège dégoulinant de la dévotion, du « docteur tout bon », mais montre à l’œuvre un accompagnement médical non pas au service du bien-être des malades, mais de l’« être bien » avec soi-même pour quitter le monde dans les meilleures conditions, si possible en paix.

Près de lui, Cécile de France, dont il est nécessaire de louer la présence en creux, l’acceptation d’un rôle secondaire. Dans la lignée spirituelle d’Un monde plus grand de Fabienne Berthaud (2019) qui s’inspire du parcours chamaniste de Corine Sembrun, l’actrice confie à la conférence de presse cannoise, où le film était présenté hors compétition : « J’ai admiré Catherine, écouté Benoît, et j’ai appris beaucoup de choses avec Gabriel. Pour moi, c’est un humaniste, un grand philosophe. J’ai le sentiment d’avoir progressé humainement à ses côtés ».

Cécile de France, De son vivant © Laurent Champoussin/Les Films du kiosque

De son vivant offre à Benoît Magimel le rôle de la maturité. Jamais dans la performance, la fabrication de la douleur, il se dissout avec grâce. Son regard clair contemple les nuages. Son souffle ténu épouse le silence. Les paravents sombrent sans bruit pour faire place à la nudité invisible, celle de l’âme. Dans une séquence à contre-jour, Crystal debout tient Benjamin à bout de bras, dont le corps semble flotter dans les airs. Une infirmière pénètre dans la chambre, préfère ne pas interrompre cet instant suspendu, se retire. L’étrange mise en scène de cette Pietà, allégorique et prémonitoire, succède à une scène plus triviale dans un couloir de l’hôpital, où Deneuve observe une jeune maman qui joue avec les doigts de son nouveau-né. Crystal, elle, accompagne son fils en fin de course, s’adapte à ses sautes d’humeurs dictées par la peur, aux tumeurs évolutives de son cancer, « casse » son PEL pour demeurer à ses côtés. Au fil des quatre saisons, c’est ce temps léthargique entre vie et mort que le film s’approprie, et puisqu’il n’y a pas de mélo réussi sans les larmes identificatrices des spectateurs.trices, il est impossible de ne pas se souvenir de figures de notre entourage. Certains.es ont vaincu le crabe, d’autres ont remportés.es quelques rounds avant de rendre les armes.

Benoît Magimel, De son vivant © Laurent Champoussin/Les Films du kiosque

La fabrication du film palpite aussi de son propre espace-temps, puisqu’elle a subi, pendant le tournage, plusieurs interruptions dues à la Covid 19, les difficultés à faire revenir le Dr Sada de New York, l’AVC ischémique de Catherine Deneuve. Une gestation en pointillé de neuf mois qui, selon ses dires, a servi Benoît Magimel, et lui a permis de glisser par palier dans son rôle, de s’abandonner, de « mourir de son vivant ». Cet acteur qui appréhende, prend à bras-le-corps la maladie comme d’autres s’approprie un métier, est le digne fils spirituel de Jean Gabin que Benjamin regarde sur son écran d’ordinateur dans sa chambre d’hôpital. Il arrête l’image, et le « Patron » sourit au fiston. Le titre du film : La Nuit est mon royaume de Georges Lacombe (1951), mélo en noir et blanc, où le héros est aveugle.

Gabriel Sara et Benoît Magimel, De son vivant © Laurent Champoussin/Les Films du kiosque

Juillet 2021, Cannes. Catherine Deneuve ressuscitée foule le tapis rouge, vêtue comme une déesse grecque en robe de velours gaufré noir avec bijoux lourds. Une standing ovation acclame son retour, en ouverture du film. À l’issue de la projection, seconde salve de près de dix minutes pour toute l’équipe. Le lendemain, à son arrivée à Paris, l’actrice apprend la mort de sa mère, Renée Simonot, la doyenne des comédiennes, à presque 110 ans. Dans De son vivant, Crystal en plongée, le dos accablé, avance au crépuscule sur le gazon d’une plate-bande de l’hôpital. Ce casque d’or, cette démarche reconnaissable entre mille images, nous raconte toute une histoire de cinéma depuis plus de soixante ans. Le 7e art a bien de la chance d’avoir rencontré Deneuve, et d’en alimenter, avec vigueur et curiosité, la mythologie. Merci d’exister, chère Catherine, pour longtemps.

De son Vivant d’Emmanuelle Bercot, Les Films du kiosque, 1h32, avec Catherine Deneuve, Benoît Magimel, Cécile de France, Gabriel Sara. En salle le mercredi 24 novembre 2021.