Nomadland : un avant-goût du monde d’apprêt

Nomadland © SEARCHLIGHT PICTURES

Nomadland est un snif movie, une manière de Ken Loach labellisé Disney sur une Amérique alternative de carte postale où il semble qu’il existe plus d’une aube et d’un coucher de soleil par jour. Si Frances McDormand, comme à son habitude, joue excellemment bien, le violent décalage avec les bons acteurs amateurs est en revanche patent, le tout sombrant sur un scénario tenant sur un maigre confetti de fin de soirée.

Un scénario chiche

Autant Zhao arrivait dans The Rider (2017, grand prix de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes et celui du Festival américain de Deauville) à s’immerger complètement dans l’univers du rodéo dans la réserve indienne Sioux Lakotas de Pine Ridge (Dakota du Sud) avec un scénario fluide et cohérent joué par des acteurs non professionnels, autant – en emporte le van – Nomadland, ce film Disney, semble malheureusement artificiel, tant fiction et documentaire ne s’imbriquent jamais parfaitement, à partir, cependant, de témoignages réels, compilés en un road movie servant finalement plus de prétexte qu’autre chose. L’histoire entre les deux seuls acteurs professionnels ne tient pas une minute. Le liant entre les tranches abruptes de vie des acteurs amateurs ne prend jamais. « Je ne suis pas le genre de scénariste-réalisatrice qui peut créer ses personnages toute seule dans une chambre sombre. » déclare Zhao au New York Magazine. Le problème provient probablement de là et inquiète le spectateur pour son prochain film Marvel, un blockbuster, Eternals, (la phase IV des Éternels créés par Jack Kirby : un comics à la Malick, tout un programme…) avec Angelina Jolie et Salma Hayek, avec un premier super-héros gay et un personnage sourd.

La technique bien rodée de Zhao est la suivante pour sa trilogie : une équipe réduite (20-25 personnes ici), un angle documentaire pour initier la fiction, une enquête de terrain rigoureuse en amont, des acteurs non professionnels rencontrés sur place, une esquisse de scénario – qui malheureusement ne reste ici qu’une esquisse -, un peu d’improvisation ; changement de dialogues au dernier moment, montage effectué par la réalisatrice au fur et à mesure. Quand, au début du film, chacun parle de sa vie autour d’un feu de camp, c’est une lourde scène d’exposition, le scénario semble déjà comme plombé. En effet, le film repose sur le livre Nomadland : Surviving America in the Twenty-First Century de Jessica Bruder paru en 2017, traduit en français en 2019, aux éditions Globe. Une moitié détaille la vie nomade ; l’autre partie est un reportage d’infiltration.
Immédiatement, McDormand et Peter Spears, producteur de Call Me By Your Name (Luca Guadagnino, 2017 sur un scénario de James Ivory), achètent les droits. Ensuite, porteuse du projet, McDormand contacte Zhao – enchantée par la star et par des moyens accrus afférents – qui lui offre le rôle principal, rassurant ainsi producteurs et distributeurs. Ce genre de démarche mène souvent aux Oscars. Aussi, sans surprise, Zhao en remporte-t-elle trois dont l’Oscar du meilleur film et de la meilleure réalisatrice… Même le storytelling autour de la fabrication du film s’avère convenu… c’est dire.

Madland

Mais revenons au film lui-même qu’on pourrait ranger dans la catégorie des snif movies. Qu’est-ce ? Le snif-movie fait pleurer dans les chaumières quand le snuff movie fait hurler dans les clairières, tard le soir. Être obligé d’errer dans un van à cause de la crise des subprimes en 2008 est déjà une cruelle réalité à la Ken Loach, mais rajouter que Swankie, jouant son propre rôle, atteinte d’une leucémie, va s’éloigner jusqu’en Alaska-aux-beaux-souvenirs pour mourir d’un cancer avec un hommage posthume consistant à jeter des pierres dans un feu, c’est la larme de trop qui fait déborder le vase. Le pathos, surpathos, est de mise : on l’aura compris.

« L’héroïne, Fern, est sans doute plus solitaire que la plupart des gens que j’ai rencontrés. Parce que c’est un personnage de fiction qui reprend à la fois certains traits de Linda May, de moi servant de point d’entrée dans ce monde et de Frances McDormand elle-même, qui raconte qu’à un moment elle pensait que, à 65 ans, elle laisserait tout tomber, prendrait la route avec un camping-car et une bouteille de whisky. » déclare Zhao. On peut la croire mais les bons sentiments ne font pas un bon film, ce qui est d’autant plus cruel quand on comprend que, dans ce road-movie, c’est surtout le public qui se retrouve abandonné au bord de la route, n’embarquant jamais dans cette histoire qui en fait des tonnes à chaque instant. Le pathos n’a pas la dignité de la sobriété. C’est un cirque à larmes.

Mais quel est le propos du film que l’on peut apercevoir entre deux larmes et trois mouchoirs ? Une étude ethnographique des US peut-être d’abord. Car il y a bien ici une étude ethnographique avec force détails (apprendre à « comment gérer sa merde », conseils de vandwelling, se nourrir de boîtes de conserve, aller aux toilettes dans un seau, uriner le long d’une clôture, plier ses culottes, se vider bruyamment les boyaux, aménager l’intérieur d’un van, troquer, changer de pneu en absence de roue de secours, etc.), digne de Declerck sur les clochards. Mais là encore l’étude est convenue en conduisant à penser que les personnes sont prisonnières de leurs fêlures, psychologiques voire psychiatriques, d’autant plus qu’elles sont enfermées dans un immense paysage. Elles sont d’autant plus solitaires, souffrantes qu’elles sont dans la fuite du monde mais surtout d’elles-mêmes. On a beau partir à Pétaouchnock, on emmène toujours, résilience ou non, sa merde avec soi, c’est une règle intangible. Les grands espaces deviennent étouffants, même avec un ciel magnifique. Il s’agit de personnes en rupture. La situation n’est pas choisie mais subie, même avec résignation au fur et à mesure : par exemple Fern perd époux, travail et maison ; la bourgade d’Empire (Nevada) est rayée de la carte, au point que son code postal a été supprimé car elle n’existait que grâce à une mine de gypse, pour fabriquer des plaques de plâtre, désormais abandonnée. Fern (« fougère ») est donc obligée de prendre son van Ford qu’elle nomme Vanguard – nom d’un satellite, autre frontière dans une autre dimension -, pour aller vers l’Ouest. La dignité de l’écorchée vive, qui ne se plaint jamais, consiste à affirmer devant une famille empathique, connue dans la vie d’avant où elle était professeure remplaçante : « I’m not homeless. I’m houseless. » (« Je ne suis pas sans toit. Je suis sans maison… »). Vivre dans la terreur que quelqu’un frappe n’importe quand à votre fenêtre ou porte pour vous chasser, est-ce la liberté ? Passée la soixantaine, vivre de petits boulots – manutentionnaire chez Amazon en enchaînant automatiquement les paquets, trieuse de betteraves, serveuse de cafétéria ou employée dans un camping en lavant la merde des autres, tâche qui n’est pas sans noblesse -, est-ce la liberté ?

L’envers du rêve américain

Quelle serait dès lors la suite du propos ethnographique ? Il faudrait y voir non le rêve américain mais son envers : en cela, le film est politique – ou plutôt se rêve politique. Certes, les personnes se réunissent brièvement dans des rassemblements ou TAZ mais finalement chacun repart individuellement selon son chemin façon « I’m a poor lonesome cowboy », la solidarité, réelle, est temporaire. Les nomades sont monades. Certes Zhao ne critique pas frontalement, contrairement au livre, le système épouvantable d’Amazon qui exploite notamment des retraités, sous couvert de faire du social tout en leur donnant gentiment un travail, et des saisonniers pour empaqueter lors des fêtes de Noël mais le plan large à la Gursky d’une lambda perdue dans la masse et la technologie froide et répétitive est déjà un parti-pris critique suffisant. C’était le prix à payer pour pouvoir tourner là-bas : même la cantoche Amazon paraît sympa, c’est le même sourire que sur le logo ! On a connu des propos plus subversifs.

Par moments, comme des éclairs de lumière dans la désolation de ce film, la captation de la désindustrialisation laisse songer au point de vue de Cimino (notamment Voyage au bout de l’enfer, Deer hunter, 1978). Chez Zhao, l’Amérique est aussi froide et triste avec ses laveries aseptisées. Les gros plans sur les rides des personnes âgées remémorent les portraits photographiques d’oakies par Walker Evans lors de la Grande dépression et le plan photo du New Deal (FSA) qui inspirèrent le magnifique Les raisins de la colère (The grapes of wrath, J. Ford, 1940, d’après le roman du Nobel Steinbeck, 1939). Bien que, comme Rohrwacher avec sa famille en Italie, vivant dans une communauté hippie à Ojai (Californie), avec son compagnon britannique Joshua James Richards, chef opérateur sur ses films, Zhao loue l’entraide (la gamelle prêtée au voisin, le feu donné à un jeune étranger en errance), la solidarité, il est également possible d’interpréter ce film comme l’échec non seulement du capitalisme néo et e-libéral (pas de sécurité sociale, pas d’indemnités de chômage, pas de RSA, retraite moins que chiche) mais aussi l’échec de l’entraide alternative et éphémère, de la route, cette mythologique frontière repoussée vers l’ouest avec ses hobos, de la Beat generation, dont bien des membres ont eu une vie ruinée par l’alcool ou la drogue, des aspirations des acteurs reflétant celles d’une génération dans Easy rider (Dennis Hopper, 1969), film qui se termine lucidement mal, de l’utopie hippie enfin. C’est la fin pessimiste de Point limite zéro (Vanishing point, R. C. Sarafian, 1971), de Macadam à deux voies (Two-Lane Blacktop, 1971) de Monte Hellman, récemment disparu. C’est peut-être le seul point remarquable du film.

Nomadland © SEARCHLIGHT PICTURES

Malick et demi

Peut-être faut-il chercher ce dernier sursaut du film du côté de Terrence Malick, réalisateur que Zhao admire par-dessus tout et auquel elle ne cesse de rendre hommage. Mais l’hommage est souvent manqué hélas. Zhao propose une Amérique alternative de carte postale éreintante œuvrant pour un softpower d’un autre temps. Par exemple, les haltes « touristiques » au parc Custer ou à Sequoia — serrer l’arbre dans une pseudo communion à la Malick dont s’inspire maladroitement Zhao : « je suis tombée amoureuse de Terrence Malick. Il m’a influencée non seulement visuellement, mais aussi dans la philosophie de son approche, par les questions que posent ses films, la manière dont il invente et bâtit un univers. Sans lui, je ne serai pas devenue celle que je suis aujourd’hui. » — sont bien bien pesantes.

« Si vous regardez bien, la question des personnes âgées, victimes collatérales du capitalisme, est présente à chaque plan. C’est juste qu’il y a un beau coucher de soleil derrière », rétorque Zhao sans voir que c’est précisément là le problème. Il y a une vraie pensée, une cosmogonie complexe, bien que trop érigée comme chrétienne, chez Malick. Or Zhao n’arrive pas à restituer une cosmogonie alternative, animiste ou panthéiste, personnelle. Un coucher de soleil ne fait pas un film, à la rigueur un cliché sur Instagram. Ce film erratique sur l’errance, pétri de clichés, nous donne peut-être ce dont personne n’avait besoin en ce moment : un avant-goût du monde d’apprêt.

Nomadland, 1h48, USA, Couleurs, Drame, Scénario, réalisation & montage Chloé Zhao Avec Frances McDormand, David Strathairn, Charlene Swankie, Linda May, Gay DeForest, Douglas G. Soul, Bob Wells.