L’homme le plus chanceux du monde : Alexandre Dereims, Nous sommes l’humanité

Alexandre Dereims, Nous sommes l’humanité © Première Nouvelle

Le cinéaste Alexandre Dereims est un homme chanceux. Peut-être même le plus chanceux du monde, du moins, c’est ce qu’il suggère. En juillet 2019, tandis qu’il prenait place dans un TGV, il s’est aperçu que son compagnon de voyage n’était autre que Donald Sutherland. Alexandre Dereims a demandé au grand acteur américain la permission de l’entretenir un moment et, après avoir reçu une réponse courtoise, a profité du hasard de leur rencontre pour lui montrer la bande-annonce de son documentaire, Nous sommes l’humanité. Captivé par cette introduction, Donald Sutherland s’est montré curieux de voir l’intégralité du film ; et conquis par ce dernier, il a généreusement offert sa voix pour accompagner les images que M. Dereims a rapportées de l’autre bout du monde en prenant d’immenses risques personnels.

Alexandre Dereims, Nous sommes l’humanité © Première Nouvelle

Une bonne étoile accompagne certainement Alexandre Dereims. Lauréat du prix Albert Londres, ce journaliste aurait pu passer vingt-huit années en prison pour s’être aventuré dans la réserve des Jarawas, située dans l’archipel des Andamans, à 1200 kilomètres de la péninsule indienne. Originaires d’Afrique, les Jarawas ont débuté voici cinquante mille ans un périple oriental qui s’est achevé dans la mer du Bengale. Leurs contacts avec le reste du monde sont demeurés épisodiques jusqu’à la colonisation des Andamans par les Britanniques à partir de la fin du dix-huitième siècle. Depuis l’indépendance de 1947, ils font partie de la nation indienne comme les autres peuples andamanais. Le grand public est sans doute plus familier de leurs voisins, les Sentinelles, qui se sont trouvés au cœur d’un épisode de frénésie médiatique en novembre 2018 à la suite de la mort de John Allen Chau, un missionnaire américain venu illégalement sur leur territoire pour prêcher l’Évangile. Contrairement aux Sentinelles qui vivent seuls sur leur île de soixante-douze kilomètres carrés, entourée par un rayon d’exclusion de cinq milles nautiques, les quatre cents Jarawas qui ont survécu jusqu’à nos jours (les insulaires des Andamans étaient cinq mille au milieu du dix-neuvième siècle) partagent leur archipel avec plusieurs centaines de milliers d’Indiens venus s’y installer au cours des dernières décennies et dont l’expansion les menace.

Source : GK Questions and Answers on the Ecological Profile of Andaman and Nicobar Islands

Alexandre Dereims est entré sur leur territoire. Sa chance exceptionnelle peut être mesurée par sa capacité à gagner la confiance des Jarawas – ce qui n’est pas un mince exploit puisqu’ils sont connus pour avoir tué des intrus. Les images qu’il rapporte de leur rencontre sont d’une beauté envoûtante. Les Jarawas ne doivent pas être idéalisés : ils n’ont rien à voir avec le mythe du « bon sauvage » que les voyageurs du dix-huitième siècle ont rapporté de leurs expéditions coloniales. Ils sont, au contraire, dotés d’une culture complexe et d’une histoire ancestrale, d’un mode de vie unique et de croyances religieuses élaborées, qui ont fait l’objet de soigneuses études par le célèbre anthropologue, Vishvajit Pandya. Ils ne sont pas figés dans un passé immémorial et un ailleurs céleste : ils sont nos contemporains et nos égaux. Il n’en demeure pas moins que les instants capturés par Alexandre Dereims réveillent notre nostalgie d’un état de nature idyllique, notre désir lancinant pour le monde d’avant la chute. Il y a en effet quelque chose d’une pureté enchanteresse dans la communauté des Jarawas telle que la dépeint le cinéaste ensorcelé. Le spectateur est émerveillé par la magnificence des visages et des lieux, ému par les enfants Jarawas que la caméra suit dans leurs jeux à la plage et leurs plongeons dans une rivière serpentant dans la jungle. Il est charmé par les chansons des Jarawas, la splendeur de leurs ornements, la douceur qui régit leurs relations sociales. Il est également ébranlé par leur appel au secours car l’une des grandes forces du film consiste à donner la parole à ceux qui ne sont pas entendus.

Alexandre Dereims, Nous sommes l’humanité © Première Nouvelle

Que nous disent les Jarawas face à la caméra d’Alexandre Dereims ? Ils nous répètent qu’ils sont en danger, que la destruction totale et l’oubli les menacent. Les Jangils, une autre tribu andamanaise, ont disparu voici un siècle tandis que deux autres peuples de l’archipel, les Grands Andamanais et les Onges, ne comptent aujourd’hui qu’une poignée de membres. Entreprise par l’administration indienne dans les années 1970, la Andaman Trunk Road (ATR) coupe en deux le territoire des Jarawas. Cette route a amélioré la vie des habitants de la partie nord de l’archipel car le transport des hommes et des marchandises qui jadis prenait plusieurs jours par voie maritime est désormais achevé en moins de douze heures. Elle a également créé une opportunité lucrative pour des organisateurs de safaris humains. Les visiteurs du monde entier peuvent traverser la réserve des Jarawas dans l’espoir de voir sur le bord de la route les derniers « peuples de l’âge de pierre », « les gens de la jungle », « les tribus sauvages » – comme les voyagistes les décrivent dans un langage que l’on aurait voulu voir disparaitre avec les expositions coloniales. En 2012, une vidéo montrant un policier indien forçant des femmes Jarawas partiellement nues à danser pour les touristes en échange de nourriture a provoqué une vague d’indignation mondiale et conduit la Cour suprême indienne à ordonner la fermeture de l’ATR. Cette route a néanmoins été rouverte l’année suivante et des centaines de touristes s’aventurent aujourd’hui encore dans la réserve des Jarawas, perturbant les animaux qu’ils chassent pour leur survie et apportant avec eux le danger imminent d’une pandémie mortelle. En 1999 et 2006, les Jarawas ont souffert d’épidémies de rougeole, maladie responsable de la destruction d’innombrables tribus à travers le monde ; à l’automne 2020, dix des cinquante membres de la tribu des Grands Andamanais ont été testés positifs au Covid-19. Le tourisme de masse est loin d’être la seule menace pesant sur le futur des Jarawas. Les braconniers leur font également courir un risque mortel en volant leur gibier et en introduisant dans la réserve de l’alcool, du tabac et des aliments contenant du sucre et des graisses saturées qui modifient le métabolisme des Jarawas et les exposent à des maux jusque-là inconnus, tels que le diabète et les maladies cardiaques. Des cas d’abus sexuels perpétrés par des étrangers sur des enfants Jarawas ont également été signalés.

Interviewés par Alexandre Dereims, les Jarawas sont catégoriques au sujet de leurs intentions : « Votre monde est mauvais pour nous, nous ne l’aimons pas. Il y a trop de monde, trop de bruit, pas de paix. Votre monde sent mauvais. Nous n’avons pas besoin de votre monde. Nous aimons notre jungle. Nous ne pouvons pas aimer votre monde. » À une époque où des voix en nombre grandissant se font entendre pour rappeler que les ressources de la planète sont limitées et son équilibre délicat, une telle prise de conscience devrait certainement inclure les peuples en voie de disparition dont la langue et la culture contribuent à la diversité merveilleuse mais fragile de notre maison commune. Néanmoins, le désir des Jarawas de vivre en paix sur leurs terres se heurte aux projets de l’Inde pour l’avenir des Andamans. L’Inde cherche en effet à développer le potentiel économique de l’archipel tout en tirant parti de sa position géostratégique dans l’océan Indien – une région où les intérêts économiques et stratégiques de la Chine n’ont cessé de croître au cours de la dernière décennie. Comment l’Inde s’y prendra-t-elle pour concilier des intérêts et des principes contradictoires : la préservation de l’environnement et la sécurité nationale, le bien-être des tribus locales et le développement économique ?

Certains voyageurs ne reviennent jamais vraiment. Quelque chose d’eux-mêmes demeure pour toujours sur les lieux qu’ils ont aimés puis quittés sans retour. L’engagement d’Alexandre Dereims pour la survie des Jarawa est allé au-delà de la réalisation de Nous sommes l’humanité : il est également le créateur de la Jarawas Foundation dont l’objectif consiste à créer un réseau mondial de solidarité en faveur de ce peuple. Alors que 275.000 personnes ont déjà signé une pétition qui soutient le droit des Jarawas à déterminer leur avenir et réclame la réduction des interventions extérieures dans leur cadre de vie, Alexandre Dereims travaille à recueillir un million de signatures qu’il portera aux Nations Unies au nom de la tribu.

Espérons qu’une fois de plus, la fortune sourira à l’homme le plus chanceux du monde.

Alexandre Dereims, Nous sommes l’humanité, documentaire, 2018, 1h30