Songbird : du cinéma sous inspiration artificielle

© Metropolitan films

Ce n’est pas le genre et encore moins l’ambition de Diacritik de juger un livre à sa couverture, un album à sa pochette ou la politique sanitaire française à l’aune des déclarations de Jean-Michel Blanquer sur le taux de transmission du coronavirus dans les salles de classes. C’est donc pour cette raison que j’ai loué Songbird en VOD plutôt que d’en rester à spéculer sur l’intrigante bande annonce diffusée en octobre dernier. Et comme je suis très généreux, je vais vous raconter par le menu ce moyennement long métrage estampillé « premier film écrit et tourné pendant l’actuelle épidémie de coronavirus ». Ne me remerciez pas, ça me fait plaisir.

En préambule, autant vous prévenir que si vous êtes venus pour l’ambiance festive, Pump up the jam, pump it up et A la queue Leu Leu, vous vous êtes clairement trompés d’endroit : les paysages et les décors de Songbird ressemblent davantage aux rues de Châteauroux avant le couvre-feu de 18 heures en hiver qu’à Los Angeles ou Las Vegas avant le Covid-19. Et c’est un Berrichon qui a passé son adolescence dans le Boischaut et non sur le Strip qui vous le dit. Vous pouvez donc me croire sur parole.

© Metropolitan films
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Il faut dire qu’il y a une bonne raison pour que les rues et les highways soient à ce point désertes : en 2024, cinq ans après l’apparition du Covid-19, le monde vit toujours au rythme de la pandémie, après une énième mutation du SARS-CoV-2. Aux États-Unis, les personnes infectées sont arrachées de leurs domicile et envoyées de force dans des camps, surnommés les Q-Zones. Et le monde se divise en deux catégories : ceux qui ont un bracelet jaune parce qu’ils sont immunisés ; et ceux qui sont confinés à domicile priant très fort de ne pas être infectés au risque de se faire embarquer par la police sanitaire. Et le coursier à VTT qui apparaît tout en short et sourire cheveux aux vents sur l’écran, devinez quoi ? il a un bracelet jaune.

Le tableau apocalyptique brossé à la palette graphique montre donc une ville avec des hélicos plus menaçants que dans Supercopter ; des rues mal entretenues avec tant de véhicules abandonnés partout qu’on se croirait à Paris au temps des trottinettes électriques sauvagement livrées à elles-mêmes ; des autoroutes barrées avec des panneaux d’interdiction qui font peur ; des bandeaux en bas des écrans des chaînes d’infos qui font peur aussi et ne rassurent pas sur l’hypothétique éventualité d’une potentielle sortie de crise prochaine ; et un décompte angoissant des morts liés au virus Covid-23 qui s’actualise en temps réel sur des panneaux électroniques qui dans le monde d’avant servaient à dire si ça roule bien sur le périph’…

À ce stade du visionnage, le film d’Adam Mason ne précise pas encore si on doit dire « le » ou « la » Covid, entretenant savamment le suspense sur le genre du virus ou de la catastrophe, privilégiant une action quasi muette, avec des plans larges et des prises de vue menaçantes depuis des drones qui ne le sont pas moins. Au bout de quelques minutes, on comprend que les scénaristes n’ont pas envie de donner tout de suite raison à Michel Onfray sur la 23e occurrence du nouveau coronavirus. Mais, comme l’action se déroule en 2024 et qu’on en est à 4 ans de confinement, je pose quatre et je retiens trois, c’est pour ça que le pauvre Michel Onfray, tel un Monsieur Jourdain de plateau télé faisait de l’épidémiologie sans le savoir quand il disait « on se dit bon, Covid-19, c’est qu’il y en a eu 18 précédemment. ». Alors qu’en fait, non.

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Quoi qu’il en soit, même s’il ne se passe pas grand-chose au début, on pressent toutefois que ça ne devrait pas durer parce que :

  • Le pitch du film annonce que « À Los Angeles, Nico, un coursier immunisé contre le virus par lequel il a été infecté dans le passé, est en relation avec Sara Garcia, une jeune artiste confinée à son domicile et interdite de tout contact avec l’extérieur. Quand Sara pense avoir été infectée, Nico décide de partir la sauver avant qu’elle ne soit envoyée dans un camp».
  • Ça m’étonnerait qu’on tienne une heure trente avec des plans panoramiques de ville déserte, TF1 l’a déjà fait au moins trois fois en 2020 dans son émission « Reportages Découvertes » du samedi. Et deux fois dans « 7 à 8 Life  » le dimanche.
  • C’est Michael Bay qui produit et le réalisateur de Transformers ou Pearl Harbor n’est quand même pas le dernier pour en mettre plein la vue et les oreilles à ses spectateurs.

Et, effectivement, ça s’accélère : le coursier troque son VTT contre une moto.

Dans ce futur proche qui sent le marasme endémique, on comprend très vite que même si on a un physique de sportif et un bracelet jaune, on n’est pour autant pas plus avancé : au lieu de serrer son âme sœur contre soi, on en est réduit à faire des Face Time en permanence, on partage des apéros en distanciel, on reste assis comme un con sur le palier en posant sa main sur la porte pour faire comme si on se touchait les paumes en se disant que la fin (des ennuis), c’est pour bientôt et qu’on va pouvoir à nouveau s’embrasser et plus si affinités plutôt que de se faire des air bisous en permanence.

Mais soudain, tout va encore plus vite : la dulcinée du vététiste est menacée par les autorités sanitaires parce que sa mamita a de la fièvre et que l’application TousAntiCovid™ de Songbird est tout sauf sympa : avec la prise de température quotidienne au moyen du smartphone (qui ressemble étonnamment à un iPhone qui aurait bouffé le clavier coulissant d’un Nokia), la data est aussitôt transmise à la police du coronavirus qui dépêche ses petits soldats en combinaisons jaunes popularisées à l’écran dans Contagion de Soderbergh alors qu’un carreau vichy comme le porte si bien le Professeur Raoult aurait suffi à repousser toute velléité de propagation du mal aéroporté. Or par le truchement d’un hasard bien scénarisé et plus ou moins bien mis en scène, il se trouve que le chef de la milice hygiéniste n’est autre que celui qui pourrait sauver la chérie du coursier : dans l’ombre, il fait son beurre avec la vente de vrais faux certificats d’immunité au marché noir et la complicité d’un couple de riches confinés.

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Ce qui me conduit à faire un aparté sur ce fameux cliché des puissants qui se croient tout permis parce qu’ils auraient les moyens : joués par Demi Moore et Bradley Whitford, les privilégiés qui traficotent des laisser-passer contre des dollars bien de chez eux sont on ne peut plus caricaturaux. Tandis que la bonne épouse s’occupe de sa fille non immunisée, le mari lubrique parcourt la ville pour se rendre chez sa maîtresse qui, contrainte forcée, se déguise en Leeloo multipasse pour faire du sexe tarifé à son corps défendant. Non mais oh, c’est quoi cette obsession pour les nantis qui font des trucs que ceux qui ne sont rien ne peuvent pas se permettre ? On nage en pleine fiction ! Et pourquoi pas des fortunés qui organiseraient des dîners en dépassant la jauge imposée par les pouvoirs publics ou iraient se confiner dans les Antilles, aux Seychelles ou au bout de la terre parce que l’ennui est moins pénible au soleil ? N’importe quoi !…

Mais je parle, je parle et j’en oublie le principal : vous raconter la fin de ce thriller covidien qui ne fait qu’effleurer les questions de la difficulté de vivre malgré les dangers ou le fatalisme qui nous guette et pourrait nous éclairer sur nos misérables conditions d’êtres humains plus ou moins égaux devant la maladie. Le film nous conforte dans notre assurance d’être logés à la même enseigne quand il s’agit d’attendre qu’un dirigeant honore ses promesses de vaccins pour tous… Mais Songbird n’est pas que le prétexte à une habile réflexion sur les inégalités sociales ou une dystopie éclairante sur le monde d’avant, ni même le blockbuster palpitant de l’an 1 qui pourra un jour devenir le film de toute une génération, c’est bien plus que ça.

Non je déconne, c’est un navet.

Pour en finir, tandis que les deux héros s’en sortent parce qu’ils sont immunisés (vous l’aurez compris, on est dans les Vacances de l’amour, pas chez Flaubert…) et sans céder au complotisme, je me demande tout de même pourquoi les tourtereaux rallient le seul endroit sur terre à ne pas être infecté par le virus, qui se trouve être Big Sur en Californie et comme par hasard le nom du nouvel OS d’Apple…

Coïncidence ?

Songbird, de Adam Mason, produit par Michael Bay, avec K.j. ApaSofia Carson, Craig Robinson, Bradley Whitford, Peter Stormare, Alexandra Daddario, Paul Walter Hauser, Demi Moore. Durée 1:24:59, disponible en VOD, Metropolitan Films 2020. 

Post Scriptum : et si vous vous demandez pourquoi ça s’appelle Songbird, on peut émettre une hypothèse à pas cher : la bande annonce s’ouvre sur « Three Little Birds » de Bob Marley et ses Wailers. Une chanson de 1977 qui fleurait bon l’optimisme sous l’emprise de substances qui font rire : Three little birds / beside my doorstep / Singin’ sweet songs / Of melodies pure and true…

Songbird… Des oiseaux qui chantent. Et puis quoi encore ? Pourquoi pas des lendemains tant qu’on y est ?!

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