bluebird bluebird (Attica Locke) : black bayou

Loin des représentations hollywoodiennes de Walker Texas Ranger ou des Highwaymen, le personnage principal de bluebird, bluebird d’Attica Locke n’a rien à voir avec la mythologie de l’Ouest sauvage et ses images de justiciers droits dans leurs bottes, arborant fièrement l’étoile de Ranger. Enquête sur un double meurtre dans l’est du Lone Star State, bluebird, bluebird est une plongée dans le Texas profond et le récit de la quête identitaire d’un Ranger noir trop porté sur l’alcool dans un État au lourd passé ségrégationniste.

Dans le Comté de Shelby, un double meurtre vient d’être perpétré à quelques jours d’écart. Un avocat noir et une jeune femme blanche ont été repêchés dans le bayou, derrière le Dinner de Geneva Sweet. Et si la justice est marche, elle est plus prompte à enquêter sur la mort de Missy Dale, originaire du coin, serveuse au Jeff’s Juice House que sur celle de Michael Wright, avocat de Chicago : « Vous vous rappelez quand cette fille s’est fait tuer à Corrigan, y zont ramené presque tous les Noirs dans un rayon de cinquante kilomètres. Fouillé chaque église, chaque bar, chaque commerce appartenant à des Noirs, pour retrouver l’assassin ou n’importe qui ressemblant à ce qu’y zavaient en tête. »

En délicatesse avec sa hiérarchie, sous le coup d’une investigation sur sa possible implication dans le meurtre d’un membre de la Fraternité Aryenne du Texas, le Ranger Darren Mathews est envoyé sur les lieux par son ami Greg Heglund, agent du FBI. Afin d’enquêter sur ce qui pourrait être un crime raciste, une vengeance, un crime passionnel ou simplement une coïncidence, Darren prend la route vers le Comté avec la ferme intention d’apporter la justice jusque dans cet endroit reculé : en bordure de bayou, où sévissent les préjugés racistes tandis que les communautés noires et blanches co-existent dans une défiance héréditaire.

Peut-être que la justice était plus approximative que ne l’avait cru Darren quand il avait épinglé cet insigne sur sa poitrine : elle ne valait pas mieux qu’un tamis, un filet bon marché, un système où tous les coups étaient permis, qui donnait l’illusion de la probité (…)

Auteure de cinq romans, dont quatre traduits et publiés en France, Attica Locke compose avec bluebird, bluebird, le récit d’une Amérique divisée par le prisme d’une enquête âpre, tout en faux-semblants et en secrets de famille. La photographie des lieux comme de l’époque est précise, documentée. Les arcanes et rouages du système policier – local, étatique, fédéral – sont détaillés avec concision pour laisser la priorité à l’action, à l’enquête. Attica Locke a pris un soin particulier à la construction des personnages (Darren, la veuve de la victime noire, le mari de la victime blanche, le Shérif, les habitants de Lark, les suprémacistes blancs…) : tous ont une voix singulière et enferment en eux une part de la vérité et des mensonges qui composent l’intrigue.

Keith n’était jamais allé au nord de l’Oklahoma, il pensait qu’en dehors du Texas le monde était un cloaque où régnaient la mixité raciale et la confusion sur l’identité des bâtisseurs de ce pays, les négros et les latinos tendant les mains pour mendier ceci ou cela (…)

Mais c’est la voie de Darren Mathews qui est d’abord au cœur de bluebird, bluebird : celle d’un noir qui a arrêté ses études de droit dans une université de l’Est pour mieux revenir dans son Texas natal et intégrer le corps des Rangers, pour honorer la devise « One Riot, One Ranger » et se poser en rempart contre l’injustice à défaut des inégalités, coincé entre les flics locaux qui détournent le regard quand un blanc commet un crime ou au contraire concentrent leur attention sur les noirs souvent présumés coupables et sa hiérarchie qui ne veut pas entendre parler de racisme — « Il ne s’agit pas d’une affaire style Dans la chaleur de la nuit (…) essayer de mettre la Fraternité hors d’état de nuire sans tenir compte de la haine raciale qui l’animait revenir à se baigner dans un étang sans se mouiller ». Dès lors, comment protéger et servir sans trahir ses idéaux, sans renier son serment et ses origines en appartenant à une unité majoritairement blanche dans un état où le Klan a pignon sur rue, où les fraternités liées à l’ultra-droite considèrent le meurtre d’un Noir comme le rite de passage de leurs nouveaux membres ? Autant de questions qui hantent Darren et qui rythment bluebird, bluebird, montrant en creux les failles toujours béantes de l’Amérique.

Attica Locke, bluebird, bluebird, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch, 320 p., 20 € — Lire les premières pages