Pierre Bourdieu : Homme-livre et homme libre

Vient de paraître aux éditions du CNRS le bilan de ce que furent la vie scientifique et la carrière de Pierre Bourdieu. Soit un énorme volume de 964 pages en forme de dictionnaire rassemblant 646 entrées et un grand nombre de collaborations. Un tel volume qui ouvre en introduction sur un mode d’emploi se dresse devant nous tel un monument ou une stèle. Il vient à son heure alors que Bourdieu est mort au début du XXIe siècle mais qu’il continue à inspirer de nombreux travaux et à être abondamment cité de par le monde.

Dans une appréhension de surface, le volume appelle trois remarques. C’est d’abord que son titre fait l’économie du prénom : Dictionnaire international Bourdieu. Façon de dire que la pensée du savant a acquis, à la faveur de son rayonnement, une manière d’autonomie (pour user d’un terme dont Bourdieu s’est beaucoup servi) en devenant vaste théorie d’ensemble ou encore label repérable à travers un réseau de concepts. C’est ensuite que le volume s’orne d’une photo de couverture, où le visage du prestigieux savant apparaît de face.  Nous ne nous risquerons pas à analyser ce seul document iconique tout de séduction par ailleurs. Mais trois remarques tout de même à propos de cette photo. On y lira la fougue toute méridionale du sociologue rappelant son origine béarnaise. On peut y lire tout autant une volonté sans faille mâtinée pourtant d’espièglerie. Mais on y reconnaîtra surtout une bienveillance toujours prête à sourdre en faveur de ceux que le sociologue tenait pour des « dominés » (c’était son terme) de diverses appartenances.

Par ailleurs, le présent volume a été conçu sous la direction de toute une équipe qu’a dirigée Gisèle Sapiro. C’est dire que désormais cette dernière est identifiable sans mal comme « l’héritière ». Certes on pourra, au gré des signatures, penser à ce sujet à d’autres disciples et à d’autres fidèles du maître. Mais il est visible que Sapiro a conduit l’entreprise avec une rare maestria et en a revu toutes les composantes avec une entière résolution. En somme, la force de travail qui définissait Bourdieu s’est transmise ici à sa disciple.

L’introduction au volume entend répondre à la question « Qui est Pierre Bourdieu ? ». Elle retrace donc une trajectoire en pointant et en commentant quelques-uns des thèmes et concepts qui ont scandé une carrière. Au sortir de ses travaux sur la société algérienne, Bourdieu consacra les années 60 à ses analyses de l’École comme mode de reproduction sociale. Mais déjà la sphère artistique se taillait une place dans cette production avec Un art moyen (1965) et avec L’Amour de l’art (1969). C’est alors qu’apparaît en position centrale dans la sociologie de Bourdieu la notion d’habitus. Cet habitus consiste pour tout agent social  en dispositions acquises dans les milieux de vie, autrement dit en tout ce que cet agent a appris « par corps » et qui inspire ses pratiques. Au plan théorique, ledit habitus intègre Marx, Durkheim et Weber comme trois sources essentielles. Plus tard, la notion de champ rejoindra celle d’habitus lorsqu’il s’agira, comme dans Les Règles de l’art (1992), de voir comment s’affirment et entrent en concurrence des individus à l’intérieur d’espaces autonomes.

Suit la notion de pouvoir symbolique qui coiffe chez Bourdieu la théorie de la domination sociale telle qu’on la rencontre dans cet ouvrage foisonnant et magistral qu’est La Distinction (1979), œuvre capitale, qui oppose en raison de leurs styles de vie dominants et dominés. Les dominants se prévalent de leur capital économique et politique ; ils ont face à eux d’autres dominants fortement dotés intellectuellement mais non financièrement. Pour ce qui est des dominés, ils opposent, par exemple, la petite bourgeoisie commerçante à la petite bourgeoisie culturelle. Et Bourdieu de parler d’une construction en chiasme. Partant de quoi, différentes cultures rivalisent au sein de la sphère sociale.

Se produit ici un saut épistémologique introduisant à la violence symbolique pour décrire autrement encore les mécanismes de la domination. « Le fonctionnement de la violence symbolique, écrit Gisèle Sapiro, se définit par trois composantes qui agissent de façon simultanée : méconnaissance de l’arbitraire de la domination ; reconnaissance de cette domination comme légitime ; intériorisation de la domination par les dominés. » (p. XXII). Par-delà, la division en classes est adossée à l’État qui détient le monopole de la violence symbolique vécue comme légitime celle-ci faisant passer pour naturelles des identités socialement construites.

Viennent les années 90, au cours desquelles le professeur au Collège de France donne toute sa mesure en même temps qu’il infléchit son parcours. C’est alors qu’il lance, avec le journal Liber paraissant en plusieurs langues, un organe européen d’analyse voué à susciter un vaste mouvement intellectuel. L’inflexion se fait politique autrement encore lorsqu’il publie La Misère du monde (1993) dont le titre en dit long et qui connaît un énorme succès. Deux ans plus tard, il soutiendra d’ailleurs de sa présence les grèves qui agitent la France. C’est aussi le procès qu’il fait aux « intellectuels médiatiques » dans Sur la télévision (Raisons d’agir, 1996).  Après ses Méditations pascaliennes (1997), dans lesquelles il livre le fond de sa pensée, Bourdieu publie une Domination masculine (1998) qui va prendre tout le monde de court, y compris les courants féministes.  La présentation de soi-même en intellectuel global et en intellectuel spécifique va de pair avec l’auto-analyse qu’il entreprend alors et qui marque le sommet de sa trajectoire en même temps que le fait si bien son cours sur Édouard Manet, cet éminent représentant d’une révolution symbolique. C’est au terme de cette période d’effervescence créatrice que la maladie va enlever Pierre Bourdieu aux siens et à tous ceux qui l’accompagnaient ou le soutenaient.

Le présent volume s’achève sur quelques listes dont 16 pages d’articles, soit un nombre ahurissant. La puissance de travail de Bourdieu était comme illimitée et il n’hésitait pas à en faire bénéficier autrui, recevant étudiants et collègues, assistant à des réunions, animant des séminaires en France et à l’étranger. Sa grande affaire dans cette période d’engagement fut de mettre à disposition le fruit de ses recherches à ceux auxquels ils pouvaient être utile dans la réflexion et dans le combat. Il voulait ainsi donner des armes à ceux qui en manquaient, comme le rappelle à l’article Liber (Revue) du présent dictionnaire la tant regrettée Pascale Casanova qui mentionne aussi dans son article posthume le film que Bourdieu fit avec Pierre Carles sous le titre de La Sociologie est un sport de combat.

Ce Dictionnaire Bourdieu est un instrument de travail magnifique (voir son système de renvois à la fin des articles). Il est passionnant par sa construction même comme par la haute qualité de ses contributions. Il eût mérité d’être accompagné d’une chronologie de la trajectoire de Bourdieu. Mais on conçoit que ses réalisateurs aient évité l’encombrer. On ne peut que souhaiter à cette somme une pleine audience.

Dictionnaire International Bourdieu, sous la dir. de Gisèle Sapiro et d’un comité éditorial composé de François Denord, Julien Duval, Mathieu Hauchecorne, Johan Heilbron, Franck Poupeau, CNRS Éditions, novembre 2020, 1000 p., 39 €