Jacques Abeille : « Le monde prend congé de moi au moment où je prends congé de lui »

Jacques Abeille © Clara De Amorin

La Vie de l’explorateur perdu vient de paraître aux éditions du Tripode. Ce dernier roman du monde des Contrées a été l’occasion d’aller à la rencontre de nos plus anciens magiciens : Jacques Abeille. À rebours d’une modernité qui affiche les rouages du texte et en revendique le caractère intellectuel et fabriqué, Abeille cherche, comme les fous, les rêveurs et les poètes dont habituellement on se gausse, quelque chose qui n’est plus : un juste milieu entre l’art littéraire et l’inspiration, cette vieille antienne bien souvent moquée qui n’est pourtant que l’autre nom de l’élan créateur. Rencontre avec ce convive des dernières fêtes, autour des secrets de l’ancienne musique.

Comment est venue l’idée de ce dernier récit, La Vie de l’explorateur perdu ? Comment s’est déroulé son écriture ? A-t-elle été provoquée par un désir d’augmenter les Carnets de l’Explorateur Perdu ?

J’ai l’impression que je vis dans la présence de ce que j’écris, des personnages qui peuplent mes écrits. Selon les cas, je me sens appelé par l’un ou par l’autre, qui demande un complément ou un parachèvement de son destin. Les Carnets de l’explorateur perdu étaient des morceaux assez épars qui peu à peu se sont ordonnés, et il me semblait qu’il y avait là la courbe d’une vie, et que le personnage pouvait faire l’objet d’un texte.

Par ce livre, vous semblez faire de Ludovic le protagoniste principal des Contrées, vous en recomposez la figure. Pourquoi choisir de mettre l’accent sur lui ?

C’est une question très simple à laquelle il est très difficile de répondre. Je n’ai pas le sentiment d’un choix délibéré. J’écris des rêves, et il y a un moment où un rêve est mûr et se laisse écrire, et s’impose à l’écriture. Ludovic, c’est le fils de sa mère, qui est un personnage très particulier, qui a une place très importante dans Le Veilleur du Jour, qui est le premier livre que j’aurais souhaité écrire. Mais cela m’a paru trop ambitieux, ce qui fait qu’après quelques pages tâtonnantes, j’ai écrit Les Jardins Statuaires. L’inspiration des Jardins Statuaires est postérieure au Veilleur du Jour, qui était au départ une évocation de Bordeaux à l’eau forte, très sombre. Bordeaux est au bord de l’estuaire de la Gironde, qui est une ouverture très large sur l’océan ; par conséquent la lumière y est magnifique. C’est un monde nocturne. Dans ce monde nocturne, il y a ce personnage de femme audacieuse, qui est sur le modèle de toutes les femmes qui apparaissent dans ce que j’écris, y compris par l’intensité de leur vie érotique. Elle a un enfant engendré par un voyageur de passage, Ludovic Lindien est le fruit de ses amours. C’est un personnage complétement romanesque, un explorateur qui va rencontrer des lieux exotiques, insolites.

Ce livre clôt le cycle, il n’y a pas plus grand-chose à ajouter. Je n’ai pas tout dit. Depuis que j’ai dit que c’était fini, j’ai toutes sortes d’échos de morceaux dont je sais qu’ils traînent quelque part. Mais je suis en train de mourir, je n’en ferai pas d’autre. Actuellement je mets sur papier des idées éparses, mais je ne peux plus écrire, je n’en ai plus la force ni l’habilité, c’est ma femme que je convoque et à qui je dicte, et elle prend au fil de la parole. C’est vous dire que je vais très mal. Vous venez très tard dans ma vie. Je n’en ferai pas plus. Il y a un tout qui se laisse à peu près ficeler. Ludovic Lindien ferme la boucle. Mais ce n’est pas le dernier personnage. Le dernier personnage, c’est celui qui ramène l’action à Journelaime.

Brice Cléton est le narrateur car c’est une sorte d’archiviste. Ludovic Lindien est quelqu’un qui vit directement l’aventure avec tout le mythe de l’explorateur, ce qui n’existe absolument pas. Tandis que Brice Cléton, c’est le scribe. J’ai deux doubles : quelqu’un qui raconte et quelqu’un qui vit. Ludovic est celui qui voyage pour échapper à l’enfermement urbain. C’est un aspect de ces contrastes qui sont extrêmement forts pour moi : l’ombre et la lumière, la nature et la vie urbaine. Ludovic est quelqu’un qui ne reste pas enfermé, il réussit à échapper aux pièges de la ville, il sort de l’univers urbain. C’est une bonne occasion d’évoquer un itinéraire à travers un monde que j’avais créé un peu au hasard : les Contrées.

La Vie de l’explorateur perdu vient conclure une histoire débutée en 1980 par la publication des Jardins Statuaires. Comment en vient-on à écrire un cycle romanesque ?

Par la manie de la contradiction. Je pense que j’ai trouvé cette sensation chez Herman Melville. Je crois que c’est Maurice Blanchot qui pense qu’il y a dans Moby Dick un désir extrêmement violent de destruction de la littérature. Moby Dick est un immense roman, mais tellement gros qu’il fait éclater les coutures d’une construction romanesque. C’est un livre documentaire, c’est une monstrueuse documentation sur les cétacés ; c’est un livre de reportage sur la vie des baleiniers ; c’est un roman d’aventures ; c’est tout à la fois. Or tout à la fois, c’est en principe impossible ; choisir c’est exclure, et dans la vie il faut choisir. Et là, non. Et cette profusion, Maurice Blanchot soupçonne que c’est plutôt une sorte de mauvaise volonté, un désir de détruire ou de s’affranchir. Ça, je pense que je le porte en moi, de manière très forte, un désir de faire éclater ce qui est. J’avais commencé par écrire les vingt premières pages du Veilleur du Jour, et j’ai fait les Jardins Statuaires. Et déjà, ça réamorce quelque chose dans la mesure où dans mon sentiment, les Jardins sont plutôt l’évocation d’un monde assez ouvert, lumineux, tandis que le Veilleur est au contraire un monde obscur, refermé, urbain. Un texte dit le contraire de l’autre. On pourrait suivre le développement de tous mes livres en voyant ce gout de la contradiction. J’ai annoncé ceci et je peux dire le contraire aussi bien. C’est un moteur extrême précis, fécond, mais périlleux, bien sûr. On peut constamment se casser la gueule, dire des bêtises. Alors comment je rattrape ça ? Je ne sais pas trop. Ça marche, ça s’enchaîne, voilà.

Les Barbares et La Barbarie furent écrits longtemps avant d’être publiés. Pouvez-vous revenir sur la date de composition de chaque livre faisant partie du Cycle des Contrées ? Est-ce dû à des contraintes éditoriales ou est-ce que cela participe aussi d’une volonté de laisser décanter le texte avant de publier ?

Les caprices des éditeurs n’ont rien à voir avec ce qui touche celui qui écrit. L’éditeur publie ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut. L’auteur a peu de choses à dire là-dessus.

Il y a deux époques de ma vie. Il y a eu une période où j’étais père de famille. Pour nourrir ma famille, j’avais un métier, j’étais modestement prof comme tout le monde ou presque. Et de loin en loin, ça me prenait et je développais un roman. Une partie de ce que j’ai écrit date de cette époque. Pendant cette période, mes romans ont été saisonniers. C’était dans la deuxième moitié du mois d’août que je commençais à écrire un roman, parce que j’avais une énergie et un loisir qui me le permettaient. Il me fallait bien un bon mois de repos avant d’attaquer quelque chose.

Puis il y a eu la période où j’étais à la retraite, où mes enfants ont été grands, j’avais donc des attaches qui s’étaient relâchées, j’étais plus libre de mes mouvements, de mes rêveries. J’étais moins fatigué. Les conditions ont changé et par conséquent je publie davantage. Il y a un changement de régime. L’autre aspect, ce sont des textes qui sont brefs, et qui s’imposent, donc on peut boucler une trentaine de pages en quelques jours en marge des activités ordinaires. J’ai donc une collection de textes brefs qu’il suffit de mettre à la suite les uns des autres pour avoir un recueil.

Jacques Abeille © Clara De Amorin

Quel était le contexte littéraire des années 80 en littérature, lorsque vous avez publié ce premier roman ? Quel était, selon vous, les idéaux, les grands noms, les courants majoritaires de cette époque ? Qu’est-ce qui s’y jouait ?

Il faut vous méfier car vous parlez comme à quelqu’un qui serait lucide. Ce n’est pas du tout mon cas. Je suis une sorte de fou délirant. Aucun souci de me repérer par rapport à mon temps, à ce qui s’écrit en mon temps… Je percevais parfaitement qu’il y avait des écrivains de grand talent. Mes contemporains, c’est Modiano, Annie Ernaux, qui est un écrivain absolument extraordinaire. J’ai cité tout à l’heure Blanchot qui est parmi les ancêtres. Je n’ai pas eu de sympathie pour Roland Barthes, mais Blanchot, oui. C’’est une sensibilité qui me parle. Après coup, ça me vient après, j’ai mesuré les affinités que j’avais avec les écrivains de mon temps. Le Nouveau Roman, je suis passé complètement à côté. Et puis un jour, je me suis aperçu que certains auteurs… je pense particulièrement à Robert Pinget, que je trouve extraordinairement poétique, drôle le plus souvent. Je me suis aperçu que j’avais beaucoup d’affinités avec cet auteur, alors qu’il ne me serait pas du tout venu à l’idée d’y réfléchir au moment où il était encore de ce monde. Des choses qu’il disait m’amusent beaucoup : dire qu’il était désespéré parce qu’il aurait rêvé d’écrire des polars mais qu’il n’a jamais réussi, c’est tellement  vrai ! Il y a une telle fantaisie chez lui. Je pense qu’on ne peut pas échapper à son temps, quoi qu’on fasse, qu’on soit très indifférent ou pas. Mais, en ce qui me concerne, je n’éprouvais pas le besoin de me ranger sous une barrière. Je persiste à croire que le surréalisme est inépuisable, mais c’est encore autre chose. Je pense au surréalisme versant rêve : l’activité onirique me parait le grand réservoir de ce que j’écris.

La Clef des Ombres a appartenu un temps au cycle des Chambres, dont le projet a avorté. Qu’était ce cycle ?

Oui, il y avait autre chose. J’avais pensé faire des livres circonscrits à des chambres. Il y a eu un second livre ébauché, et puis… ça n’a pas marché, il y a eu des malentendus avec les éditions Zulma, ils étaient à mon goût trop directifs. J’ai l’air d’être autonome dans ma singularité, mais je suis aussi affectivement très poreux. Quand on me marque du mépris, je l’éprouve douloureusement, ça me désarme. Et les choses avortent. Je supporte très mal l’inégalité. On m’a dit, « chez Zulma, pas de pseudonyme ! » Trois mois après, ils publiaient un livre signé Maxime Sévère. Donc lui, ce n’est pas pareil ? Si écrire c’est accepter d’entrer dans un monde où on vous reconduit cette formule de « lui ce n’est pas pareil », c’est un monde qui ne m’intéresse pas, je n’ai rien à faire là-dedans, je ne vais pas me faire le complice de ça. La règle doit être la même pour tous. Qu’est-ce qu’on fout dans la littérature ou dans la poésie, si c’est pour reproduire des querelles d’employés de banque, de chefs de service de sous-préfecture ?

Il y avait donc un second roman sur une chambre, qui devait s’appeler Une chambre derrière la gare, une sombre histoire de meurtres. Je n’ai pas poursuivi car ceux que je prenais pour mes interlocuteurs n’en étaient pas. C’était il y a longtemps. Ce texte, on le connaîtra peut-être un jour s’il y a une Association des amis de…, cette chose charmante où des gens vont fouiller les tiroirs, les inédits. Mais il faut être quelqu’un d’important pour ça.

Mais vous avez des lecteurs passionnés.

Il semble. Mais on ne peut pas dire que je sois quelqu’un de très connu. J’ai quelque peine à imaginer que j’aurais une petite notoriété. Les tirages restent modestes et je ne m’en plains pas, je trouve que c’est bien, que ça suffit.

L’une des caractéristiques du cycle des Contrées est le choix restreint des personnages principaux, ils tiennent sur les doigts de la main. Cela peut sembler paradoxal pour une fresque comme celle des Contrées. On est bien loin du « le drame à trois ou quatre mille personnages que présente une Société » dont parle Balzac. Pourquoi ce choix d’une saga presque familiale ?

Il y en a un ou deux par romans quand même ! Balzac aimait l’accumulation, moi je ne m’en sens pas capable. Honnêtement, je n’aime pas beaucoup Balzac. Je rentre mal dans ses livres. Je trouve ça touffu. Ce n’est pas assez dessiné, peut-être. Il construit après coup des passerelles pour que ça communique. C’est bien foutu, bien agencé. C’est très curieux : je pense que Balzac passe pour un grand romantique, et je ne sens pas le tempérament romantique chez Balzac. Je le sens chez Hugo, je ne le sens pas chez Balzac. Je ne peux pas lire La Peau de Chagrin, je n’y arrive pas. C’est très opaque.

Jacques Abeille © Clara De Amorin

De la même manière que sa géographie, définie par son instabilité générique, l’indice de civilisation des Contrées ne cesse d’osciller. On a l’impression d’être dans le Moyen Age dans les Jardins Statuaires, puis la Renaissance dans Le Veilleur du Jour, tandis que la Barbarie et la Vie de l’explorateur perdu nous parlent de moteurs, d’armes à feu, et de trains. Le Monde des Contrées serait-il un monde post-apocalyptique qui n’a gardé que quelques vestiges d’une ancienne civilisation ?

Je pense, dans mon imagination, la façon de s’habiller serait celle du courant du XIXe à peu près, le début des machines, des automobiles, des trains. C’est possible. Justement, dans un livre de commande, Les Mers Perdues, il y a une dimension post-industrielle, puisqu’il y a des vestiges d’installations. C’est un livre qui s’est fait dans un état d’urgence invraisemblable. Devant les dessins, j’ai senti un timbre, un ton. J’ai eu beaucoup de scrupules à faire ce que j’ai fait, car c’est un livre que j’ai ramené dans mon monde. Je me suis retenu, mais j’ai bien senti que je ramenais ça aux Contrées, que ça pouvait être une annexe des Contrées. J’écrivais au fil de la plume. Il y a des trouvailles un peu magiques, notamment un passage où mes personnages avaient besoin d’une pause, et regardaient le ciel. Et François a dit : mais je l’ai le ciel !

Pauline Berneron, Carte des Contrées

Les Contrées se sont dotées d’une image : d’abord la carte provisoire née des œuvres de Lindien, puis la carte de Pauline Berneron. Comment est née cette carte ? De quelle sorte de travail a-t-elle été l’objet ? 

Jacques Abeille : Pauline Berneron, c’est le nom de jeune fille de ma jeune épouse. Pauline avait commencé comme artiste peintre, plasticienne, et elle avait commercialisé un certain nombre de petites œuvres de ce nom.

Pauline Berneron : Cette carte est née sous la dictée de Jacques. Il était en train de finir Un Homme plein de misère, et il avait besoin de survoler les Contrées.

Jacques Abeille : On était ensemble de part et d’autre d’une grande table. J’écrivais et elle dessinait. C’est le Sud-Ouest, bien sûr : Journelaime est Angoulême, Terrèbre est Bordeaux, il y a la grande plaine des vignes. Vers l’est, ça commence à être autre chose : les Jardins Statuaires, les steppes. Lugduna évoque Lyon, ma ville de naissance, que je ne connais pas. C’est une élaboration commune : je regardais les dessins, et elle suivait mes descriptions. C’est aussi une carte de travail : je m’appuyais sur ce qui se mettait en place sur un plan, sur un espace, je me repérais, ça circulait. Cela a été fait dans un moment de charme extraordinaire. On partage beaucoup. La place de Pauline dans ce que j’écris en général est extrêmement important.

Le monde des Contrées semble hésiter entre la low fantasy (quand l’univers de fiction appartient à notre monde) et la high fantasy (quand l’univers de fiction est une histoire alternative ; le monde secondaire dont parle Tolkien dans son essai Faerie) : sa carte imite le tracé de la France, tout comme sa toponymie (Terrebres, Journelaine, Chalente, Lugduna), et les récits de Contrées font parfois mention de référents réels (la Grande barrière de corail dans le Veilleur du Jour, la Chine et le monde arabe dans la Clef des Ombres). Comment positionnez-vous le monde des Contrées par rapport à notre monde ?

En fait, rien de tout cela n’intervient pas du tout dans mon imagination. Il y a beaucoup d’affleurements de choses que je vis. J’y consens. Il faudrait parler du rêve : dans nos rêves il y a des vestiges du quotidien qui émergent, des traces que l’on peut identifier. Si l’on est dans l’élan du rêve, il faut laisser venir. Je laisse venir ces émergences. Elles font partie du tissu interstitiel, conjonctif. Ça fait partie du rêve, c’est tout.

Ce n’est pas résolument à part. Je suis quand même un écrivain de mon temps. Dans le dernier, il y a des faits politiques qui m’ont beaucoup choqué. L’avènement du président Macron m’a catastrophé. Il y a aussi des chocs qui remontent à loin. Dès de Gaulle ; des meurtres crapuleux à motif politique m’ont profondément peiné. Je pense évidemment à l’assassinat de Ben Barka dans lequel la police française a trempé au coude au coude avec les pires gangsters pour assassiner un militant marocain réfugié en France, c’est une chose que je ne digèrerai jamais. Je décharge mon amertume avec ce grand chancelier de Terrèbre qui apparait sous le nom d’Urbain Nibor, ce qui est une anagramme assez facile. Nibor est l’anagramme de Robin, mais au lieu d’être Robin des Bois, c’est Urbain. Je suis quand même un écrivain de mon temps. Je suis un homme qui avait 18 ans en 1960. Cette époque, c’est ma jeunesse. Il y a donc des convictions, un climat dans lequel j’ai vécu, dans lequel j’ai commencé ma formation et ma vie d’étudiant, qui m’a profondément marqué. On est de son temps, on n’y échappe pas. Je sais bien que je ne peux me réconcilier avec le monde que je vois surgir, ou m’adapter. De là ce besoin peut-être d’être hors du temps, d’une certaine manière.

Votre œuvre semble se placer à l’exacte conjonction entre la littérature de genre (celle qui aime la pleine fiction romanesque) et la littérature classique ou réaliste, dont votre œuvre a la langue. N’avez-vous jamais eu conscience de cet entre-deux ?

Je crois que je n’ai pas de place. C’est une question d’éditeurs, et de libraires, dans quelle catégorie classer ce genre de bouquins ? Ce n’est pas facile. J’accepte ce terme de fantasy. J’en ai lu beaucoup, dans les utopies des années 60. J’ai pris de la distance par rapport à ça. Je ne marche pas du tout dans Tolkien. On trouverait chez Denoël un auteur pour lequel j’avais beaucoup d’affection, avec qui j’avais correspondu, qui s’appelait Charles Duits. Il a écrit beaucoup de choses diverses. Il a hanté le surréalisme, il a commis un magnifique récit, André Breton a-t-il dit passe, une évocation drôle et chaleureuse d’André Breton, irrévérencieuse mais par affection. Charles Duits écrit notamment : « André Breton, c’est la forêt de Brocéliande en complet veston ». C’est magnifique comme formule, et drôle. Il a écrit deux livres dans cette zone indécise, Nefer et Ptah Hotep. Je me sens proche de ce qu’il a fait.

Gracq m’a aussi beaucoup marqué. Ces dernières années, je suis un peu réticent, pour des raisons politiques. Il y a un côté germanique un peu douteux chez Gracq. Il a beaucoup d’amitiés pour Ernst Jünger, tout ce versant romantique mais quand même un peu équivoque. Chez Jünger, il y a des choses que je ne peux pas lire, un bruit de bottes, par moment, qui me gêne un peu. Je suis très démocrate, anarchiste. Il n’y a pas pour moi de jouissance esthétique qui se sépare d’un contexte, de ce que vivent les gens au quotidien. C’est l’éternelle question : quel sort fait-on aux paysans ? L’horreur du stalinisme, c’est ça : le massacre des masses paysannes, l’incompréhension du monde industriel face aux traditions agricoles. Le peuple, dont j’ai le pressentiment un peu poétique, c’est celui qui est toujours sacrifié. Je trouve ça poignant. Quand on transforme le monde, je ressens une douleur face à ce qui est sacrifié. Qu’est-ce qu’on sauve ? Est-ce qu’on n’est pas — notre époque s’y prête — en train de sacrifier quelque chose d’essentiel ?

Le Cycle des Contrées est la partie immergée de l’iceberg, puisque votre œuvre littéraire ne s’y résume pas exclusivement : il y a les œuvres de Léo Barthe, dont une partie se passe dans les Contrées, mais aussi, sous le nom d’Abeille, des poèmes, de courtes proses, des nouvelles, et même un récit, En mémoire morte. Quelle place et quelle importance donnez-vous à ces œuvres plus confidentielles ?

C’est une question de soudaineté, de vitesse, mais écrire c’est toujours écrire. En mémoire morte, ce serait presque un Léo Barthe, un érotique.

C’est votre Château d’Argol ?

Quelque chose comme ça, peut-être. J’aimerais beaucoup que les petits textes épars soient recueillis. Il y en a même qui sont inédits auxquels j’accorde une certaine importance. Mais les éditeurs ne sont pas disposés à les éditer. J’en suis un peu amer. J’ai fait quelques propositions qui ont été repoussées. Je ne verrai plus ces choses voir le jour. Avec ces petits poèmes et proses, il y aurait des dessins à reproduire, mais c’est trop tard, il n’y a pas d’échos. Je ne sais pas où sont passés les petits éditeurs, les fanzines, les graphzines ? Il semble que tout cela s’est éteint sans trop de postérité.

Ils ont migré sur Internet…

Mais je suis rebelle à ça. Je trouve que le net ne présente pas de bonnes conditions de lecture. Je ne peux pas encourager ça. J’ai le sentiment qu’il s’agit déjà d’une lecture qui consent déjà à un autre monde dont je ne suis pas. Que d’autres le fassent, je n’ai rien contre. Je n’ai rien de sérieux à dire. Mais c’est un monde qui ne me concerne pas. Le monde prend congé de moi au moment où je prends congé de lui. Je suis en fin de vie, et un autre monde surgit, auquel je ne comprends pas chose, et qui m’est étranger, voilà tout.

Jacques Abeille © Clara De Amorin

Vous revendiquez votre admiration pour Nerval…

C’est plus qu’important. Il est vraiment un alter ego. Ce délire s’est apaisé, mais j’ai connu une période de ma vie où j’étais persuadé d’être la réincarnation de Gérard de Nerval. Pas dans le talent, qui est immense, mais dans le destin.

La différence est dans le rapport au roman. Nerval a tenté d’écrire deux romans, mais ça n’a jamais pris, ce n’est pas ce qu’on lit de lui aujourd’hui. Vous êtes, vous, un romancier au long cours. Vous refusez l’idéal flaubertien, mais ne serait pas plutôt de Stendhal, de sa liberté romanesque, que vous êtes le plus proche, parmi les grands du XIXe ?

Ce qui me gêne chez Stendhal, c’est que je ne le sens pas gentil. J’ai besoin de gentillesse chez les gens que j’admire.  Mais c’est vrai, je joue un peu à cache-cache avec Stendhal, disons.

Quel rapport entretenez-vous aux grandes œuvres de fictions du XIXe, celles d’Alexandre Dumas ou de Jules Verne ?

Michel Strogoff, inoubliable. Dumas, j’ai relu indéfiniment les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, Le Vicomte de Bragelonne. J’aime énormément. Je lis de tout. En ce moment, je suis très fatigué, donc je lis beaucoup de romans policiers parmi les plus ordinaires. Je lis la collection Le Masque. Craig Johnson, Patricia Wentworth. Tony Hillerman a ouvert une voie qui est assez passionnante sur les indiens Navajo. Il y a des auteurs de consommation courante mais il y a aussi des gens qui me paraissent marquants, dans cette catégorie.

Aimez-vous Simenon ?

Oui, j’en ai lu beaucoup, beaucoup, beaucoup. Il a une fécondité extraordinaire, sans compter sa vitalité en général, puisqu’il avait des performances amoureuses prodigieuses.

Quelles sont les histoires que vous n’avez pas racontées sur les Contrées ?

Il y aurait le cycle des Chambres. Mais je ne sais pas s’il y aurait tant de choses. Je crois que j’ai à peu près tout dit.

Peut-être sur la préhistoire des Contrées ? La vallée des Anciens Rois ?

Oui. À une époque, j’avais une fille qui promettait de faire de l’heroic fantasy. Je lui avais dit : il y a une préhistoire des Contrées, et c’est à toi que ça appartiendra. Mais elle a quitté ces rivages. Effectivement, il pourrait y avoir une préhistoire des Contrées, et effectivement, sur cette vallée des rois morts, ce vestige, on peut imaginer que le fleuve qui traverse les Jardins Statuaires autrefois passait dans cette vallée des tombeaux. Il y a donc des rois dont il resterait à exhumer la légende. Mais je n’aurais pas la force de m’en occuper.

On perd la trace du voyageur des Jardins Statuaires après la fin du livre, mais on apprend sa mort de manière abrupte dans Les Barbares. Pourtant on ne sait rien de la fin de sa vie, sa mort même semble suspecte. Est-il vraiment mort ? En avez-vous vraiment fini avec le voyageur ?

Je pense en avoir fini avec lui. Je ne sais plus du tout quoi en faire. J’ai effectivement vaguement résolu l’énigme, il est mort bêtement sur un malentendu. Je n’ai pas à en dire plus. Il n’est pas de ces éléments qui exercent une pression pour me solliciter, il ne me demande plus rien.

Jacques Abeille © Clara De Amorin

Je l’ai toujours pensé comme un double pour vous. Peut-être plus que les autres personnages, Laurent Barthe, Ludovic. J’avais et c’est peut-être une fausse impression, que ce personnage comptait plus que les autres.

Oui, c’est possible. On ne peut pas tout justifier. Il y a des personnages qui surgissent du néant. Comme Brice Cléton, qui se réveille. J’ai vu tardivement que c’était une question que se posait les auteurs du Nouveau Roman. Ça vient d’où ça ? Qu’est-ce que cette façon de mettre le lecteur en face de cet arbitraire ?

Peut-être que ça à avoir — ça m’amène à des confidences – avec mon identité qui est incertaine. Je suis en train de boucler, grâce à Pauline qui écrit sous ma dictée, un trou dans ma vie. Je suis un bâtard : un enfant adultérin. Je suis bi-adultérin, ni mon père ni ma mère n’auraient pu me donner de nom. Le nom de Jacques Abeille est une usurpation. C’est un faux. Il n’y a rien de légitime dans mon identité, de quelque manière que je prenne les choses. Par conséquent, je dois avoir des affinités assez obscures avec ces gens qui surgissent pour ne pas dire grand-chose. L’identité, c’est une place dans la société des hommes. Quand vous êtes un bâtard, vous n’avez pas de place. Vous ne pouvez vous inscrire nulle part. Si en plus on vous fait sentir que l’identité que l’on vous fournit est un faux ou une usurpation, ça verrouille ce défaut d’être. Il y a une sorte de béance. On pourrait faire une analyse complète de mes écrits et retrouver ce fil conducteur, grave, important, possible, de tout ce que j’ai écrit.

Entretien réalisé à Libourne le 10 octobre 2020.

Jacques Abeille, La Vie de l’explorateur perdu, éd. Le Tripode, octobre 2020, 304 p., 19 €
Jacques Abeille, Les Carnets de l’explorateur perdu, éd. Le Tripode, octobre 2020, 174 p., 17 €

Lire ici l’article de Yann Etienne consacré à ces livres et, plus généralement, au monde des Contrées.