La revue Théorème : « Faire une revue c’est aussi développer une politique de la conviction »

En prélude au 30e Salon de la Revue qui a dû hélas être annulé pour cause de crise sanitaire, Diacritik partenaire de l’événement avait rencontré les revues qui auraient dû être présentes. Pour que vivent les revues et pour patienter avant le retour du Salon l’an prochain, nous avons décidé de faire paraître ces entretiens. Aujourd’hui, Guillaume Soulez autour de sa belle revue Théorème.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif d’écrivains à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire littéraire selon lequel être écrivain, comme pour Olivier dans Les Faux-Monnayeurs de Gide, consiste d’abord à écrire dans une revue ?
Quelle vision du cinéma et de l’audiovisuel entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Je parle en tant que directeur de l’équipe de recherche (Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel) qui suis très attaché à l’idée d’une « revue de laboratoire » comme Théorème. Je suis moi-même un amateur et créateur de revue, puisque (sans revenir au journal lycéen que j’avais lancé…), j’ai fondé La Voix du Regard avec quelques camarades de l’ENS Fontenay/Saint-Cloud en 1992. J’ai fréquenté aussi la revue Esprit dans les années 1990 (en partie par attachement familial) puis participé activement à une revue de l’INA, MédiaMorphoses (2001-2008). Le goût des revues se cultive, se transmet ! Comme l’écrit Pierre Schaeffer (sur lequel je travaille), publier ou diffuser un film, c’est passer une épreuve, l’épreuve du public, comme une « vaccination ». On ne pense pas seul, nous le savons, les revues sont des collectifs pour penser ensemble et affronter ensemble cette « vaccination », construire une discussion à plusieurs, faire exister une communauté, mais aussi une discussion qui échappe à l’entre-soi.

Pour revenir à Théorème, nous avons ainsi organisé l’année dernière (décembre 2019) les 30 ans de la revue, l’occasion de faire un bilan et de revenir sur le projet de la revue en compagnie de critiques de cinéma et d’universitaires étrangers. C’est à cette occasion que j’ai suggéré qu’une œuvre soit faite à partir des 30 numéros parus jusque-là (30 ans, 30 numéros mais le rythme s’est accentué ces dix dernières années avec deux numéros par an en moyenne)… et, surprise… c’est le directeur actuel de la revue, un universitaire tout à fait sérieux, très engagé dans la vie institutionnelle ces dernières années, Laurent Creton, qui s’est révélé être un artiste !

La revue a été donc créée par Roger Odin en 1989 pour exposer les travaux en cours de notre équipe de recherche, l’Institut de recherche sur le cinéma et l’audiovisuel (IRCAV), qu’il avait fondé au sein de l’université Paris 3 quelques années auparavant (1983). La notion de « travaux en cours » était très importante, la revue était un espace d’essai et d’expérience pour le collectif et pour les jeunes chercheurs qui publiaient parfois un article issu de leur mémoire de maîtrise ou de DEA, ou avait participé à une recherche collective en séminaire. Il s’agissait ainsi d’associer les chercheurs de tous âges, jeunes comme expérimentés, autour d’un numéro pour lutter contre l’individualisme du chercheur assez fréquent dans les sciences humaines, et faire exister davantage l’IRCAV en tant que collectif. Peut-être cette dimension, qui perdure, a été un peu éclipsée par la course à la publication qui traverse les chercheurs depuis une vingtaine d’années, si bien qu’aujourd’hui, la revue est aussi une vitrine de travaux aboutis, comme la plupart des revues scientifiques. Mais l’accent reste mis sur le fait de faire travailler ensemble des disciplines différentes sur un même objet, et sur le fait d’aborder les nouveaux objets et les nouvelles questions : ce n’est donc pas une revue qui entretient une « tradition » ou une « école ». Ce serait sans doute là qu’on pourrait trouver « la profession de foi » de la revue, dès ses débuts.

Bien sûr, une part d’imaginaire a joué, comme le titre « Théorème » l’évoque : s’y mêlent la démarche scientifique (Roger est un linguistique au départ), la « théorie » du cinéma toujours à construire (depuis que le cinéma existe, notamment pour faire exister le cinéma comme objet légitime… et objet d’étude légitime),  mais aussi bien sûr le film de Pasolini (c’est-à-dire quand même un certain cinéma de recherche, et sans doute le goût de l’Italie)… C’est également une femme, Michèle Lagny, une formidable historienne récemment disparue, qui a relevé, la première, le défi du premier numéro… sur Visconti. Là aussi, l’Italie et un symbole fort. Sans doute, ce désir de revue était-il partagé. Et toutes les disciplines de l’IRCAV sont venues progressivement la nourrir (esthétique, économie, histoire, études culturelles, communication…). Son style graphique (jaquette noire, typo rouge, reprenant les couleurs de l’IRCAV, depuis le numéro 8 en 2005) fait beaucoup aussi pour affirmer son côté « belle revue » largement illustrée et relancer le désir de lire et de voir. Théorème s’adresse ainsi à tout lecteur curieux, cinéphile ou professionnel du cinéma, qui veut faire le point sur toutes les questions qui traversent le cinéma et l’audiovisuel, jusqu’aux nouveaux médias de l’image contemporains.

C’est en effet une caractéristique de la revue que d’empoigner tous les objets audiovisuels (« cinéma », vidéo, télévision, images mobiles, webfilms…), sans hiérarchisation, et de traiter de tous les types et tous les styles de cinéma (du muet au numérique, du cinéma amateur aux blockbusters), et tous les objets (films, affiches, statistiques, commentaires, objets techniques, pratiques sociales avec images et sons, etc.). De ce point de vue c’est un reflet fidèle de l’IRCAV même si la télévision est un peu sous-représentée et l’histoire un peu sur-représentée, mais ce sont les hasards des publications et des choix des chercheurs, les travaux de l’IRCAV étant publiés dans de nombreux endroits.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité littéraire ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une littérature détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Un numéro naît du désir d’un chercheur de l’IRCAV, sans que ce soit nécessairement la traduction d’un colloque ou d’un séminaire préalables. Bien souvent, c’est une petite équipe qui est à l’origine d’un numéro (ils sont presque tous co-dirigés à deux, à trois, voire plus), associant des membres d’autres équipes de recherche pour éviter le vase clos et donner la parole aux jeunes chercheurs de tous horizons. Une fois validé par la direction et le labo, le numéro se construit peu à peu jusqu’à être présenté à la commission des publications de la Sorbonne Nouvelle, expertisé, etc. Il est certain que, par rapport à d’autres revues (financées par des associations par exemple), Théorème, qui est financé par la Sorbonne Nouvelle (avec parfois quels apports extérieurs), bénéficie d’un magnifique abri sous roche. Les quelques rentrées que nous avons chaque année par les ventes et abonnements permettent aussi de faire tourner la machine.

Ce qui explique aussi la très grande liberté dans le choix des thématiques, vraiment branchées sur les recherches en cours, même si, comme partout, nous pouvons être victimes des modes scientifiques du moment ou désireux de rencontrer l’actualité la plus contemporaine du cinéma (nouvelles technologies, nouveaux médias…). Mais on peut aussi le voir positivement comme le désir, de plus en plus structuré aujourd’hui (voir le succès de The Conversation ou d’AOC), que les chercheurs contribuent à la discussion publique (par exemple sur le soutien public à la culture ou le rôle des médias aujourd’hui) sans renoncer à leur exigence scientifique, pour contrecarrer l’omniprésence des experts de tous poils qui circulent sur les plateaux et les réseaux. Un numéro emblématique de cela est le numéro (27, 2017) sur le « Front Populaire et le cinéma français », à l’issue d’un colloque à l’Assemblée Nationale en 2006. Opération de prestige, certes, mais les parlementaires n’avaient pas songé à fêter 1936… alors qu’il s’agit, du point de vue de l’histoire des politiques culturelles (et scientifiques) d’un moment important de réflexions et d’engagements de l’État en faveur d’un soutien public au cinéma, politique poursuivie jusqu’à nos jours. A l’issue d’un colloque de 2018, nous préparons aussi un numéro sur la « crise » du cinéma (avec son éclatement sur tous les supports et la numérisation généralisée), mais aussi du point de vue du cinéma. Que peut le cinéma pour penser la crise ?

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que tout revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

La phrase de Daney est très juste, notamment pour tout ce qui concerne la permanente « révision » que suppose toute démarche scientifique. On peut aussi penser à tous les films  qu’on découvre grâce à des chercheurs (et qui parfois ont joué un rôle social et/ou artistique très important), ou à tous les films qu’on n’avait pas vu comme ça. D’où l’importance du dialogue interdisciplinaire : un historien ou un économiste vont voir autrement un film expérimental que ne le fera un chercheur en esthétique (effets de milieu, carrière de l’artiste, budget, conditions de production de l’époque…), et, inversement, un spécialiste des formes saura pointer les nuances de ce qui peut apparaître comme un simple format standardisé en vue d’un succès commercial espéré. Les questions de réception sont très révélatrices et la revue y accorde de plus en plus d’importance. C’est une perspective qui m’intéresse particulièrement car il y a un lien direct, de mon point de vue, entre discuter des images (et des sons) et les ré-envisager sans cesse autrement, avec les yeux de l’expérience acquise, en les comparant à d’autres images, en essayant de les voir comme d’autres les voient, etc. C’est au cœur de notre démarche.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Oui, c’est une énergie folle et chronophage qui est dépensée dans ces travaux de revue (contacts, coordination d’équipe, expertise, édition, iconographie, relectures, promotion…) mais cette folie renseigne aussi sur les points communs entre les universitaires et les critiques : défendre mais surtout explorer une œuvre ou une idée à laquelle on tient (ou qui forme énigme pour nous) est une facteur de motivation fondamental, qui n’obéit qu’à lui-même. Cela peut être une conviction (la profession de foi qu’on évoquait plus haut), et faire une revue c’est aussi développer une politique de la conviction. Le paradoxe qui m’est venu lors de notre journée des 30 ans de Théorème, c’est que les revues participent d’un certain ordre académique (hiérarchie des revues, classement, citations, etc.), qui tend à devenir de plus en plus pesant à mesure que se développe une conception concurrentielle de la recherche que nous combattons, mais que c’est aussi le lieu où se révèle d’autant plus l’engagement et la passion du chercheur.