Jean Amrouche, « champ de bataille » ou « voleur de feu »

Au deuxième semestre 2020, les éditions algériennes Frantz Fanon ont publié un ouvrage sur Jean El Mouhoub Amrouche, Je suis un champ de bataille. Jean Amrouche est né le 7 février 1906 à Ighil Ali (Algérie) et mort juste avant l’indépendance algérienne, à Paris, le 16 avril 1962. Cette heureuse initiative vient à point nommé pour donner une suite complémentaire à un ensemble d’ouvrages conçus par Réjane Le Baut, en collaboration avec Pierre Le Baut, publiés aux Éditions du Tell (Blida) d’alors, entre 2009 et 2012. Les titres montrent l’étendue du domaine exploré autour de cet écrivain algérien majeur — Jean El-Mouhoub Amrouche, Mythe et réalité Jean El-Mouhoub Amrouche, Déchiré et comblé – Lumière sur l’âme berbère par un homme de la parole, Jean El-Mouhoub Amrouche.

Réjane Le Baut a soutenu sa thèse sur cette œuvre à dimension multiple ; elle en est une des spécialistes reconnue. Fascinée par cette voix poétique, portée par le souffle de l’âme du terroir, si sensible dans Chants berbères de Kabylie, elle a montré comment, conjointement il s’impose dans le champ littéraire français où il a baigné depuis la prime enfance et qu’il dominait autant sinon davantage que les écrivains eux-mêmes qu’il soumettait véritablement à la question lors de ses entretiens radiophoniques, ce genre nouveau qu’il inventa. C’est aussi, pour elle, une rencontre avec un créateur portant haut la parole engagée pour le respect de la condition humaine. C’est au nom de ce principe, nourri dans son essence par son éducation chrétienne, que se fonde son combat anticolonialiste dans la perspective de l’inéluctable indépendance de l’Algérie. En octobre 2011, elle était l’invitée d’une émission de France Culture, sous le titre : « Jean Amrouche, cet inconnu ». En 2014, elle a fait paraître chez Casbah éditions, en 2014, une étude passionnante confrontant Jean Amrouche et Albert Camus, étude qu’il serait bon de voir éditer en France.

Le nom et l’œuvre de Jean El-Mouhoub Amrouche figure dans les différentes anthologies de la littérature algérienne, que ce soit la pionnière, Espoir et parole de Denise Barrat en 1963, puis Diwan algérien de Jacqueline Lévi-Valensi et Jamel-Eddine Bencheikh en1967, ou les suivantes, plus tardives. Ce dernier ouvrage rassemble quelques-unes des conférences politiques demeurées inédites, parfois à l’état de manuscrit, souvent accompagnées d’annotations dans les annexes. Sont ainsi consignées huit interventions orales en différents lieux : « Occident et Maghreb » (Tunis, 1940-1941), « Quelques raisons du maquisard », (Paris, en janvier 1956, salle Wagram, même meeting que Césaire), « Quelques remarques à propos du colonialisme et de la culture » et « Culture française et décolonisation » (1957, à Venise puis à Tunis), « Itinéraire spirituel d’un colonisé »  et *« Colonisation, culture et conscience coupable » (Rabat, 1959). Enfin des textes, sans lieu ni date : « Le Génie africain » qui, dans une version revisitée et augmentée, accompagne le livre d’Henri Kréa, Tombeau de Jugurtha, dédicacé « à la mémoire de celui qui fut un aîné lumineux, Jean Amrouche », sous le titre L’Éternel Jugurtha (1968) et « Notes pour l’esquisse de l’état d’âme du colonisé ». Ces conférences échelonnées sur presque vingt ans n’apparaissent pas, dans l’ouvrage, en une suite chronologique. Leur ordonnancement traduirait plutôt une progression thématique ternaire : la nature de l’Africain/Maghrébin, la confrontation d’avec le colonialisme soit le hiatus entre France mythique et France impériale, et enfin la juste revendication d’indépendance de l’Algérie.

L’entrée en matière de ces conférences répond à un même canevas usant d’une rhétorique de présentation de soi et d’annonce du sujet où transparaissent modestie et sincérité, suivie de développements illustrés par exemples précis à valeur démonstrative et qui servent de justifications à l’exposé des thèses avancées. Ainsi : « Je ne prétends pas faire œuvre d’érudit, de philosophe ou d’historien. J’ai simplement voulu regarder en moi et dans quelques-uns qui m’entourent, vivants ou morts, la manière dont certaines choses sont réparties par une personnalité assez singulière ».

On peut considérer que les conférences Occident et Maghreb et Génie africain constituent une unité anthropologique/ontologique, phénoménologique et spirituelle relative au portrait intrinsèque de l’Africain/Maghrébin et de sa relation à l’Autre. Jean Amrouche impose son audacieuse et impertinente liberté le prédisposant tout naturellement à s’accommoder de ses propres contradictions en un portrait tout en contrastes mettant en évidence son inconstance tributaire de l’être indomptable qu’il est. Il donne alors de l’Africain/Maghrébin une image duelle  atemporelle, repérable en toute circonstance. Naît le mythe de Jugurtha, « Au Maghreb il y a dix-sept millions de Jugurtha » clame-t-il. Le portrait clivé de la personnalité de l’Africain/Maghrébin surprend l’occidental qui prend alors conscience de sa propre différence. Amrouche cite un poème du recueil Chants pour l’âme de l’Afrique de Gabriel Germain :

Cet amour autorise Amrouche à émettre des Propositions afin que Jugurtha le mythique puisse embrasser le monde nouveau qui s’ouvre à lui et entrer de plain pied dans la modernité, en se référant à ce principe de vérité — l’universalité de l’Homme à l’image de Dieu. Amrouche y revient inlassablement dans chacune de ses interventions et cite Montaigne, « Tout homme porte en soi la forme entière de l’humaine condition ». Lorsque Amrouche décide d’entrer dans la bataille de la libération de l’Algérie, c’est avec «  l’arme sans doute la plus aiguë », celle de la parole. Elle est, dit-il, le « glaive de l’Esprit, la mesure de la justice, le tabernacle de la vérité, et l’aile frémissante de l’amour ».

Le colonialisme est une entreprise de négation absolue de l’humain mettant à nu la contradiction de la France avec elle-même : la France des lumières et son contraire le plus vil, attisé par l’avidité insatiable du désir de conquêtes territoriales et de richesses matérielles, conquêtes des hommes, de leur âme, de leur esprit. Il y revient dans la plupart de ses conférences et explique son irréductible déchirement existentiel : « Je suis un champ de bataille ». Métaphore de la douleur intérieure née de la blessure dans la divergence de ses deux identités pourtant pleinement assumées : « La France est l’esprit de mon âme, l’Algérie est l’âme de mon esprit ».

 

Dans son entreprise de clarification, Amrouche sonde « la conscience malheureuse » de tout colonisé : « Il faut dénoncer l’assimilationnisme  mensonger et mystificateur, qui est fondé sur la négation du peuple colonisé en tant que peuple appelé à un avenir qui lui soit propre, au développement de ses richesses latentes ». Pour appuyer cette affirmation, il se prend lui-même comme exemple dans « Quelques raisons du maquisard » : « Je représente donc, à un haut degré de perfection, l’indigène assimilé. Mais je ne suis pas, je ne suis plus, et depuis longtemps, partisan de l’assimilation. (…) il y a la France tout court, la France d’Europe, et l’autre, celle dont le colonialisme a fait un simulacre qui est proprement la négation de la France. C’est contre la France des colonialistes, contre l’anti-France, que les maquisards d’Algérie, mes frères selon la nature, ont dû prendre les armes, ces armes que la victoire seule, la victoire sur l’anti-France colonialiste, fera tomber de leurs mains. (…) L’Algérie combattante s’exprimant par la voix d’un de ses fils qui, par vocation et par décision délibérée, n’est rien qu’un délégué du peuple algérien à l’exercice de la parole libre ».

S’il reconnaît une parenté avec le Portrait du colonisé d’Albert Memmi, il précise : « J’ai rédigé ces notes à la hâte (…) Je n’avais pas encore lu le petit livre d’Albert Memmi dont on a beaucoup parlé. Mon expérience, on le verra sans peine, est étroitement apparentée à la sienne, qui sous-tend une réflexion sociologique où je ne prétendais pas m’élever ici ».

D’une conférence à l’autre, c’est toujours « l’homme à vocation universelle » qui est son horizon. L’intellectuel est  soucieux du « droit inconditionnel pour tout homme d’être respecté comme tel » : « Il s’agit d’une valeur absolue, la seule, peut-être, qui doive être soutenue en toutes circonstances, même quand les plus graves et les plus légitimes intérêts sont en jeu. C’est une valeur qui nous est commune à tous, croyants ou incroyants, qu’elle soit fondée sur la référence à l’homme, ou qu’elle soit fondée sur la foi ou le mythe, comme on voudra, que tout visage d’homme est semblable au visage de Dieu ».

Nous touchons ici à la pierre angulaire de la bataille d’Amrouche qui gagne infailliblement son auditoire. Et pourtant, dans le présent contemporain, le combat de l’intellectuel ne rencontre pas toujours le consensus. Une voix discordante s’élève pour brouiller le consensus acté du champ de  réception d’Amrouche. Autour de la réception de sa parole et de ses écrits. La préfacière de l’ouvrage, la philosophe Seloua Luste Boulbina introduit le doute.

Le titre de sa préface, D’imprévisibles déhanchements, est une expression empruntée à Amrouche, mise au pluriel. Sortie de son contexte, elle devient un titre désignant alors l’ensemble des conférences et leur auteur, à contre-courant, nous semble-t-il, des intentions des différents textes. Ceci ne manque pas de surprendre et de susciter quelque interrogation. Le jeu d’équilibriste que suggère le titre constituerait-il le parangon de la personnalité d’Amrouche, se reflétant dans les énoncés du conférencier ?

Sans concession et même avec une once de sévérité, dès l’incipit, la préfacière pointe ce qui lui semble dérangeant parce qu’inconséquent. Il faudrait citer au moins les deux premières pages de la préface pour s’en convaincre, le reste étant une appréciation de lecture accompagnée de remarques sibyllines qui recadrent Amrouche. Citons les toutes premières phrases annonciatrices des développements à venir : « Les textes des conférences de Jean El-Mouhoub Amrouche ici réunis, s’ils peuvent parfois susciter une certaine irritation, témoignent toujours d’une sensibilité et d’une intelligence remarquables. Vus à la lumière du présent, leur langage, classique et suranné, semble rater l’enjeu de l’indépendance au lieu de le saisir pleinement ».

Cette assertion est suivie d’une pseudo-démonstration qu’il est aisé de réajuster. Assurément, Seloua Luste Boulbina voudrait marquer une rupture avec le discours critique dominant, plutôt élogieux, jusque-là entendu à l’égard d’Amrouche dont on ne peut douter de sa clairvoyance d’observation et d’analyse, guidée par son honnêteté intellectuelle et sa sincérité de cœur, pour toucher à la vérité. La confrontation des points de vue est assurément positive dans la seule mesure où elle est génératrice de sens inédits fondés.

Dresser le portrait de « l’assimilé », du « francisé » que fut Amrouche, à coup de citations, ne s’apparente ici en rien à une vision ou une démarche novatrice susceptible d’induire une nouvelle appréhension de l’homme dans sa stature d’intellectuel humaniste au service de l’engagement politique. La répétition qu’Amrouche lui-même inscrit dans ses conférences est, à notre sens, signe d’un trauma dont il veut sortir en l’assumant. Ainsi, d’une conférence à l’autre, comme un leitmotiv, revient l’affirmation d’être Français. Mais de quel statut de Français s’agit-il ? La précision n’est pas fortuite d’autant que simultanément il dit son algérianité.

Il n’est que d’être attentif à sa biographie d’enfance et d’adolescence, à celle de sa parentèle, pour comprendre qu’Amrouche n’est que le fruit fécondé par une politique d’assimilation telle qu’entreprise par la colonisation dans ses différentes étapes d’une conquête territoriale accompagnant une conquête culturelle et spirituelle. Les travaux des historiens, Olivier Le Cour Grandmaison parmi bien d’autres, en font foi. Amrouche en a pleinement conscience : « Kabyle de père et de mère, profondément attaché à mon pays natal, à ses mœurs, à sa langue, amoureux nostalgique de la sagesse et des vertus humaines que nous a transmises sa littérature orale, il se trouve qu’un hasard de l’Histoire (c’est nous qui soulignons) m’a fait élever dans la religion catholique et m’a donné la langue française comme langue maternelle »

La litote que contient l’expression  « hasard de l’Histoire », invite précisément à interroger l’Histoire, celle de la colonisation, pour comprendre qu’implicitement Amrouche se désigne comme victime de cette histoire. Sa démarche consiste à tenter de résorber, autant que faire se peut, le hiatus entre « Je suis un écrivain français » – c’est un fait de l’histoire –, et « Je suis Algérien, c’est un fait de nature », tel qu’il se présente. De cette apparente antinomie entre essence et existence se dégage plutôt une subtile mise à l’index des politiques coloniales qui, croyant gagner l’être et le faire des autochtones, n’ont enfanté que des consciences malheureuses condamnées à vivre dans le déchirement de la double filiation. On comprend mieux alors la métaphore qu’il construit,  « je suis un champ de bataille».

Face à cette assimilation imposée, le sujet exerce sa liberté d’individu et revendique une « assimilation » éclairée, loyale, soucieuse de la dignité de l’homme et de son élévation dans le chemin de la liberté et donc son plaidoyer pour la libération du colonisé.  En relisant son essai, L’Éternel Jugurtha, il s’avère qu’il serait pour le moins hâtif de s’arrêter sur sa description du Jugurtha sans recul, sans projection sur l’avenir et sans se référer aux portraits dressés par les uns et les autres  pour pointer bien de recoupements. Les rhéteurs romains ont fait plutôt dans la vindicte que reprendra, en 1950, Marcello Fabri dans son Jugurtha, qui se met dans les pas de Salluste, le désignant comme corrupteur et tyrannique. A leur opposé, bien longtemps après eux, Rimbaud, alors âgé de seize ans, écrit son poème en 1869, Jugurtha, dans lequel le héros numide apparait en substitution de l’Emir Abdelkader. Parmi les contemporains d’Amrouche, on peut rappeler, en 1947, Mohammed Cherif Sahli qui publie aux éditions En-Nahda, Le Message de Yougourtha dans lequel Abdelkader est également présent. En reprenant ce personnage mythique, l’auteur « entend montrer la permanence de la soif de liberté, la résistance indomptable d’un peuple tout au long de son histoire. L’Africanité du peuple algérien mêle berbérité et arabité » note Christiane Achour. Henri Kréa, en 1963, dans son Tombeau de Jugurtha rend explicitement hommage à Amrouche et emprunte la forme de l’autobiographie pour restituer la parole post mortem du héros numide pour répondre à ses détracteurs romains et regagner ainsi sa dignité.

En comparant ces différents textes, on voit bien comment Amrouche parvient à se dégager du piège de l’écriture/lecture des lieux communs de l’exotisme. Son essai fait ressortir de Jugurtha, prototype du maghrébin, une image barbare – au sens premier de étranger à l’Occident –pour toucher au substrat anthropologique du Texte maghrébin à reconstruire. Sa négativité pour l’occidental représente aux yeux du maghrébin un atout plutôt qu’une tare, une force de séduction plutôt que de révulsion. C’est alors qu’interviennent les « propositions » d’Amrouche afin que Jugurtha, le Maghrébin, puisse embrasser le présent et ce qui s’y joue : elles sont les outils préliminaires et nécessaires pour entreprendre un autre  combat, celui de gagner plus sûrement et durablement sa liberté. C’est avec cette vision sur le long terme nécessairement adossée au passé mythique et appuyée par une démarche pédagogique avisée, que nous est livré L’Eternel Jugurtha.

Jean Amrouche (assis au premier plan) dans les locaux des Éditions Charlot,
siège aussi de la revue L’Arche, 18 rue Grégoire de Tours, à Paris, vers 1947

C’est là une réflexion personnelle d’Amrouche qui le pousse précisément à s’impliquer sur le terrain pour faire valoir les préceptes qu’édicte « la France mythique », la France révolutionnaire, celle des droits de l’homme, qui subjugua précisément Kateb Yacine et le rapproche d’Amrouche dès 1947. C’est à ce dernier que Kateb offre son premier roman Nedjma avec cette dédicace si éloquente : « A Jean Amrouche en souvenir de la rencontre de nos deux oueds perdus et retrouvés ». Il lui rend hommage, en 1962, en partage avec Fanon et Feraoun, en leur dédiant un poème, « C’est vivre ». Réunir tous ensemble Amrouche, Fanon et Feraoun « Trois voix brisées / Qui nous surprennent / Plus proches que jamais », c’est témoigner de leur communauté de pensée et d’action.

L’autre « monument » de la littérature algérienne, Mohammed Dib, n’est pas en reste pour saluer la mémoire de Jean El-Mouhoub qu’il cite en exergue : « On sait moins que ceux des colonisés qui ont pu s’abreuver aux grandes œuvres sont tous non point des héritiers choyés, mais des voleurs de feu. »

Dib, par le seul choix de cette citation empruntée à Amrouche, se reconnait pleinement en lui. L’un et l’autre se démarquent du statut de répétiteur d’un modèle de pensée et d’écriture tel que fournie par l’école fréquentée :

« Algérien universel, donc : il n’y a là ni antinomie ni contradiction. Mais si, s’étant tourné vers le reste de l’univers à travers sa formation française, il s’est forgé et réalisé plus complètement, plus souplement, si, enrichi par les offrandes du monde entier, il a accédé aux grandes synthèses de l’esprit, don pour don, il a, à son tour, apporté à la culture humaine sa gerbe d’images et de mythes ».

Algérien universel assurément ! Jean El-Mouhoub Amrouche alors directeur de presse de La Tunisie française littéraire, ouvre ses colonnes à Mostefa Lacheraf, jeune de vingt-cinq ans, traducteur de « Arrafei et la vie des Ascètes. Elévation de l’Amour », accompagné du chapeau que rédige Amrouche et qui nous éclaire sur sa rigueur à même d’expliquer, voire justifier son silence quant à certaines plumes maghrébines du moment :

« La T.F.L. se fait un devoir d’accueillir les jeunes écrivains de l’Empire, à la condition que leurs ouvrages en vaillent la peine. Nous sommes sévères à l’endroit des jeunes Tunisiens, Algériens ou Marocains, car nous entendons ne pas faire de différence entre eux et leurs camarades européens. Il ne leur échappera pas que c’est le plus bel hommage qu’on puisse leur rendre. On encourage trop de jeunes, du bout des lèvres, alors qu’il faudrait décourager le plus grand nombre, ou tout le moins les éclairer sur les difficultés de l’art d’écrire, en faisant montre à leur endroit, dut-on les blesser, de cette cruauté où l’amour se manifeste plus sûrement que dans une molle indulgence.

Mostefa Lacheraf a bien voulu adapter pour les lecteurs de la T.F.L. « La vie des ascètes » de Mustafa Sade Arraféi. Puisse cet essai en incitant le lecteur occidental à s’intéresser à la littérature et à la mystique arabes, combler, pour une part dont nous ne nous dissimulons pas la modestie, l’abîme qui sépare les frères ennemis, l’Orient et l’Occident ».

Arrestation des cinq dirigeants du FLN en 1956
(de gauche à droite: Ahmed Benbella, Hocine Ait Ahmed,
Mohamed Boudiaf, Mostefa Lacheraf et Mohamed Khider)/
©D.R.
En médaillon Mostefa Lacheraf dans les années 1990.

C’est la même exigence qui s’imposa à Jean Amrouche lorsqu’il décida de publier, dans le premier numéro de la revue L’Arche, en février 1944, les Poèmes de la résistance française. En effet, en les présentant, il expose et justifie et ses craintes et leur publication :

« Je ne cacherai pas l’inquiétude qui me tenait quand je jetai les yeux sur le mince cahier qui porte ce titre orgueilleux, L’honneur des poètes. Car il fallait me défendre contre l’émotion. Ces documents poétiques n’étaient-ils que des témoignages, émouvants et valables en tant que tels ? Leur vertu ne s’épuiserait-elle pas dans l’émotion qu’ils allaient provoquer ? J’ose avouer que si certaines formes de poésie engagée émeuvent en moi l’homme, elles ne satisfont pas toujours les besoins de l’esprit. Une certaine sincérité périphérique est la pire ennemie de la sincérité profonde. Un cri, arraché par la souffrance ou par l’indignation, peut-être bouleversant ; mais il s’élève rarement à la dignité du poème. C’est en visant le Style qu’on trouve son propre style. Inquiétude vaine et vains scrupules ! Ces textes sont plus que des documents, ce sont des œuvres ».

Ainsi Amrouche n’était nullement dans l’ignorance ou le dédain de ce que produisaient les intellectuels algériens. Il n’est que de se pencher par ailleurs sur sa collaboration éditoriale avec Edmond Charlot au sein de Les Vrais richesses. Peut-on lui reprocher son exigence intellectuelle, son intransigeance esthétique et  poétique ?

Les quelques exemples ci-dessus cités, parmi bien d’autres, témoignent de la proximité et de l’échange entre Amrouche et ses confrères algériens. Il en est de même avec ceux du champ politique.

Dans l’ouvrage de Gisèle Halimi, Pour Djamila Boupacha, pendant la guerre d’Algérie (1961-1962), Amrouche est parmi les premiers signataires du comité de défense, aux côtés de Aimé Césaire, Lucie Faure, Édouard Glissant, Renée Juilliard, Germaine Tillon, Françoise Sagan. Nous pouvons citer, aussi, à titre illustratif les témoignages de deux figures majeures de la révolution, parus dans Dialogues No1, mai 1963 :

*celui de Ferhat Abbas qui clôture son texte par ces mots : « Nous, qui croyons en Dieu, nous pensons que notre ami est toujours présent parmi nous : c’est pourquoi nous sommes sûrs qu’il n’y a qu’une seule manière d’honorer sa mémoire : rester fidèles à son idéal de paix et de fraternité humaine et agir pour que prospère, dans les meilleures conditions, une Algérie réconciliée avec elle-même » ;

* et celui de Krim Belkacem : « Le peuple algérien l’a pleuré, car il perdait en lui, non seulement l’un de ses fils parmi les plus prestigieux, mais aussi l’homme de lettres, le journaliste, qui criait à la face du monde – le prenant à témoin – l’humiliation, les conditions de vie atroce, végétative, quasiment animale, faites à son peuple par le colonialisme. Pacifiste, il dénonça avec vigueur et inlassablement la féroce répression qui décimait notre pays. De culture française, chrétien, bien que déchiré, il sut rester tout ensemble fidèle à son idéal religieux et à son peuple… « Les Algériens, disait-il, meurent pour que le nom dont on les a frustrés leur soit restitué » ».

Krim Belkacem ne passe pas sous silence la foi chrétienne d’Amrouche, qui ne fut en aucun cas un obstacle dans ses relations permanentes avec le GPRA alors installé à Tunis. Sa proximité avec les membres du Gouvernement Provisoire était telle qu’est survenue la fraternelle et savoureuse idée de le désigner Ambassadeur d’Algérie au Vatican !!

Dans la réciprocité des hommages, Amrouche dédie un poème, Ebauche d’un chant de guerre, « A la mémoire de Larbi Ben M’hidi », qui a fait plier les ordonnateurs de son exécution puisque, fait exceptionnel, lorsqu’il s’avança vers la potence, les soldats se mirent au garde-à-vous. Ses amis, Robert et Denise Barrat ont témoigné à sa mort : « Nous nous sommes rarement quittés pendant sept ans, et pour l’avoir vu quasi quotidiennement, je suis puis attester qu’il est mort de la guerre d’Algérie. »

Un an après son décès, en 1963, Henri Kréa témoigne : « L’homme qui était la réincarnation intellectuelle de Jugurtha avait eu le temps de mener une phase du combat engagé depuis toujours pour que le Maghreb renaisse au sens de l’universel dont le colonialisme avait voulu l’amputer.
Jean Amrouche était le symbole de l’esprit moderne… Il a été pour les écrivains de l’Afrique septentrionale ce que Césaire a représenté pour ceux du monde noir. Le poète d’Etoile secrète détestait le système de pensée qui consiste à parquer les différentes manifestations du phénomène humain dans des catégories concentrationnaires.
Sa lucidité étonnante, son appréhension de tout ce qui pouvait retarder la destruction des mythes meurtriers à l’homme bâillonné, la précision de son verdict ont longtemps fait de lui une personnalité à part dans la république dictatoriale des lettres ».

Jean El Mouhoub Amrouche, Je suis un champ de bataille, textes réunis et présentés par Réjane et Pierre Le Baurt, préface de Seloua Luste-Boulbina, Ed. Frantz Fanon, juin 2020.