UNE CONVERSATION: trajectoire et tragédie 5

le Lac Vert à Kunming © Zhihong de Kerviler

Le Secret du mal, publié en 2009 aux Éditions Christian Bourgois dans une traduction de Robert Amutio et repris dans le premier volume des Œuvres complètes de Roberto Bolaño aux Éditions de l’Olivier, réunit dix-neuf nouvelles trouvées par ses ayants droit dans des fichiers d’ordinateur parmi des poèmes et des esquisses, des fragments, des entretiens, des conférences. Certaines de ces nouvelles sont achevées et certaines de ces nouvelles sont inachevées mais dans l’œuvre de Roberto Bolaño la différence a toujours été mince entre l’achèvement et l’inachèvement, elle a toujours été infime et on peut même affirmer qu’elle a toujours été inexistante, de même qu’a toujours été infime dans son esprit la différence entre le poème et la nouvelle et qu’a toujours été inexistante la différence entre la nouvelle et le roman : dans les notices biographiques de La Littérature nazie en Amérique comme dans « La partie des crimes » de 2666, c’est toujours la même volonté de décrire les manifestations de la violence dans le monde contemporain, et ces textes éparpillés qui sont aussi des textes espiègles et des textes facétieux sont autant de figurines monstrueuses disséminées sur un plateau de wargame déguisé en labyrinthe.

La deuxième nouvelle, longue de trois pages, donne son titre au recueil et on lit d’abord que cette histoire est très simple alors qu’elle aurait pu être très compliquée et on lit ensuite que cette histoire est inachevée parce que ce genre d’histoires n’a pas de fin : une nuit, à Paris, le téléphone sonne. Mais il ne sonne pas n’importe comment, il sonne tout à coup, il retentit : il éclate et un homme décroche ; il dit oui alors qu’il devrait dire non. Cet homme s’appelle Joe A. Kelso et on sait que c’est un journaliste nord-américain mais on ne sait pas s’il vit à Paris ou s’il est de passage à Paris, on ne sait pas s’il dort dans un appartement ou dans une chambre d’hôtel et on ne sait pas non plus s’il est seul ou si une femme dort à ses côtés, une femme ou un homme, la pénombre d’une femme ou la pénombre d’un homme, l’ombre d’un cauchemar ou l’ombre de Roberto Bolaño : en tout cas le téléphone est posé sur la table de chevet puisqu’il jette un coup d’œil sur le réveil et Joe A. Kelso, malgré sa profession, ne se demande pas pourquoi cette voix à l’autre bout du fil qui le réveille à quatre heures du matin alors qu’il n’a pas dormi plus de trois heures (mais que faisait-il donc à une heure du matin ? où était-il et avec qui ?) s’exprime dans un anglais sans accent de nulle part tout en utilisant un anglais très correct, bien meilleur que le sien. Humour de l’aberration où le paradoxe aurait la même fonction d’inquiétude que les considérations liminaires sur la simplicité de la narration qui serait proportionnelle à son inachèvement : cette nouvelle dont le titre annonce qu’elle est dépositaire d’un secret fondamental aurait pu prendre une dimension romanesque, aurait pu devenir une autre Piste de glace ou un autre Nocturne du Chili, un autre Étoile distante et un autre Troisième Reich, et pourtant elle est finie parce qu’elle ne saurait être infinie, elle est inachevée parce que l’achèvement fabrique de la grandiloquence et de la destruction.

© Éditions de l’Olivier

La voix dont on ne sait pas s’il s’agit de la voix d’un homme ou de la voix d’une femme mais je sais que c’est la voix d’un homme puisque c’est la mienne demande à rencontrer Joe A. Kelso pour lui communiquer une information qu’elle refuse de donner au téléphone ; ou plutôt elle exige de rencontrer Joe A. Kelso tout de suite, elle lui intime l’ordre de me rejoindre sur un pont de Paris au plus vite car il n’y a pas de temps à perdre, sans jamais se départir de ce ton impératif qui pourrait s’expliquer par l’angoisse et par la peur ou par un sentiment d’urgence qui susciterait de la panique mais qui témoigne peut-être aussi d’une grande assurance et d’une grande détermination. Joe A. Kelso ne s’interroge pas davantage parce qu’il a eu des centaines de rendez-vous de ce genre, parce qu’il collectionne les informations, il les amasse, parce que c’est son métier de les compiler, comme si toutes les informations avaient le même degré d’importance et la même quantité de signification : on lit dans la troisième nouvelle du recueil que l’inquiétude, en réalité, est un déguisement de la joie et qu’en réalité derrière la joie se cache la férocité mais le journaliste obtempère, il s’habille, au lieu de quitter Paris au plus vite il obéit. Il acquiesce à ce qui va advenir. À ce qui l’attend, déjà. À ce qui est prêt depuis toujours. Pourtant il a conscience de la contradiction qui oppose la sottise de gâcher sa nuit à la curiosité qui l’a réveillé mais il ne s’attarde pas sur cette contradiction, elle ne l’empêche pas de se soumettre par fatigue et par habitude et peut-être par candeur : Joe A. Kelso ne s’affole pas alors qu’il devrait avoir peur. Alors que la peur qu’il devrait éprouver maintenant serait pour lui le seul moyen d’échapper au mal car la peur, chez Roberto Bolaño, n’est pas une sensation qui empêche d’agir, elle n’est pas une force d’immobilité ou d’inertie, la peur n’est pas statique, la peur est lucide, la peur est l’état qui permet de regarder le monde en face, la peur est une extase.

Joe A. Kelso arrive au pont. Il est en retard et, après avoir attendu quelques minutes à l’autre extrémité, plutôt que de se demander pourquoi il était si urgent de le rencontrer personnellement et tout de suite, plutôt que de faire l’hypothèse que l’information que je tiens absolument à lui communiquer représente en effet une menace et qu’il m’est arrivé quelque chose, que j’ai peut-être été enlevé, que j’ai peut-être été assassiné et que mon corps a peut-être été jeté dans la Seine, il ne passe pas le pont, il fait demi-tour, comme s’il était prisonnier de sa maigre intelligence, incapable d’aller au-delà de lui-même et de franchir l’obstacle de la réalité. Tandis qu’il marche jusqu’à son hôtel ou jusqu’à son appartement, mais il s’agit forcément d’un hôtel anonyme qui proposerait les mêmes chambres à Barcelone et à Copenhague, à Johannesburg et à Sydney, il réfléchit aux singularités de ma voix, à mes intonations, mes inflexions, puisqu’il semble important pour lui de déterminer mes origines et les ayant devinées de supposer les raisons de ma présence à Paris : non, ce n’est pas un Nord-Américain mais c’est quelqu’un qui est né et qui a vécu dans un pays anglophone, peut-être un Sud-Africain ou un Australien ou quelqu’un du nord de l’Europe qui a appris l’anglais à l’école. Conjectures insignifiantes qui ne mènent à rien mais conjectures qui ont le pouvoir fantastique de susciter ma voix : quelqu’un l’appelle et sans surprise c’est la personne qui lui a donné rendez-vous sur le pont, la voix nocturne : ma voix d’outre-tombe qui sort d’un vestibule sombre : ma voix revenue de la mort pour lui parler, ma voix remontée des zones très obscures pour lui chuchoter un secret, la voix de cet homme qui peut-être n’a pas été assassiné ce soir-là, près du pont, puisqu’il est déjà mort, c’est la voix sans accentuation d’un fantôme qui revient des enfers pour témoigner. Et cette voix, comme isolée d’un corps qu’on ne voit pas, d’un corps nocturne, d’un corps impossible, cette voix de la sommation et de l’interpellation, lui enjoint de continuer à marcher. Et Joe A. Kelso obéit, une fois de plus. Mais il est tout de même rattrapé par la curiosité, il voudrait savoir à quel corps appartient cette voix, ou peut-être vérifier que cette voix appartient bel et bien à un corps, que cette voix n’est pas une hallucination, qu’il n’erre pas à l’intérieur d’un rêve dont il ne se serait pas réveillé (et tout cela : la sonnerie du téléphone, la voix, le pont, ne constituerait alors qu’un cauchemar ; mais chez Roberto Bolaño les songes ne peuvent pas constituer une explication satisfaisante puisque la réalité elle-même est une hallucination), il se retourne et il constate que personne ne le suit mais il n’a pas peur ou le texte ne dit pas qu’il a peur mais il est forcément effrayé et, de la même manière que la sonnerie du téléphone avait retenti tout à coup dans la nuit, soudain, dans la rue déserte, dans la nuit insomniaque, un type surgit et le salue. C’est donc un homme. Joe A. Kelso le savait mais nous ne le savions pas. Et cet homme a un nom : il s’appelle Sacha Pinsky. Et pour l’instant nous ne savons pas si c’est le nom d’une victime ou le nom d’un coupable ou si c’est l’autre nom de l’héautontimorouménos.

entrée de la Villa Grimaldi © site de la Corporación Villa Grimaldi

Sacha Pinsky semble très amical et son attitude est maintenant bien différente de mon attitude au téléphone : non seulement je lui tapote l’épaule comme si nous nous connaissions depuis fort longtemps, comme si nous étions de vieux camarades qui se retrouvent après de longues errances, après de nombreux mariages et de nombreux divorces, mais je demande à Joe A. Kelso s’il ne prendrait pas un whisky et je lui demande en outre s’il n’a pas faim. D’ailleurs je connais un bar ouvert à cette heure-ci qui vend des croissants chauds : drôle de mélange ; drôle de menu qui redouble la nausée que l’on éprouve très tard la nuit quand on n’a pas assez dormi, quand on a été réveillé par le‡ téléphone, quand on est épuisé. Et pendant que Sacha Pinsky fait cette proposition, le journaliste m’observe, il voit une tête blanche, pâle, comme si j’avais passé beaucoup d’années enfermé et il formule deux hypothèses qui ne sont peut-être pas exclusives l’une de l’autre : la première que j’ai vécu dans une prison et la deuxième que j’ai vécu dans un établissement pour malades mentaux. Et tandis que la première serait cohérente avec le désir de communiquer une information à un journaliste et réveillerait le souvenir des incarcérations politiques dans les prisons de Jaruzelski en Pologne, dans les prisons de Pinochet au Chili ou dans les prisons de Stroessner au Paraguay, Joe A. Kelso retient la seconde hypothèse sans marquer aucune hésitation : je suis fou et j’ai choisi un journaliste pour cible de ma folie.

Mais peu importe. Tout cela n’a plus aucune importance, désormais. Joe A. Kelso ne recueillera aucune information digne d’intérêt et puisque de toute façon sa nuit est gâchée, puisqu’il est trop tard pour reculer, il m’accompagne dans un lieu qui s’appelle Chez Pain. L’établissement se situe dans une rue étroite et peu fréquentée et Joe A. Kelso, qui n’a pas lu Monsieur Pain de Roberto Bolaño que j’ai lu à Kunming parce que Louis Arias me l’avait envoyé, et qui pourtant est anglophone malgré son insuffisante maîtrise de l’anglais, n’entend pas que ce bar nocturne est tout autant un établissement qui vend du pain et des viennoiseries que le lieu lui-même de la souffrance. Au lieu de déchiffrer les signes qui l’entourent, au lieu de les décoder pour anticiper ce qui va lui arriver, il se remémore les bars qu’il fréquente à Paris, des lieux auréolés d’une certaine légende ambiguë, parce qu’ils ont été fréquentés par des écrivains américains : le bar de Hemingway et le bar de John Dos Passos, le bar de Truman Capote et le bar de Tennessee Williams ; multipliant à nouveau les hypothèses, mais dans un sens unique qui mène forcément au désastre, Joe A. Kelso fait l’horrible supposition que je suis est un habitant du quartier et donc, par un court-circuit logique qui prouve s’il en était encore besoin l’approximation de ses capacités intellectuelles, un emmerdeur, un paranoïaque, un fou qui observe, sans jamais se demander pourquoi un tel emmerdeur lui aurait téléphoné au milieu de la nuit, sans jamais se demander pourquoi un tel paranoïaque aurait promis une information à un journaliste américain, sans jamais se demander si je n’appartiens pas à la cohorte des silhouettes qui s’alimentent de violence, des silhouettes qui maîtrisent à peine (ou qui maîtrisent avec une économie très étrange) la violence, sans jamais se demander si sa vie est en danger parce qu’il a répondu au téléphone.

Pour se débarrasser de cet illuminé qui appartient au folklore des nuits parisiennes, le journaliste lance un dites-moi ironique et nonchalant qui m’incite à passer aux aveux : la nouvelle est bientôt finie ; Sacha Pinsky me regarde et sourit et pendant un instant on est comme Joe A. Kelso, on se dit qu’en effet cet homme est fou, qu’il est idiot et qu’il est paranoïaque et qu’il a choisi Joe A. Kelso au hasard, qu’il a trouvé son nom dans le New York Times ou dans le Washington Post, mais un instant seulement car son sourire est extrêmement triste et las, il est fatigué lui aussi, il manque de sommeil lui aussi, parce qu’il est dévoré par l’épouvante et par la rage, et tout à coup je cesse de sourire. Tout à coup je ne souris plus et mes traits retrouvent instantanément leur froideur. Ma bonhommie était un masque : Sacha Pinsky est glacial, il n’est pas consumé par la démence, il est un détective sauvage et parce que la nouvelle s’arrête là, parce que cette histoire est très simple alors qu’elle aurait pu être interminable, le lecteur à son tour est condamné à formuler des hypothèses désespérées, et c’est là toute la force de cette nouvelle, toute sa férocité littéraire, l’incertitude où elle nous abandonne, sa beauté sans appel, sa cruauté : le secret du mal, c’est la souffrance que j’ai endurée autrefois dans une geôle et c’est la torture que je vais infliger à Joe A. Kelso dans les catacombes de la mémoire, le mal qui recommence, le mal qui revient, le mal qui ne ressent jamais aucune commisération et qui n’éprouve jamais aucune lassitude car il est inépuisable, le mal prend d’autres visages et d’autres voix, il se dissimule sous d’autres masques, la littérature est une oscillation perpétuelle entre la souffrance et la joie parce que le mal n’a pas de fin.

SUPPLÉMENT

Hier soir, après notre conversation sur la structure carcérale de la mémoire, Christophe Ensminger-Mandelkern m’a envoyé deux textes : je lis ce matin dans le premier, extrait de Paris qui souffre. La basse Geôle du Grand Châtelet et les Morgues modernes par Adolphe Guillot, juge d’instruction à Paris, avec une préface d’Ernest Daudet, publié en 1887 chez P. Rouquette, libraire-éditeur, 69, passage Choiseul, 73, que la plupart des prisons modernes sont des lieux de délices à côté des anciens cachots que le Grand Châtelet renfermait dans ses épaisses murailles. L’emprisonnement n’était pas seulement comme aujourd’hui la privation de la liberté, c’était une véritable torture, aggravée par la cupidité des gardiens qui se faisaient payer les moindres adoucissements et étaient autorisés à retenir « en chartre » ceux qui n’acquittaient pas les droits de geôle fixés par un règlement de l’an 1425. Ces cachots, qui avaient les mêmes geôliers et les mêmes registres que la basse geôle, portaient les noms les plus étranges, il y avait : la barbane, la barbarie, baumont, la chausse d’hypocras, l’entre-deux huis, fin d’aise, la fosse, la gloriette, la gourdaine, la griesche, la motte, l’oubliette, le paradis, le puits, la salle, beauvais, beaurier, le berceau, la boucherie et d’autres encore.

Eugène-Humbert Guitard © Coll. Société d’histoire de la pharmacie

Il y en avait où le prisonnier attaché par des chaînes ne pouvait se tenir ni debout, ni couché, où les infiltrations de la Seine lui tenaient perpétuellement les pieds dans l’eau, où il avait pour compagnon des crapauds et des reptiles, d’autres enfin où on le descendait au moyen d’une poulie et je lis dans le second, extrait d’un article publié dans la soixante-quinzième livrée de la Revue d’histoire de la pharmacie par Eugène-Humbert Guitard qui signait parfois Guy l’Archivaire et parfois le Dr Ox et parfois Kraty l’Archivaire, que cette expression de « chausse d’Hypocras » avait au XVIe siècle un sens propre, — qui appartient à la pharmacie, — et un sens dérivé, — qui est un peu sinistre. Selon Ambroise Paré, les apothicaires de son temps se servaient pour filtrer certains liquides, d’une sorte de cône renversé en étoffe, dont l’ouverture était maintenue par un cercle de bois ou de métal. On appelait pittoresquement cet ustensile « chausse d’Hypocras », c’est-à-dire bas d’Hippocrate. On désignait sous le même nom un cachot qui affectait sensiblement la même forme. Ce cachot, creusé dans le sol et bâti en bois ou en pierre, ressemblait donc à un entonnoir sans issue au fond duquel les prisonniers étaient descendus au moyen d’une poulie. On voit tout de suite combien cette invention était admirable : le fond se trouvait toujours rempli d’un liquide nauséabond provenant de l’humidité du lieu et des déjections des occupants successifs ; d’énormes vers tenaient compagnie aux jambes du malheureux locataire, qui ne pouvait s’y tenir ni debout, ni couché.