Les Mille et une nuits influencent-elles encore la création littéraire ?

Dans son nouvel ouvrage Les Mille et une nuits aujourd’hui, Christiane Chaulet Achour, spécialiste des littératures francophones et comparées, part sur les traces des réécritures contemporaines du recueil de contes arabes, d’origine persane et indienne, qui ont marqués des générations de lecteurs. Elle en décrypte les « itin-errances » et en interroge les réinventions et les reprises.

La saison culturelle 2019-2020 est placée, depuis son ouverture, sous le sceau des Mille et une nuits. Le célèbre recueil de contes, traduit pour la première fois en français par Antoine Galland au XVIIIe siècle, conquiert cette année les théâtres et les centres culturels des deux côtés de la Méditerranée, en France comme en Tunisie et au Maroc : lectures, adaptations et réinventions ou encore exposition mapping, s’enchaînent dans des manifestations intimistes ou, au contraire, jouent sur le visuel et le spectaculaire. Mais comment expliquer ce besoin de redécouvrir Les Mille et une nuits, de se replonger dans les contes qui ont bercé l’enfance de millions de personnes à travers le monde et à travers l’Histoire ?

À une période où les relations entre l’Occident et le monde arabo-musulman sont des plus troublées et où les tensions, l’incompréhension et même le rejet sont de plus en plus exacerbés, la multiplication de ces spectacles relève-t-elle simplement de l’effet de mode ou est-elle un moyen de rétablir le dialogue des cultures à travers un patrimoine considéré comme universel ? Cette mise à l’honneur des Mille et une nuits ne s’arrête pas aux salles de spectacles. La revue Europe lui consacre, en effet, son numéro de janvier/février 2020. Ce travail collectif entremêle analyses de spécialistes et paroles d’écrivains pour mettre en avant « un trésor inépuisable où l’art de raconter est aussi celui de nous conduire sur les chemins de notre humanité », comme le précise la quatrième de couverture. Ce caractère inépuisable implique-t-il une attraction constante des écrivains pour les Nuits ? Dans une critique pour Le Monde consacrée à la pièce Mille et Une Nuits de Guillaume Vincent, Fabienne Darge écrit : « Quelle belle idée de retourner voir du côté des Mille et Une nuits ».

Cette expression « retourner voir » implique l’idée d’une mise à distance puis d’un retour. La création contemporaine – française comme mondiale – s’est-elle réellement, à un moment ou à un autre, distanciée des Nuits ?  A-t-on cessé d’être influencé par ces contes ? Les Mille et une nuits aujourd’hui de Christiane Chaulet Achour apporte des réponses à ces questions et à bien d’autres.

L’intérêt que porte Christiane Chaulet Achour aux Nuits n’est pas récent. Depuis 1997, cette universitaire a multiplié la publication et la direction d’articles et d’ouvrages consacrés à ce recueil, devenu objet et medium d’une réflexion critique sur la création littéraire contemporaine et sur les nombreux dialogues intertextuels qu’il suscite. Dans Les Mille et une nuits aujourd’hui, elle poursuit cette réflexion en proposant une étude comparée qui interroge l’influence des Nuits sur les écrivains et les écrivants de l’extrême contemporain. Une entreprise qui trouve aussi sa source dans la présence accrue du recueil de contes sur la scène culturelle française en 2018 : le film Shéhérazade de Jean-Bernard Marlin emprunte le prénom de l’héroïne du conte-cadre ; le roman policier de Carole Geneix a pour titre La Mille et deuxième nuit et comprend plusieurs allusions discrètes aux contes ; enfin, la troupe libanaise des Ballets Caracalla interprète au Palais des Congrès son spectacle Les Mille et une nuits. L’occasion pour Christiane Chaulet Achour d’observer, à travers l’analyse de diverses reprises, l’évolution du regard porté par les « lecteur.ice.s-créateur.ice.s » d’aujourd’hui sur les Nuits et de démontrer in fine que celles-ci représentent un moteur, toujours dynamique, d’invention et de re-création. Les Mille et une nuits aujourd’hui favorise néanmoins les textes d’écrivains et d’écrivaines qui ne se contentent pas d’intégrer de simples clins d’œil au recueil de contes ou d’émettre des références stéréotypées et orientalistes. L’ouvrage entreprend d’étudier un corpus de vingt et un auteurs et autrices, connu.e.s et moins connu.es., issu.e.s de champs littéraires variés. Christiane Chaulet Achour précise cependant : « [D]ix d’entre eux.elles sont originaires du Maghreb ou du Machrek. Cette place conséquente qui leur est donnée répare une invisibilité où la plupart d’entre eux.elles sont plongé.es en Europe et correspond à une orientation de nos recherches ».

Cette volonté, affichée dès l’introduction de son ouvrage, s’inscrit dans un pacte de lecture reposant sur le plaisir du partage et de la découverte. Je préciserai que le plaisir de la découverte, chez le lecteur, se révèle plurielle : découverte de textes, découverte d’auteurs, découverte de son propre rapport aux Mille et une nuits… Ce dernier point me paraît essentiel. On ne peut lire Les Mille et une nuits aujourd’hui sans mobiliser sa propre expérience des Nuits. Mes Nuits, par exemple, – et je m’en rends compte grâce à Christiane Chaulet Achour – sont une construction interculturelle qui se poursuit depuis l’enfance, un mélange de lectures, de films (français et américains) et de chansons lues, vus et entendues en arabe comme en français. Cette construction bilingue et interculturelle n’est pas isolée et n’a rien d’étonnant ; le recueil de contes est – j’emprunte ici le titre du premier chapitre des Mille et une nuits aujourd’hui – « un espace de création international ». Cela concerne aussi bien la pluralité de ses sources que les travaux de production, d’adaptation, de traduction et d’exégèse qui s’en emparent. Retraçant l’histoire des Nuits et ses voyages, Christiane Chaulet Achour démontre que la lecture et la création se font sous le signe de l’altérité. Deux exemples sont particulièrement parlants : l’un parce qu’il concerne des chercheurs arabes qui ont choisi d’être passeurs de culture, l’autre parce qu’il met en avant la parole d’une autrice non-arabisante dont les textes se nourrissent des contes arabes.

Dans le premier cas, la critique dresse le portrait croisé d’universitaires arabes, installés en France, qui ont investi des champs de recherche liés à leur culture d’origine mais dont ils ont longtemps été exclus, comme l’orientalisme. Elle observe leur production et analyse leurs motivations. Elle démontre ainsi que l’intérêt de ces intellectuels arabisants pour les Nuits, dans leur pays d’accueil, n’est pas anodin car ce recueil – et le conte de manière générale – était considéré comme une œuvre populaire mineure par la critique littéraire arabe. En effet, leurs travaux traduisent à la fois la mise en place d’un dialogue avec le monde de la recherche français et une quête d’authenticité basée aussi bien sur la connaissance de la langue d’origine et la familiarité avec les textes que la lutte contre une vision réductrice et stéréotypée de la culture arabo-musulmane. Les Mille et une nuits aujourd’hui révèle le souci de transmission de ces chercheurs qui, pour beaucoup, ont fait le choix de la traduction. L’un d’entre eux, Jamel Eddine Bencheikh, a d’ailleurs participé, en collaboration avec l’historien André Miquel, à la traduction intégrale des Mille et une nuits pour la Pléiade. L’ouvrage de Christiane Chaulet Achour insiste sur l’apport théorique des essais du poète algérien et spécialiste de la littérature arabe médiévale. Il accorde par ailleurs une place conséquente à l’analyse de son adaptation des contes pour la jeunesse et à ses textes poétiques. Le second exemple qui m’a frappée est celui de Dominique Le Boucher, une autrice française qui représente pour moi une véritable découverte. Son roman Par la queue des diables (1996) prend place dans le monde métissé de la banlieue et donc de la marge. Son héroïne, Neïla, grandit en recevant la magie des contes en partage, grâce aux récits des femmes et des hommes du quartier. Cette transmission orale aura un impact sur le choix du personnage d’écrire pour survivre. Ses textes autobiographiques sont émaillés de références aux Nuits. Christiane Chaulet Achour souligne cependant : « Ce n’est pas un des moindres paradoxes de ces résurgences des Nuits que leur irruption dans l’univers de la marge et de la périphérie qu’est le milieu de l’immigration maghrébine en France. Paradoxe en apparence seulement car, au-delà du clinquant des Nuits, Neïla a compris que la vraie magie des contes, c’est de sonder sa propre vie à partir de l’ouverture à l’autre ». Par ailleurs, la force de cette étude est d’avoir su s’effacer momentanément pour laisser à la voix de l’auteure de s’épanouir dans un entretien passionnant au cours duquel Dominique Le Boucher interroge sa propre réécriture des Mille et une nuits. La réflexion de Christiane Chaulet Achour sur la problématique de l’altérité et de la complexité des relations Orient-Occident ne se réduit évidemment pas à ces exemples. Elle se poursuit, entre autres, dans un chapitre dédié au personnage emblématique de Sindbad, à travers l’exploration de cinq de ses réinventions. Cinq réécritures qui, malgré leurs formes variées, mettent en texte « l’oralisation de la transmission ».

Les contes qui composent Les Mille et une nuits se sont développés dans des cultures où l’oralité a longtemps régné sans partage. Revenant sur l’évolution du genre contique dans la culture arabe, Hanna Al-Fakhoury note dans son Târîkh al-adab al-‘arabi (Histoire de la littérature arabe) : « Un patrimoine contique, inspiré des conditions de vie et du quotidien des Arabes, s’est constitué. Les langues des narrateurs et des conteurs l’ont transmis jusqu’aux ères omeyyade et abbasside durant lesquelles un ensemble d’auteurs se sont chargés de rassembler les fragments d’histoires dispersés, les ont développés et transformés. Ce patrimoine fut enrichi lorsque les Arabes se sont mêlés aux Perses, aux Indiens et aux Chrétiens » [notre traduction]. Un environnement de rencontres culturelles qui ne pouvait que favoriser le développement et la diffusion orale, puis écrite, des Mille et une nuits. Narrer, conter, transmettre, sont ainsi au cœur d’une tradition culturelle séculaire. Il est donc difficile d’aborder ce recueil sans traiter de la question du conteur.se et de la problématique de la Parole. C’est par le biais de l’analyse du récit-cadre et de ses réécritures que Christiane Chaulet Achour aborde principalement ces questions. Ce dernier hante en effet l’ouvrage de la comparatiste qui revient, dès l’introduction, sur ses enjeux :

Le sens des Nuits se construit grâce à sa seconde charnière, celle du franchissement. En cela, le conte-cadre n’est pas, comme le notait Le Larousse précédemment, une ingénieuse ficelle narrative, il est le lieu où se noue un enjeu qui ne doit plus être oublié, celui de la vie même. Un souverain a décrété la fin de l’espèce humaine à cause de la perfidie des femmes. Or une femme prend la parole faisant, par ce geste même, fonctionner l’ambiguïté et le franchissement. Par sa parole, elle engendre des franchissements de tous ordres. Parole de désir, elle s’oppose à la parole de la loi ; parole de la féminité, elle s’oppose à celle de la masculinité ; parole de l’ambiguïté, elle repousse l’univocité de la parole dite légitime ; enfin, geste de franchissement suprême, elle brave le silence qu’on veut lui imposer et elle pulvérise, par son verbe, les frontières et les barrières. L’ouverture des Mille et une nuits n’est pas une astuce pour mieux distraire mais un enjeu dont l’issue est le refus de mourir. Shahrazade, transcendant son simple statut de personnage de fiction qui lui assigne d’être une « bouche conteuse », est plus que cela : elle est « gardienne du lieu ». Les textes qu’elle dévide, s’ils sont tous emplis de la parole de la loi, mettant en exergue la perfidie des femmes, la bestialité des Noirs et le pouvoir absolu des Rois, sont encore plus la scène du désir. Elle ne peut donc mourir sous peine de briser, de suspendre la parole salvatrice. Si Shahrazade disparaissait, la parole créatrice ne pourrait plus être énoncée.

Parler pour (sur)vivre, créer pour perdurer, raconter pour transformer. Des enjeux que l’on retrouve chez les écrivain.e.s contemporain.e.s et qui nourrissent leurs œuvres. Dominique Le Boucher, par exemple, évoque la musicalité d’une langue métissée, vectrice du conte arabe, qui s’inscrit dans le quotidien de la Cité et le transforme. La réappropriation des enjeux du recueil de contes est, de plus, particulièrement explorée dans le cinquième chapitre des Mille et une nuits aujourd’hui. Intitulé « Écrivaines et écrivains, lectrices et lecteurs des Nuits », ce chapitre explore l’influence de l’ensemble contique sur les textes de sept auteur.e.s : les Algérien.ne.s Rachid Boudjedra et Malika Mokaddem, la Chilienne Isabel Allende, l’Italienne Annie Messina, le Guadeloupéen Daniel Maximin, la Tunisienne Fawzia Zouari et, enfin, le Sud-Africain André Brink. Christiane Chaulet Achour entreprend ainsi une étude intertextuelle qui aborde ces œuvres en posant trois questions majeures : qui (ra)conte ? que (ra)conte-t-on ? pourquoi (ra)conter ? Se dégage ainsi, de texte en texte, des frères et des sœurs de Shahrazade (écrivain.e.s, narrateur.ice.s, personnages…) qui, à travers leurs histoires, portent sur leur environnement social et politique un regard critique dévoilant les conflits contemporains. La critique s’appuie, tout en l’adaptant, sur une catégorisation menée par Dominique Jullien, autrice des Amoureux de Schéhérazade, qui observe quatre courants dans l’interprétation des Nuits : le politique, l’esthétique, le féministe et l’introspectif. Or, ce cinquième chapitre des Mille et une nuits aujourd’hui voit le retour régulier de la Parole au féminin. Celle-ci peut aussi bien être politique, esthétique, féministe qu’introspective. Elle est donc plurielle et varie d’une femme à l’autre, d’un.e écrivain.e à l’autre. Toutefois, la Parole au féminin est appréhendée chez les auteur.e.s étudié.e.s dans ce chapitre comme un medium de résistance. Chajarat Eddour, l’épouse du narrateur-personnages des Mille et une années de la nostalgie (1979) de Rachid Boudjedra, est censée rassembler la révolte des femmes. Dans L’île et une nuit (1995) de Daniel Maximin, Marie-Gabriel, la principale protagoniste, affronte un cyclone qu’elle ne peut fuir et symbolise l’esclavage. La parole, conjuratrice de la peur, est alors un acte de résistance qui a pour finalité la liberté d’un peuple enchaîné, réifié, par le système de domination esclavagiste. Dans un roman se déroulant en Afrique du Sud à la veille des élections démocratiques de 1994 (Les Imaginations du sable, 1996), André Brink, quant à lui, interroge ensemble mémoire et parole de femmes insoumises. Ces réécritures, qui s’inspirent du personnage de Shahrazade, soulèvent néanmoins une question : l’opposition de la parole de la loi et de la parole du désir, celle de Shahrazade, la « gardienne du lieu », suffit-elle à faire de la conteuse une figure féministe ? Les Mille et une nuits aujourd’hui, loin de présenter une apologie aveugle du personnage, en démontre au contraire toute l’ambiguïté. C’est dans cette perspective que Christiane Chaulet Achour fait entendre les voix d’autrices arabes rejetant un modèle écrasant et stéréotypé de la femme / créatrice arabe, calqué sur la conteuse des Nuits. Des voix qui refusent également que la révolte des femmes se fasse dans l’ombre.

Les Mille et une nuits aujourd’hui éveille chez son lecteur une urgence de (re)lire et de (re)découvrir les contes des Nuits et les créations littéraires des auteurs et autrices qu’ils ont influencés de par le monde. Chaque réécriture, chaque réinvention, enrichit cet univers contique d’une histoire/interprétation nouvelle et ajoute à sa complexité, en alliant la magie du verbe au pouvoir de l’écriture. Toutefois, il ne s’agit pas pour les écrivain.e.s contemporain.e.s de composer des textes-hommages à ce monument littéraire. Comme le démontre Christiane Chaulet Achour tout au long de son étude, se confronter aux Nuits aujourd’hui, c’est d’abord interroger, par la fiction, les débats et conflits du présent.

Christiane Chaulet Achour, Les Mille et une nuits aujourd’hui, Effigi, collection « Littératures, Cultures, Sociétés », juin 2020, 224 p., 16 €