Pierre Guyotat : « Je chante par ma plaie »

Dans l’œuvre de Guyotat, les corps sont omniprésents : corps de cinq cent mille soldats, corps innombrables des morts oubliés de l’Histoire, corps asservis, torturés, corps désirants… Corps partout, autant objets que sujets de l’écriture, corps des autres ou corps de l’écrivain. Ces corps s’entrechoquent, se caressent et se tuent dans le même instant, s’asservissent et se baisent, se lèvent de leurs propres cendres, défèquent, pissent et éjaculent en pleine lumière.

Cette omniprésence des corps engage une politique, une érotique, une poétique – l’écriture, les corps, le politique étant indissociables. L’Histoire et la pornographie se rejoignent, le sang et le sperme s’écoulent en même temps, les ombres du passé sont les plus actuelles, le mort est le plus vivant. Les livres de Guyotat peuvent être lus comme une histoire des corps dans tous leurs états, une œuvre dans laquelle les corps sont exhibés dans toutes leurs dimensions, celles qui incluent leur aliénation comme leur orgasme, celles par lesquelles chaque corps est relié à des milliers d’autres, vivants et morts, corps érotiques et politiques et poétiques.

Les rapports entre tous ces corps produisent le développement d’une écriture par laquelle les identités, les temporalités, les hiérarchies, les normes se troublent, s’entremêlent, s’excluent ou se chevauchent, sont prises dans des tourbillons qui les décapitent, dans des réseaux qui en révèlent la complication vertigineuse. Ces rapports font que l’œuvre peut osciller entre ou inclure simultanément des registres ou genres très divers : épique, historique, critique, intime, outrancier, pornographique, lyrique…

L’œuvre de Pierre Guyotat est, de manière multiple, à tous les niveaux, créatrice et critique, l’un n’allant pas sans l’autre : critique des normes établies, des discours officiels, des pratiques valorisées par la morale d’une société qui n’hésite pas à commettre les pires crimes ou à oublier ceux qui ont permis à cette société d’être ce qu’elle est, c’est-à-dire bourgeoise, riche, pourrie, violente, meurtrière ; critique d’une littérature simpliste et complice, participant à la domination, et valorisation d’une autre écriture par laquelle naîtront de nouvelles formes, de nouveaux enjeux, de nouvelles visions, de nouvelles relations poétiques et politiques…

Comment écrire les corps ? Comment écrire l’Histoire ? Comment écrire soi et les autres ? Comment écrire la violence, la domination, le désir ? Surtout : comment écrire que tout cela est indissociable, et doit absolument l’être, pour qu’adviennent à la fois une critique et une création qui concernent autant l’écriture que le politique ?

Il faudra donc à Guyotat, de livre en livre, autant détruire que créer pour construire des architectures étranges, baroques, des textes d’un nouveau genre, axés sur la matérialité des corps plus que sur la détermination de personnages, développant des blocs plutôt que des phrases, des paragraphes ou des récits, blocs ou flux dans lesquels les temps se heurtent, les sujets s’échangent, les places bougent – des textes qui laissent un espace grand ouvert à l’irrationnel, à la pulsion et au paradoxe, au mouvement incessant, textes constitués par la logique du texte, non par celle de la littérature établie ou des vraisemblances sociales (encore moins des convenances morales). Guyotat est un écrivain qui a reconnu que la critique radicale et la guérilla que la littérature peut mener doivent se faire de l’intérieur de la langue.

De l’étrange dispositif impliquant masturbation et écriture jusqu’au coma qui préside au livre intitulé, justement, Coma, Pierre Guyotat n’a cessé d’écrire avec son corps, à partir de son corps, en impliquant son corps – corps malade, corps presque mourant, corps éjaculateur, corps libidinal, corps travaillé et façonné par l’Histoire, par des normes morales rigides, par un psychisme aliéné, par un système de domination où ce corps n’a pas sa place et ne doit pas exister sinon pour être violenté et interdit.

Ce corps est subi et agissant, il est ce par quoi le monde et le cours des choses s’imposent mais aussi ce par quoi être relié au monde, aux autres, à soi, selon des affects très divers ou des actions « libératrices ». Plus que d’être relié, il s’agirait d’intersection, de chiasme, de compénétration, de co-variation : soi dans le monde et inversement, soi dans l’Histoire et inversement, soi dans les autres et inversement – ce qui implique un éparpillement de soi et une internalisation de l’Histoire ou des autres, une distance d’avec soi et une proximité du lointain de l’espace ou du temps…

Dans cette logique, tout est renversé et apparaît selon des points de vue nouveaux : le monde est nouveau et la langue est nouvelle puisque, pour Guyotat, il s’agit bien de cela : créer un monde nouveau et une langue nouvelle – une révolution poétique, ontologique, politique…

Dans les livres de Guyotat, le corps est corps désirant, c’est en tant que tel qu’il est à la fois expérimenté et interdit. Guyotat a beaucoup écrit sur les matières du corps, ses humeurs : merde, pisse, sang, sperme. Si les fluides du corps et leur écoulement peuvent apparaître comme une traduction de l’écriture telle que la veut Guyotat, ils sont aussi l’expression du corps désirant – un désir qui s’écoule, indifférencié, flux non orienté vers un objet défini, vers une finalité valorisée, un flux informel et impersonnel plutôt qu’une réalité soumise à une forme codée. L’idéal du désir comme celui de l’écriture s’opposent à ce qui, plus solide et formé, implique un ordre, des hiérarchies, des usages et finalité que la fluidité du sperme ou la mollesse de l’excrément excluent.

C’est ce désir qui habite le corps dans l’œuvre de Guyotat, comme c’est ce qui tend plutôt vers le solide et le fixe que ce désir affronte. Les identités sociales, sexuelles, politiques se heurtent mais aussi s’inversent, se brouillent, se fluidifient à l’image du sang ou du sperme qui s’écoulent, de la merde qui surgit et que l’on contemple. En tant qu’il est corps désirant, le corps chez Guyotat est en lui-même le lieu d’une résistance, comme il est en lui-même le siège d’une attaque permanente de systèmes de domination normalisateurs.

L’écriture de Guyotat est branchée sur le corps désirant autant que celui-ci l’est sur l’écriture : chacun apparaît pour l’autre comme une puissance fluidifiante, l’écriture permettant le décloisonnement des virtualités du corps autant que le corps-désir permet d’inventer une écriture-flux loin des polices de la syntaxe ou des genres. Cette présence ou action du corps désirant et son rapport à l’écriture sont sans doute ce qui relie les différents moments de l’œuvre de Guyotat, des premiers livres où le Je semble dissout jusqu’au cycle autobiographique où le Je n’est pas moins dissout, existant selon un flux impersonnel.

On peut lire Tombeau pour cinq cent mille soldats ou Éden, Éden, Éden comme l’envahissement dans l’écriture du corps désirant, comme la prolifération d’une écriture désirante autant que celle de l’écriture dans le corps et le défaisant, le faisant flux. S’affirme un désir polymorphe, sans objet prédéfini ni identité fixe, sans sujet au sens classique – un désir « schizophrénique », pour reprendre Deleuze et Guattari, ou un désir queer : mobile, nomade, indifférencié, s’étendant à tout.

Ce mouvement du désir est également présent dans les œuvres « autobiographiques » où il s’agit, en se rapportant à soi, de se perdre, de perdre le Je pour qu’advienne un sujet pluriel, nomade, un sujet-flux, désirant, qui n’est que le flux indifférencié, impersonnel, du désir qu’il devient. Dans Vivre, Guyotat définit la sainteté comme une « autovidange permanente », une volonté de dépossession mais aussi, littéralement, une transformation de soi en un écoulement, un flux que l’on devient et qui ne cesse de couler. C’est cette « autovidange » qui est l’enjeu des œuvres autobiographiques dans lesquelles il s’agit moins de se retrouver que de se perdre, d’advenir en tant que flux du désir par lequel se mettent à vivre toutes les puissances du On, des peuples de l’Histoire, toutes les puissances du corps, la multitude infinie du corps, toutes les connexions et dérives possibles.

Si Coma est parmi les livres les plus incroyables, c’est parce qu’il pousse au maximum cette logique du désir : le corps y est subi, au risque de la mort, mais par ce qu’il advient au corps à l’occasion du coma, se libère une fluidification qui atteint et libère autant la pensée, sa puissance irrationnelle, délirante, une pensée ignorante des frontières psychiques, culturelles, logiques, morales : tout y est connecté et tout est emporté – le corps écartelé selon des affects proliférants, l’esprit nomadisé et voyageant d’image en image, de vision en vision, l’écriture devenue rythme, chant, elle-même écoulement… Il ne s’agit pas de se dire mais de faire exister par le verbe, par la langue, par le livre ce qui les déborde de toutes parts – de faire exister un nouveau sujet, multiple, nomade, errant, pris et déchiré par les altérités les plus étrangères…

Il se dit aujourd’hui que Pierre Guyotat est mort. Ce qui est évidemment faux.