Néo-romantiques et néo-dandys, entretiens (2) : Eva Bester

Eva Bester, journaliste et auteure, guérisseuse du spleen est l’une des motivations premières de cette série qui ne pouvait se faire sans elle tant elle semble incarner la figure première du néo-romantisme.

Elle nous rappelle combien le XIXe siècle nous poursuit et nous accompagne dans la difficile expérience de la mélancolie depuis 2013, à travers sa célèbre émission sur France Inter Remède à la Mélancolie. Elle est, en outre, l’auteure de différents ouvrages qui approfondissent les pistes de son émission, ainsi qu’un essai sur Léon Spilliaert, dont l’œuvre picturale fait surgir des paysages urbains un fantastique macabre.

Que garde-t-on du XIXe siècle ?

Pas grand-chose : la grandeur, la quête d’absolu ou le vocabulaire raffiné tendent à disparaitre, mais si l’on voit les choses du bon côté : les cas mortels de syphilis aussi.
Nous avons peut-être hérité d’un pessimisme fin-de-siècle majoré, notamment devant l’avenir. Ce début de siècle est plus que jamais hanté par la notion de finitude. On envisage la possibilité de la destruction du monde (écologie) et de l’extinction de l’humanité (nucléaire) dans une ère absurde et sans dieu. C’est un peu rude.
Disons que l’idée de décadence, très à la mode fin 19e, s’applique aujourd’hui aisément à presque tout ce qui existe. Voilà, je conclus par une phrase réactionnaire.

Le terme « romantisme », nom de baptême du mouvement magnifique, désigne aujourd’hui tout autre chose. Quelle serait votre définition ?

L’ailleurs, et donc l’impossible. Car l’absolu auquel aspire le romantique n’est pas de ce monde. Malgré le fait que ses quelques jubilations frôlent l’extase, l’être romantique est assez malheureux. J’aimerais bien ne pas l’être du tout, mais c’est un long et douloureux travail que d’accepter le réel dans toute sa cruauté.

Vos habitudes de dandy ?

Penser à la mort, voir le grotesque en tout et d’abord en soi, plaisanter sans cesse et même dans les pires situations – la dernière fois étant il y a deux semaines, devant le cadavre de quelqu’un d’aimé.

Célébrer l’échec, le rien, l’inutile. Chercher frénétiquement les plaisirs et les lueurs dans ce vaste hangar froid qu’est le monde. Je prononce évidemment la dernière phrase en direct d’un tableau crépusculaire de Caspar David Friedrich avec un peignoir en soie et un fume-cigarette.

Un texte ? Un œuvre ? Un film ? Partagez vos références néo-romantiques.

A rebours de Huysmans, Le portrait de Dorian Gray de Wilde, les interviews de Françoise Sagan, les poèmes de Baudelaire, les nouvelles d’Edgar Poe, De l’inconvénient d’être né de Cioran, Le Casanova de Fellini, La Dolce VitaHuit et demiLa grande Bellezza de Paolo Sorrentino, les artistes Alfred Kubin, Léon Spilliaert et Edward Gorey.

Un secret de votre art de vivre ?

A force de collectionner les fantômes, je ne peux m’empêcher de penser à la mort des gens que j’ai en face de moi, quel que soit leur âge. Ça me rend assez pressée de vivre. J’accepte de perdre du temps uniquement pour des choses drôles. S’il ne fallait poursuivre qu’un seul but, je choisirais le rire.

Un ou des plaisir(s) d’héroïne romantique ?

L’émerveillement facile. L’enthousiasme décuplé quand survient la joie.

Envie de vous échapper du monde par le rêve et par l’art ? Comment procéder ?

Tout chef-d’œuvre a la capacité de nous extraire de nous-même, et l’on ne demande que ça. Comment procéder ? Je crois que quelqu’un essaye désespérément de trouver la réponse chaque dimanche à 10h10 sur France Inter.

Pour le rêve, étant donné que je ne fais presque que des cauchemars, (ce n’est pas une pose romantique, j’aimerais vraiment ne pas passer la nuit avec moi), je parlerais plutôt de rêverie éveillée. Inventer des choses absurdes pour s’amuser. J’ai un bestiaire imaginaire que je convoque quand le réel fait trop du sien.

Nos références romantiques mourraient d’amour fou. Comment y survivre ?

Je crois que la mauvaise nouvelle est aussi la bonne : on y survit. Parfois avec un petit bout en moins. Pour que ce bout manquant ne soit pas trop gros, j’imagine qu’il faut avoir un bon rapport à soi et ne pas être effrayé par la solitude. Mais finalement, peu de gens semblent aimer se fréquenter.

Léon Spilliaert