Dans la gueule de l’ours : Croire aux fauves de Nastassja Martin

« Maintenant tu es miedka, celle qui vit entre les mondes » : miedka, c’est-à-dire marquée, moitié ours, moitié femme. Car ce qui ouvre ce saisissant récit, c’est la rencontre en août 2015 avec un ours, qui a failli tuer la narratrice, Natassja Martin, anthropologue spécialiste de l’animisme dans le Kamtchatka. Le visage dans la gueule de l’ours, elle réussit à sortir de cette étreinte, mais restera pour toujours marquée par cette émergence d’une force animale. Si elle en réchappe, défigurée, son identité a définitivement vacillé et avec elle les frontières entre les civilisations, entre l’animal et la femme, entre nature et culture. Cette rencontre l’a menée dans un état métamorphique, aux limites indécises, comme le souligne d’emblée l’exergue emprunté à Empédocle : « Car je fus, pendant un temps, garçon et fille, arbre et oiseau, et poisson perdu dans la mer. » C’est là, comme l’écrit magnifiquement l’autrice, un livre des confins et de la marge, de la liminarité et de l’entre-deux-mondes.

La première moitié du récit accompagne le trajet d’un corps à réparer, d’une âme à consoler : de la Russie à Grenoble, en passant par La Pitié-Salpêtrière. Le corps brisé est à la merci des uns et des autres, et le livre saisit avec force la dépossession de soi qu’initie l’entrée dans la durée des soins et des opérations. C’est l’histoire d’un corps dépossédé ou tiraillé, quand la narratrice reste longtemps attachée dans un sinistre hôpital au fond de la Russie, quand les diagnostics s’opposent, quand les maladresses succèdent aux violences involontaires. Il faut lire ce récit comme l’envers du Lambeau de Philippe Lançon ou de Réparer les vivants de Maylis de Kérangal, tant le corps intime de la narratrice est le lieu d’une lutte, d’une géopolitique hospitalière, d’un conflit de territoire : chacun tour à tour s’approprie la blessure de Nastassja Martin, l’intègre dans un système de sens, l’interprète pour domestiquer la violence de l’événement. Au lieu de réduire cette rencontre dans une structure de sens, l’anthropologue choisit quant à elle de « suspendre [s]on jugement », pour constituer cette expérience comme un vide ou un centre magnétique autour de quoi c’est à l’inverse tout le monde sensible et la manière de le penser qui sont ressaisis.

Rien ne saurait guérir ce vacillement identitaire, ni assigner à résidence l’anthropologue, dans le rôle de la patiente : comme Jeanne Favret-Saada, ethnographe de la sorcellerie, Nastassja Martin est « profondément affectée », et tout le livre a l’ambition de déplier la force de cet affect, qui altère en profondeur les représentations et les identités. Prendre le parti de l’affect, ce n’est pas céder au sentiment mais oser brouiller les partages des champs entre science et littérature, entre la rationalité de la veille et l’onirisme du sommeil. Et ici tout particulièrement en donnant à lire conjointement les deux carnets de terrain de l’anthropologue, le carnet de jour où inscrire les notations et le carnet nocturne où consigner les rêves.

« Je dois dire que j’ai deux carnets. L’un est diurne. Il est empli de notes éparses, de descriptions minutieuses, de retranscriptions de dialogues et de discours, opaques le plus souvent, jusqu’à ce que je rentre chez moi et que j’y mette de l’ordre ; jusqu’à ce que j’ordonne cet amas de données détaillées pour en faire quelque chose de stable, d’intelligible, de partageable. L’autre est nocturne. Son contenu est partiel, fragmentaire, instable. Je l’appelle le cahier noir, parce que je ne sais pas bien définir ce qu’il y a dedans. Le carnet diurne et le cahier nocturne sont l’expression de la dualité qui me ronge ; d’une idée de l’objectif et du subjectif que je sauve malgré moi. »

Croire aux fauves exhume ce cahier nocturne, en fait sa matière, en saisit les interactions avec l’outil diurne de notation et d’observation, pour mêler comme le désirait Claude Lévi-Strauss le rationnel et le poétique. Par ce geste, ce récit s’adosse à la tradition anthropologique du deuxième livre, fortement analysé par Vincent Debaene dans L’Adieu au voyage puis Eléonore Devevey dans Terrains d’entente : après ou en marge de la somme scientifique, l’anthropologue compose un second ouvrage aux lisières de la littérature, non pas seulement pour ouvrir le savoir anthropologique à un plus vaste public, mais pour confronter les sciences sociales à la littérature, à ses formes inventives et ses dispositifs déstabilisants. Mais Nastassja Martin tord cette tradition illustrée par Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques ou Philippe Descola dans Les Lances du crépuscule pour saisir dans ce bouleversant récit ce que le terrain fait à l’anthropologue. Le terrain, ce n’est pas seulement une somme de données à observer, une collection de rituels à consigner ou de croyances à analyser comme on épingle des papillons : le terrain, c’est du vivant en mouvement, qui vous chavire et tente parfois de vous broyer le crâne dans sa gueule. C’est la condition de chercheuse que la littérature permet de cadastrer avec soin, en tournant le dos à l’ambition scientiste d’un savoir désaffecté : la rencontre avec l’ours a contraint Nastassja Martin à se départir de la position d’extériorité pour engager littérairement une réflexivité impliquée et charnelle.

Pour autant, il ne s’agit pas de délaisser l’anthropologie pour investir la littérature, mais de retourner à l’anthropologie après un long détour : Croire aux fauves est le récit de ce détour qui part de l’anthropologie pour y revenir, qui s’ouvre sur le Kamtchatka avant d’y retourner. Au lieu de l’hôpital, le refuge, la tente, manière de faire sécession ou d’entrer en résistance avec la modernité occidentale. Car ce qui saisit dans ce livre c’est combien cette révolution d’un corps singulier, jusque dans ses blessures inguérissables, rend compte d’une révolution en cours du monde vivant : le bouleversement climatique révolutionne sans commune mesure le partage du vivant, estompe les frontières et relance la nécessité de nouveaux dialogues. Avec la colonisation, la modernisation et le dérèglement climatique, le vivant cesse d’être prévisible, ou comme les peuples arctiques le lui disent, pour manifester que les savoirs traditionnels sont désormais inopérants : le sens commun ne fait plus sens. Et alors le malaise qui traverse l’autrice ne saurait plus se réduire à une blessure individuelle, c’est au contraire le contrecoup d’un basculement et d’un effondrement généralisés : « Mon problème, c’est que mon problème n’appartient pas qu’à moi. Que la mélancolie qui s’exprime dans mon corps vient du monde. » Et c’est ce que dit avec force ce récit à la croisée des disciplines : la puissance politique de la mélancolie.

Nastassja Martin, Croire aux fauves, éditions Verticales, octobre 2019, 252 p., 12 € 50 — Lire un extrait