RIPLEY(S) : (RE) CRÉATION

Alien: (Re)Generation s’ouvre sur les corridors déserts de l’Auriga. Le vaisseau flotte dans l’espace, en orbite autour de la Terre. Le silence de ses couloirs, le vacillement des néons, préviennent le spectateur que des années ont passé depuis que l’équipage du Betty, du moins ses survivants (Call, DiStefano, Vriess et Johner) ont réussi à faire démarrer l’appareil et, abandonnant Ripley derrière eux, à quitter le cimetière qu’il représentait : Purvis est mort, emportant dans l’explosion de sa poitrine le crâne de Wren, Gediman a été tué par le nouveau-né de la Reine. La Reine elle-même a été détruite par sa progéniture, qui s’est réfugiée dans le Betty, y massacrant DiStefano avant que Call ne parvienne à ouvrir un sas et à précipiter le monstre dans l’espace — reprenant à son compte la bravoure et la détermination de Ripley, et devenant par là-même, la nouvelle héroïne du film.

Le Betty a touché terre, ses trois derniers occupants sauvés.

Call a retrouvé Ripley avant l’explosion supposée de l’Auriga — ce que le spectateur ne savait pas — mais celle-ci l’a encouragée à fuir, en la laissant derrière eux. La mémoire de leur dernier dialogue résonne le long des corridors, qui au fur et à mesure de la progression du spectateur au cœur de l’Auriga, se muent en tanières des aliens — comme elles étaient figurées dans le film de Cameron : mélange de matière organique et de structures métalliques, les couloirs réarrangeaient l’espace en convoquant à nouveau l’art de Giger (os et machines confondus), pour ouvrir sur la chambre de la Reine où les œufs (producteurs des « face-huggers ») étaient pondus.

La légende apparaît à l’écran alors que l’on pénètre dans une artère plus large.

Auriga.

Year: 2399.

Dans l’obscurité de la pièce, un trône bleuté apparaît par intermittence, éclairé par le clignotement d’un néon. On y discerne (mal) un corps. La caméra s’attarde sur une main, dont les griffes noires ont poussé, certaines brisées mais encore puissantes. La peau est claire, humaine, le cuir de l’uniforme déchiré, sali. On reconnaît le vêtement que portait Ripley dans la Résurrection, mais alors que la caméra progresse vers le visage, le néon s’éteint. Lorsqu’il se rallume, la structure osseuse de la tête de la Reine envahit l’écran, et peu à peu se dresse.

Noir.

Nouveaux visages : deux hommes devisent, en riant, dans une douche commune. Ils se sèchent dans les vestiaires, s’habillent : on comprend que ce sont des astronautes. Sur les vêtements de l’un deux, le sigle des industries Weyland-Yutani est complété par un S dont on ne connaîtra la signification que bien plus tard. Les deux hommes sont attendus pour une réunion avant le départ, ils sont en retard, regard de reproche du chef d’équipe : une grande femme blonde qui, après s’être interrompue, reprend la parole.

L’heure est venue d’affronter le Labyrinthe, dit-elle. Vous avez été choisis.

Ils sont sept.

Ils, dont les deux retardataires, sont cinq hommes et deux femmes.

On apprendra à les connaître pendant leur vol vers l’Auriga : l’orbite terrestre du vaisseau hanté ne nécessite plus le recours à la cryogénisation pour l’atteindre et les interactions entre les différents personnages seront alors mises à jour.

La femme blonde s’assombrit.

Cette fois, je me joindrai à vous.

Murmures parmi les sept missionnaires, l’un des deux hommes de la première scène prend la parole.

Nous serons… huit ?

La femme blonde acquiesce.

Ils étaient sept à bord du Nostromo, reprend l’une des deux femmes.

Non, répond la blonde.

Une ombre passe sur le visage des missionnaires, ils savent de quoi elle parle.

Il y avait huit passagers à bord du Nostromo.

Le second retardataire jure.

Et cela a été décidé par qui… ? crache-t-il entre ses dents.

Une très jeune femme entre, et tous retiennent leur souffle, la reconnaissant.

Gouverneur… dit la femme blonde, avec respect.

Elles se serrent la main, puis la jeune femme se tourne vers les sept missionnaires.

Je comprends vos doutes mais ce qui se passe là-haut nécessite toutes les forces en présence, si nous voulons mettre un terme à cette folie, commence-t-elle d’une voix assurée, avant de résumer la situation afin que le spectateur puisse raccrocher à l’histoire, et à son développement.

Si Alien et ses suites reproduisaient la figure mythique de Sisyphe, condamné à répéter inlassablement le même geste, (Re)Generation (Laurent Herrou, 2022) s’en affranchit en rebondissant sur le personnage créé par Jean-Pierre Jeunet et, de la même manière que Neill Blomkamp (réalisateur du très réussi District 9) souhaitait reprendre la saga à partir de la fin du film de Cameron, ignorant la tragédie finchérienne et développant l’histoire à partir des personnages de la Ripley originale, de Newt et de Hicks, Herrou crée une nouvelle mythologie, qui s’articule à la fois sur le mythe du Minotaure (l’Auriga en guise de Labyrinthe où sont régulièrement envoyées des missions spatiales pour tenter d’en percer le secret) et celui d’Ellen Ripley — on n’oubliera ni les écrits de Robert Morse, ni le travail de l’androïde Call, une fois de retour sur Terre, et ses nombreuses contributions à la légende du personnage.

Deux axes sont importants aux yeux de l’auteur, suivant les cycles de reproduction du parasite, tels qu’ils apparaîtront successivement dans les prequels de Ridley Scott, Prometheus (2012), Covenant (2017) et Awakening (2020) : à la fois la destruction de la Reine, par Ripley Numéro 8 et sa propre descendance, qui met un terme définitif (du moins peut-on l’envisager à la fin du film de Jeunet) à la ponte des « face-huggers » ; la préservation d’un spécimen Alien_LV-426 dans les laboratoires Weyland-Yutani-Shaw de Saint-Petersbourg, dont on ne saura rien ni du genre, ni de l’état de conservation, permettant d’envisager, par sa libération accidentelle ou volontaire, une vague de contamination sur le continent russe.

Combinant ces deux éléments, Herrou choisira de baser son opus près d’une vingtaine d’années après les événements relatés dans la Résurrection, au moment où une nouvelle mission s’apprête à prendre le départ vers le Labyrinthe. Le spectateur y sera convié à s’interroger sur deux points particuliers : pourquoi l’Auriga n’a-t-il pas été détruit ? Que s’est-il passé sur Terre dans l’intervalle entre l’échappée du Betty et cette recréation du mythe du Minotaure dans les couloirs du vaisseau original ?

Un troisième point est soulevé par les premières scènes du dernier opus : qu’est-il advenu du personnage de Ripley ? Quel rôle joue-t-elle dans cette suite (si tant est que c’est bien elle que l’on voit dans les premières images du film) ? Et vers quelle « espèce », sa loyauté ira-t-elle ?

Interrogé sur sa volonté de détourner Ripley du destin voulu par Jean-Pierre Jeunet, Laurent Herrou reprendra à son compte la mythique et supposée allégation de Gustave Flaubert à propos d’Emma Bovary : « Ripley, c’est moi ! » Il rendra hommage au réalisateur Ridley Scott, dont le prénom et sa concordance avec le nom du personnage n’auront échappé à personne, pour, le premier, avoir osé jouer avec les codes du genre et de l’autofiction au cinéma. Il rappellera combien la figure du Minotaure est importante à ses yeux (on se souvient du succès de ses Mythologies, parues en 2020 aux éditions P.A.T.) et racontera que cette image de Ripley, assise à sa place sur le trône laissé vacant par une Reine déchue, le hantait depuis le premier film — probablement depuis le deuxième film plutôt, celui de James Cameron qui met en lumière cette monstrueuse Reine, mais chacun est libre de jouer avec sa propre légende.

Le silence rare dans le milieu du cinéma qui a entouré (Re)Generation avant sa sortie, simultanément sur Netflix et sur les écrans internationaux, a laissé longtemps le doute planer sur l’absence (regrettée dans les prequels de Scott, même si le personnage n’était pas encore né) ou la présence de l’actrice Sigourney Weaver au générique du film, dans son rôle original. On connaît aujourd’hui la réponse à cette question cruciale mais par souci de suspense, on terminera simplement sur les mots d’Ovide, qui soulignent le titre à l’affiche :

« Everything changes, nothing perishes. »

*

RIPLEY(S) est une création.
RIPLEY(S) est à la fois analyse de film, projection (auto)fictionnelle, chronique et roman : un texte hybride qui ne répond pas à la question, de la poule ou de l’œuf — peut-être pour la bonne raison que l’œuf, ici, n’engendre pas la poule (mais sa chair).
RIPLEY(S) est chronologique et désynchronisé — c’est une somme de voix qui à partir d’un personnage, le déconstruisent ou se déconstruisent, pour tenter d’en approcher une vérité / version.
RIPLEY(S) est un rendez-vous : une autopsie bimensuelle pour comprendre l’humain et dénicher le monstre qu’il abrite.
RIPLEY(S) est une femme(s).