Dock en scène : à propos de L’Éloge indocile de la psychanalyse

« (…) les yeux dirigés vers l’aurore, je m’aventurai dans le val étroit des métempsycoses. » André Gide, Le Voyage d’Urien

La vie est une chienne qui n’a pas épargné Samuel Dock. Dès les premières pages de L’Éloge de la psychanalyse le propos est situé : vingt ans, la mort d’un ami ; on imagine la morgue, le corps aimé livré à la succion des plantes et à la voracité des asticots… très vite le jeune Samuel se met à déconner : la psychanalyse lui sauvera la vie… comment ? Samuel a rencontré quelqu’un qui désirait l’entendre… sérieusement.

L’Éloge indocile de la psychanalyse se présente sous la forme d’un abécédaire de la pratique fomentée par Freud vers 1895 comprenant 130 entrées de A pour « abandon » à Z pour « zone érogène ». Le projet de l’auteur, psychologue clinicien, doctorant et analysant est de proposer aux profanes de « s’approprier les enseignements métapsychologiques et renouer avec cette psychopathologie de la vie quotidienne que Freud lui-même protégeait ». Ce faisant, avec son nouveau livre, Samuel Dock poursuit le travail de passeur déjà initié depuis plusieurs années en pointant avec justesse que les pires ennemis de la psychanalyse sont les psychanalystes eux-mêmes.

Mais il y a plus et c’est ce plus qui, selon nous, distingue l’ouvrage de Samuel Dock des publications d’un champ où généralement l’hermétisme doctrinaire le plus morne côtoie des ouvrages qui répètent ad nauseam ce que l’on sait déjà… D’abord, l’implication résolument affirmée de l’auteur parsemant son texte de fragments cliniques et autobiographiques qui suggèrent, au fond, qu’il s’agit de la même opération à condition de se plier à une démarche d’objectivation de la subjectivité. Cette manière de faire s’inscrit dans une lignée illustre qui ne doit pourtant pas écraser un texte dont la portée est autre. Si Jean Allouch dans Érotique du deuil au temps de la mort sèche montre que l’objet du deuil est insubstituable – plus que de changer d’objet, le deuil impose d’en modifier le rapport -, il signale aussi tout ce que son texte doit à la mort de sa fille, et ce dès les premières pages. Sigmund Freud, précédemment, rappelle également que L’Interprétation du rêve est une réponse à la mort de son père… Pour Samuel Dock ce qui motive l’écriture c’est encore la mort, celle d’un ami… sans doute un suicide (de quoi meurt-on à vingt ans de ce côté-ci du monde ?) Drôle d’indien pensera-t-on ? Peut-être mais alors, il s’agit d’un indien Cachivo car, au final, l’opération symbolique à laquelle se livre Samuel Dock n’est pas sans rapport avec les rituels endocannibaliques des sociétés amérindiennes dont les endeuillés ingèrent leurs morts pour être à la vie…

Autre point qui retient l’attention : l’homosexualité de l’auteur qui évite avec subtilité l’écueil de la revendication. Les belles âmes joueront l’outrance, convoqueront la bienveillante neutralité, feindront l’étonnement devant une question réputée résolue en omettant que toute l’œuvre freudienne – toute ! – est à ressaisir comme le produit d’un dispositif transférentiel d’un homme avec un homme (Lionel Le Corre, L’Homosexualité de Freud, 2017)… C’est pourquoi, Samuel Dock a bien raison de rappeler les dégâts provoqués par les thérapies de conversion, les doctes ricanements des petits maitres universitaires ou encore les consœurs ou confrères pour lesquels les amours grecques ou saphiques restent un douloureux problème… Samuel Dock affirme ses préférences, dénonce l’homophobie manifeste des portes-paroles autoproclamés du champ freudien qui confondent provocation et éthique par la grâce d’un privilège épistémologique mal aperçu, rappelle l’immense travail qui reste à accomplir concernant la problématisation des sexualités minorisées et des études de genre à partir d’arguments internes à la psychanalyse. Bref, Samuel Dock se situe au cœur des débats contemporains et rappelle, s’agissant de la question homosexuelle combien la psychanalyse en tant que discours actuel parmi d’autres discours, conserve une hétéronomie que les petites lettres lacaniennes comme le jargon postfreudien ne parviennent pas à réduire. Autrement dit, la psychanalyse n’échappe pas à la société qu’elle prétend analyser et Samuel Dock en situe les enjeux lorsqu’il évoque également la pornographie, les réseaux sociaux ou les jeux vidéo.

Enfin, cette manière de faire de son symptôme un savoir prouve que Samuel Dock a compris depuis bien longtemps que la parole se prend plus qu’elle ne se donne… et il la prend lorsqu’il s’agit de s’exprimer dans les médias ou ici au fil des pages de son Éloge indocile de la psychanalyse pour montrer et expliquer par exemple les enjeux d’une cure psychanalytique, la porté heuristique jamais épuisée de la théorie freudienne ou la banalité de l’intime de ce que livre l’analysant qui ignore que son analyste a dénoué avant lui les mêmes nœuds de servitude imaginaire… Bien sûr, il se trouvera toujours un spécialiste pour noter que telle notion ou telle autre est insuffisamment travaillée, des esprits chagrins pour regretter le caractère « grand public » d’un texte pourtant porté par un nombre considérable de références… Or c’est là le talent de Samuel Dock qui sait dire simplement, amoureusement, ce qui autrement reste obscur ou opaque…

Samuel Dock

Pour finir, notons que le texte de Samuel Dock est servie par une plume qui a déjà fait ses preuves : Samuel Dock n’est jamais meilleur que lorsqu’il parle de lui car il trouve les mots qui explosent la gangue des convenances, ceux qui brûlent, cognent, déchirent et lacèrent, parce qu’il n’ignore pas, bien sûr, la valeur de la fameuse livre de chair toujours réclamée par l’Autre, parce que surtout, et c’est le plus émouvant, ces larmes sont aussi les nôtres et qu’il nous les livre avec la virtuosité élégante de celui qui ne confond pas l’impudique et l’obscène. On en déduit la question que cherche à résoudre Samuel Dock : en quoi l’expérience de la perte et du deuil détermine-t-elle celle du devenir psychanalyste ? Qu’il s’en débrouille ! Pour notre part, de Samuel Dock, on en veut plus. Encore.

Samuel Dock, Éloge indocile de la psychanalyse, Éditions Philippe Rey, septembre 2019, 432 p., 20 €