Serious Youtubie

Jawed Karim

La toute première vidéo mise en ligne sur Youtube (Me at the Zoo) a déjà été mille fois commentée et recommentée. Jawed Karim, l’un des cofondateurs de la plateforme nous apparaît face caméra devant la cage d’un éléphant. Il constate simplement que l’animal a une longue trompe et qu’il n’y a pas grand’ chose de plus à dire. Le caractère dérisoire de cette scénette de vingt secondes a été compris comme annonciateur de toutes les futures vidéos. Les critiques ne font que formuler le regret d’un Youtube qui serait autre, plus honorable, plus sérieux. Et qui pourrait très bien énoncer un savoir sur l’éléphant, si possible un savoir savant et instructif.

À l’autorité acquise par la spontanéité et la réaction sincère, s’opposerait celle fondée sur le savoir établi. De fait, quand la presse ne se penche pas sur les malheurs de la Youtubie pervertie par les frasques de certains vidéastes, c’est pour sa face savante qu’elle s’emballe. On salue alors la prolifération de chaînes qui rendent accessibles les nombres complexes, la théorie des cordes ou encore l’empire Seldjoukide.

Qu’une autorité s’affirme depuis le monde récréatif passe cinq minutes mais il est des choses sérieuses et il serait bien dommage de se priver des outils numériques nous dit-on. Les institutions d’enseignement se sont ainsi emparées d’un supposé remède à l’ennui ou au désengagement dans l’apprentissage. Les manuels scolaires évoquent des vidéos en tant que pistes « pour aller plus loin« . Des enseignants invitent leurs élèves à se transformer en réalisateurs de salle de classe pour s’approprier les connaissances académiques et par la même occasion satisfaire aux injonctions de pédagogies « innovantes« . Certains se lancent même en Youtubie pour « transmettre autrement » des connaissances, présentées avec la panoplie d’effets visuels habituelle, de pirouettes et de clin d’œils pour ne pas laisser accroire que l’on aurait congédié l’éléphant et sa trompe bien longue. L’esprit de sérieux revient toutefois bien vite, dès qu’il s’agit de remettre un peu d’ordre et de rendre justice au réchauffement climatique ou à Charles Martel maltraités par la vidéo d’à-côté, celle aux cinq mille vues. On est finalement bien dans la serious youtubie.

Mise hors jeu, l’autorité obtenue sans culture savante ne mériterait-elle donc pas plus qu’un regard amusé, si ce n’est condescendant ? Pourtant son émergence est éclairante. Si l’intelligence est la capacité à maîtriser un monde, fusse-t-il tout petit, on ne peut pas dire que celle-ci soit vraiment congédiée. De vidéo en vidéo, on rencontre aisément l’intelligence d’un jeu, l’intelligence des situations comiques, celle de la machine à coudre, ou de la pâte feuilletée. Certains se font connaître avec un tutoriel pour résoudre le Rubik’s Cube brillamment exposé sous vos yeux, et dix ans plus tard discutent des candidats démocrates aux prochaines élections (Pogobat Top 7 Democratic Presidential Candidates 2020). Une partie des balbutiements face caméra est constituée de ces nombreux (how to…?). Ces derniers cohabitent également avec des have you ever noticed that : vous avez déjà remarqué comment le serveur du café… ? vous avez remarqué ce mot que les adultes… ?, etc. C’est dans ces espaces d’étonnement que s’affirment des aptitudes qui ne sont pas uniquement individuelles. Parce que l’on est à l’école de ses propres découvertes, tout en les éprouvant auprès des autres. Le have you ever noticed that est fortement communicatif, il donne envie de comparer, de se mettre à son tour en éveil pour remarquer quelque chose au milieu de ce qui semblait donné. Il amène à aller vérifier ce qui apparaissait comme toujours déjà formé.

Parfois, le savoir savant déclenche vite, trop vite des réflexes d’adhésion et la reproduction de postures professorales. On s’empresse de restituer ce que l’on sait désormais à ceux qui le ne sauraient pas encore. Le have you ever noticed that nous ramène à l’étonnement partagé, au hasard et aux chemins de traverses. Il n’est pas moins sérieux.

Les savoirs scolaires sont plus que jamais balisés en “parcours”, en “axes”, en “repères” chronologiques, ou par des questions fermées. Que l’approche soit sérieuse ou amusante, elle ne nous oriente jamais que vers les éléments d’un corpus déjà sélectionné, éprouvé et estampillé qu’il s’agit de découvrir par soi-même. A l’inverse, les savoirs sans hiérarchie des espaces de vidéos livrés à n’importe qui suscitent de l’inquiétude. Une lutte s’opère ainsi pour accorder toute son importance à une youtubie d’experts sympathiques et peu dangereux, continuation de l’enseignement classique par d’autres moyens. Il s’agit de ne pas abandonner un terrain que l’on espère en un certain sens moraliser, écarter de toutes réelles distractions.

En marge des villes bien quadrillées par les pouvoirs, Luther avait organisé un instruction moins institutionnelle dans les forêts – à l’ombre des buissons. Cette « école buissonnière » d’origine n’avait pas encore été transformée dans nos imaginaires en vagabondages naïfs. C’était le chemin d’une hérésie réussie.