Ad Astra : Brad Pitt à l’huile de coude

On s’assied dans l’obscurité et malgré le couple, le rang devant soi, qui plonge à deux mains généreuses dans un sachet de bonbons, et ce trio, derrière soi, qui fait la même chose avec un enthousiasme tout équivalent (et j’en profite pour poser la question essentielle de ce texte : quand inventera-t-on enfin des emballages de bonbons silencieux ?), on s’abîme vers les étoiles en compagnie de Brad Pitt.

On n’est pas forcément venu pour le gars — même si devant la salle vide (j’étais le premier), j’espérais une projection privée, qui sait, en compagnie de l’acteur ? — mais plutôt pour le nom du réalisateur. James Gray. On en a aimé les premières réalisations, Charlize Theron ou Joaquim Phoenix à leur paroxysme, le nom suffit pour que l’on se précipite. On est soi-même en train de boucler une série auto-critico-fictionnelle sur Alien et le personnage de Ripley, aussi rejoindre l’espace par une soirée pluvieuse sur Oléron semble être une idée lumineuse (comme l’île a la réputation de l’être, et je confirme, même par temps nuageux). Après le film, on dépassera la maison et on marchera dans la nuit jusqu’à la plage, on affrontera les vents infernaux et on cherchera dans cette obscurité constellée d’écume qui gronde à comprendre quelque chose de l’humanité peut-être, ou bien de l’infini — ou encore de son propre pouvoir, en dormance dans ses cellules. Aura-t-on une révélation ? Vous le saurez au prochain épisode.

On accepte donc, la voix grave et empâtée de Pitt qui semble toujours avoir un truc dans la bouche quand il parle (ou est-ce le signe du cheveu sur la langue à l’américaine ?) qui fait que certaines phrases sont difficilement compréhensibles sans le sous-titrage (et pourtant l’on est bilingue) dans un contexte où les mots sont rares. On signe avec l’acteur et on embarque pour la Face Cachée (the Far Side en anglais, ou comment une traduction détourne sans raison une donnée simple) de la lune d’abord, puis pour Mars (très rouge quand même) avant de pousser jusqu’à Neptune (très bleue) retrouver Tommy Lee Jones qui n’a pas (trop) vieilli en plus de vingt ans, alors que son fils (Pitt donc) confesse qu’il devient dingue pendant les soixante-quatorze jours que dure son voyage en solitaire (fallait pas buter les autres, gros malin !).

On se régale pourtant, de la manière dont Gray parvient à replacer un quotidien crédible dans ce Near Future (la traduction a respecté ce Futur Proche, on hésite à la trouver plus que parfaite) qui implante DHL et Subway sur la lune, et charge cent-vingt-cinq dollars au passager interplanétaire le « pack oreiller + couverture ». On y prend la fusée comme on prend l’avion de nos jours, et je l’avoue sans honte, on y croit devant la porte d’embarquement. On imagine bien qu’il y aura d’autres technologies auxquelles personne n’a encore rêvé, et probablement des enseignes aussi révolutionnaires qu’inutiles dans le monde de demain, on n’en oublie pas pour autant, et James Gray non plus, que ce qui cimente l’humain, c’est l’amour (et Liv Tyler, version baudruche).

On a envie pourtant d’aimer cet Ad Astra — autant que les voisins semblent apprécier leurs confiseries — en essayant d’oublier que c’est une marque d’huile d’arachide. On sourit aux mille références qui soulignent et pèsent en même temps sur la modernité réussie du film, le diktat impossible du genre, et combien il est difficile, tout talentueux que l’on soit, de passer après 2001, Alien ou le récent Gravity — en sortant de la salle, on remarquera cela étant que l’assureur local qui a pignon sur rue à Saint-Pierre d’Oléron se nomme Kowalski, ce qui rappellera à certains d’entre vous que George Clooney dérive depuis quelques années dans l’espace pour avoir voulu sauver Sandra Bullock du naufrage de son aéronef, et on sifflera une chanson country en regardant vers les étoiles (ah non, c’est vrai, c’est nuageux).

Finalement, les deux heures se referment sur la même voix de l’acteur quinquagénaire, plus beau qu’avant — les prodiges du Near Future sans doute — à qui il aura fallu ce road-trip contre la montre de la Terre à Neptune pour se délivrer du passé et comprendre qui il était, alors qu’il aurait pu tout bêtement lire L’Alchimiste de Paulo Coehlo, et on aurait passé la soirée à la maison en avalant des tartines de tarama sans penser à rien.

Ad Astra de James Gray avec Brad Pitt et Tommy Lee Jones, 2019, 2h04