Rachid Taha : Je suis africain

Sorti un an après le décès de Rachid Taha, Je suis africain est un disque cosmopolite, un disque-manifeste pour une cosmopolitique.

Réalisé par Rachid Taha et Toma Feterman, Je suis africain résume l’ensemble du travail de Rachid Taha qui, depuis le groupe Carte de séjour, s’est employé à mêler activement et joyeusement non des influences diverses mais des extraits de styles et de cultures variés : le Rock et le Raï, la Techno, le français, l’anglais, l’arabe, la tradition populaire de la chanson française (Charles Trenet) et le Punk, etc. Il s’agit de trouver des moyens d’agencer et de faire consoner une variété hétérogène de sons, de mots, de langues, de traditions, d’inventions pour créer un ensemble no border qui n’est pas uniquement musical et poétique mais aussi politique.

Dans Je suis africain, Rachid Taha se raconte certainement (« Je fais du strip-tease / J’exhibe ce que j’ai à l’intérieur »), mais en se racontant il dessine surtout la carte mouvante d’une multiculturalité, d’un nomadisme de l’être, des nations, des pays, des styles – et de soi. L’Afrique chantée par Rachid Taha relève d’une réalité intime et historique autant que d’un imaginaire, elle est pensée à partir d’un point de vue panafricain (« Je suis africain du nord au sud ») mais aussi mondial (l’Afrique, c’est aussi Angela Davis, etc.). Dire « Je suis africain » ne correspond à aucun nationalisme (l’Afrique n’est pas une nation), à aucune identité close et fixe (l’Afrique est un continent multiple et hétérogène), à aucune histoire définitive et sacralisée.

Comme le chante Rachid Taha, être Africain, c’est être aussi bien Angela Davis, Jacques Derrida, Franz Fanon, Jimi Hendrix, etc., c’est-à-dire être français ou américain, être blanc et noir, être homme et femme, être philosophe, activiste, rockeur… Affirmer en 2019, en France, « Je suis africain », c’est faire l’inverse de ce que fait le discours politique ou le discours médiatique majoritaire : c’est affirmer l’hétérogénéité, la multi-identité, le multiculturalisme, des histoires complexes et mélangées. Dire aujourd’hui « Je suis africain » n’est pas répondre aux injonctions identitaires ou exhiber sa carte d’identité puisqu’il s’agit au contraire d’en brouiller les exigences et les finalités policières en réalisant, en acte, les conditions des idéaux politiques les plus vitaux : multiculturalisme et cosmopolitisme.

Les morceaux qui composent Je suis africain sont la réalisation de cette politique que le disque performe et rend effective. Rachid Taha y défait les frontières des styles, des langues, des identités nationales ou de genre (« J’ai embrassé Jean Marais »), faisant coexister la guitare rock et des instruments d’Afrique du nord et d’Afrique noire, l’anglais, l’arabe, le français, des rythmes manouches, jazz, d’Europe de l’est ou de la pop anglaise. Andy Warhol est berbérisé (« Andy Waloo »), les rôles genrés et sexuels s’inversent (« Je me dévoile à vapeur »), Lou Reed côtoie Angela Davis ou Malcolm X, Derrida, Oum Kalthoum… Il ne s’agit pas d’un vague métissage culturel ou d’une liste gratuite de noms et styles : si le but est sans doute de tracer des généalogies artistiques et existentielles, il est également de décentrer systématiquement ce qui est d’ordinaire rattaché à un territoire, à des frontières déterminées, à une histoire exclusive et officielle, à un ordre hiérarchique de domination. En ce sens, Je suis africain pourrait être rapproché de ce que la décolonisation, telle qu’elle est théorisée par Seloua Luste Boulbina (Les miroirs vagabonds, Les Presses du Réel, 2019), implique et produit : un décentrement des savoirs, des points de vue, des cultures, la création d’archipels et non de nations, des hybridations, des mutations, des greffes et proliférations…

Le travail sur la langue est concerné par la même logique. La langue se fait musicale, la poétique, ici, favorisant la sonorité, les jeux de mots, les consonances ou assonances, les rimes, afin de créer des sauts dans la signification, des relations inattendues, des rapprochements ou écarts humoristiques ou relevant de l’affirmation politique. Le mélange des langues et ce travail poétique sur la langue a comme effet, là encore, un décentrement continu, une hybridation, une sorte de panlinguisme ou d’archipélisation de la langue, une créolisation autant artistique que fortement politique. C’est cette politique qu’aujourd’hui nous voulons.

Rachid Taha, Je suis africain, sortie le 20 septembre 2019.