La belle au toit dormant : Nadia Busato (Je ne ferai une bonne épouse pour personne)

Evelyn McHale, ce nom ne vous dit certainement rien pourtant il suffit de naviguer sur Internet pour qu’il s’affiche rapidement et pour que vous puissiez la voir, elle, allongée sur le toit défoncé de la limousine d’un diplomate des Nations-Unies garée au pied de l’Empire State Building. Evelyn McHale y semble endormie telle une princesse qui comme dans les contes  de notre enfance attend la venue d’un prince plus ou moins charmant qui d’un délicat baiser la réveillera. Elle semble l’attendre ce prince avec ses jambes croisées, sa main gauche serrant délicatement son collier de perles, son maquillage soigné et parfaitement posé sur son doux visage endormi.

Malheureusement la réalité n’a rien de magique ou de féerique. Evelyn McHale comptable à Manhattan à peine âgée de 23 ans, vient de mettre fin à ses jours en sautant du 86e étage de l’Empire State Building, le 1er mai 1947 au matin. Aucun trait sur son visage ne laisse supposer une quelconque peur, colère, angoisse, tristesse. Son cadavre – puisqu’il ne s’agit que de cela au moment où un jeune photographe, Robert Wiles, présent sur les lieux, l’immortalise sur une photo – n’est que sérénité et beauté. La Mort devient soudainement attractive, inspirante, majestueuse.

Cette photo vaut à Evelyn d’obtenir post-mortem le titre terrifiant de « plus beau suicide » ! Terrifiant parce-que le suicide l’est : il parle, même si on ne comprend ce qu’il signifie, ce qu’il dit.  Et ce ne sont pas les quelques mots laissés par Evelyn avant de se donner la mort, qui peuvent aider sa famille, ses proches et le lecteur à comprendre le dernier geste d’une vie : Je veux que personne ne voie mon corps, pas même ma famille. Faites-le incinérer, détruisez-le. Je vous en supplie : pas de cérémonie, pas de tombe. Mon fiancé m’a demandé de l’épouser en juin prochain. Je pense que je ne ferai une bonne épouse pour personne. Il se portera bien mieux sans moi. Dites à mon père que je ressemble trop à ma mère.

Troublant et énigmatique message, sujet à toutes les interprétations possibles mais qui peut dès sa lecture nous renvoyer à une autre celle du roman La cloche de détresse de Sylvia Plath — qui elle aussi se suicidera en 1963 à peine âgée de 30 ans — et plus particulièrement à cet extrait : « Descendre. C’est un verbe d’action et puis un coup d’état aussi : des cendres. L’escalier, marche après marche. Compter ces dernières; je ne remonterai plus. Prendre mon temps. C’est le dernier moment, l’ultime entrée dans la matière […] J’épèle ma descente. Je l’articule, de la rotule à la cheville ; j’ouvrage soigneuse ma chute. Les enfers ont interpellé Orphée. »

Mais point de poésie, de littérature dans la presse. Le Chicago Daily Tribune, dans son édition du vendredi 1er mai 1947 titrera « Peur de se marier, une femme plonge de l’Empire State Building » !

Conclusion apparemment insatisfaisante pour Nadia Busato qui, à travers son roman, prend le risque de faire parler une dernière fois celle qui voulait pourtant être oubliée et partir sans laisser de trace ainsi que ceux qui l’ont entourée de près ou de loin. Un roman comme un hommage mais aussi une possible trahison sous forme de transgression poétique et journalistique. Certains pourront s’en offusquer. Mais n’est-ce pas le rôle de l’écrivain d’être transgressif, subversif ?

Dites à mon père que je ressemble trop à ma mère.

Pour échafauder une hypothèse qui puisse rendre compréhensibles les dernières paroles de la jeune femme, Nadio Busato nous fait d’abord découvrir la vie de la mère d’Evelyn, Hélène Constance qui se consacra corps et âme à son époux Vincent et à ses six enfants. Mère parfaite, épouse parfaite. Pourtant si parfaite soit-elle, elle vécut mal cet enfermement familial et social valorisé parfois à outrance par la société en général, américaine en particulier, qui, dans les années 30, permettait aux femmes d’aller à l’école pour apprendre, pour écouter mais pas pour être libre d’agir, de penser en dehors d’un foyer, sans la permission d’un homme !

Hélène Constance n’accepte pas d’être réduite à ce rôle de femme au foyer, à cette existence devenue fantomatique qui se limite à répondre aux besoins de sa famille. Et surtout, elle ne comprend pas cette guerre souhaitée par la société américaine patriarcale parce qu’elle sait très bien qu’in fine comme toutes les guerres passées ou à venir, elle ne résoudra rien. Alors quand son propre époux lui demande de s’y préparer, lui qui ne sait même pas se préparer un repas tout seul, elle ne peut que refuser. Et répondant à la seule révolution possible, celle qui se déroule dans son corps et son âme, Hélène Constance choisit de s’enfuir « une nuit sans donner d’explication, sans dire au revoir à personne, même pas à ses enfants » parce qu’elle a compris que celui qu’elle a épousé ne voit pas la réalité du quotidien en face, qu’il ne perçoit pas l’écoulement du temps et n’est plus capable de donner du sens aux choses, à la vie, à leur vie.

Ce départ soudain, cette séparation sans explication est peut-être « la clé de voûte » qui explique la personnalité d’Evelyn McHale, qui va produire ses blessures, qui va conduire à l’écroulement de son édifice mental.  Reste à tenter de comprendre pourquoi. Qui, ou quoi, est à l’origine de cet effondrement ?

Evelyn McHale

Sa camarade Julianna Bumbar engagée comme elle comme Cadette de l’aéronautique au sein de la Women’s Army Corps est la première à proposer une hypothèse. Elle décrit Evelyn comme une jeune femme obstinée, orgueilleuse mais pas heureuse. Pas forcément jolie mais au charme et à la solitude qui la rendent terriblement attachante et révoltée, comme sa mère. Une révoltée qui quelques semaines avant de partir en mission ne va pas hésiter à mettre fin à sa carrière militaire en brûlant d’un geste solennel son uniforme « sur l’asphalte devant l’entrée réservée aux civils en arrangeant les manches en les croisant sur les poches comme on croise les bras des cadavres avant le raidissement des muscles pour pouvoir les porter par les épaules et les déposer facilement dans le cercueil« .

Autre explication, plus mystique, celle de John Morrisey, policier, qui règle la circulation et contient « la curiosité et l’effroi des passants » au moment où Evelyn McHale se jette dans le vide. Lui ne croit qu’à la vérité des mots croisés qui eux  ne se trompent jamais. « Si un nombre de lettres impair forme le premier mot horizontal, la journée ira de travers », pense-t-il. Comme un « hasard objectif », ce 1er mai lui donne raison. Devant le cadavre de la jeune femme, il repense à cette phrase lu le matin pour découvrir le premier mot horizontal de sa grille du jour : « Qui se retrouve seul à l’horizontale est en mauvaise posture« . Tout en regardant le corps d’Evelyn allongé sur la tôle froissée de cette limousine, il repense à cette énigme résolue, à ces cinq petites lettres noircies dans cinq petites cases : chute !

C’est lui qui convoquera Helen Brenner la sœur ainée d’Evelyn pour la reconnaissance du corps. Une sœur protectrice mais dont tout la sépare de sa cadette. La première croit en la sincérité de l’amour, au foyer, au mariage  à la famille alors que la seconde considère que l’amour ne sert à rien, qu’il n’est qu’illusion et qu’il n’empêche surtout pas quelqu’un de partir et de l’abandonner. Apparaissent encore une fois, sa peur, sa hantise. De Lynn, comme elle l’appelle, Helen dira qu’elle « ne cherchait pas à être au centre des attentions ni de la vie des autres mais que sa vie était plus difficile à vivre ». C’est elle qui préviendra Barry Rhodes, ancien militaire et étudiant au Lafayette College d’Easton en Pennsylvanie, ce gentil garçon qu’Evelyn devait épouser en juin.

Je pense que je ne ferai une bonne épouse pour personne. Il se portera bien mieux sans moi.

Barry Rhodes est la dernière personne à avoir vu Evelyn en vie. Elle le rejoint le 30 avril pour fêter avec lui ses vingt-quatre ans. Le 1er mai au matin, il raccompagne son Espéria à la gare à bord. C’est le surnom qu’il lui a donné, mélange d’espérance et d’expérience. Elle est son « soleil couchant, sa Vénus », celle avec qu’il veut lier sa vie. Ce jour-là, il ne remarque rien : « Lorsque je l’ai embrassée elle semblait heureuse et sereine comme n’importe quelle future mariée », dit-t-il.  Reste la culpabilité de ne pas lui avoir tenu la main ce dernier matin, de l’avoir laissée partir. Il ne veut rien savoir des circonstances de sa mort. Il refuse de lire l’article de Life et « voir la photo qui remplit d’émotions les lecteurs ».

Life Magazine

L’auteur de cette photo prise quatre minutes après la chute d’Evelyn s’appelle Robert Wiles. Cet « étudiant en photographie qui rêve de devenir un grand photographe » va s’approcher du corps de la suicidée par curiosité, certes, mais surtout pour capturer avec son appareil l’émotion ressentie par tous les témoins de la scène, bouleversés comme lui. Au policier qui l’interroge, il répond qu’il n’a pas voulu photographier « un cadavre, la mort de cette femme mais la partie la plus déterminante de sa vie ».  Il n’a pas voulu photographier un « corps rendu harmonieux par la catastrophe mais le témoignage de la pure et indéniable puissance gravitationnelle qui cloue au sol les gratte-ciel de Manhattan ». Son cliché nommé « Picture of the Week » du numéro 147 du magazine Life daté du 12 mai 1947 et les mots qui l’accompagnent en légende, « Au pied de l’Empire State Building, le corps de la jeune Evelyn McHale repose paisiblement dans une sépulture grotesque« , feront le tour du monde mais pas pour les raisons invoquées par le photographe ; juste pour le choc artistique produit par l’image, pour le poids des maux symptomatiques qui l’entourent.

Je ne veux que personne ne voie mon corps, pas même ma famille. Faites-le incinérer, détruisez-le.

 

Un corps couché sur une photo, quelques lignes couchées, elles, sur une feuille-testament retrouvée dans la poche de son manteau, c’est tout ce qu’il reste de la personne, Evelyn, devenue chose à voir, à lire dans des articles de presse. Mais personne n’est capable de dire ce qui a vraiment poussé Evelyn à sauter du 86e étage de l’Empire State Building ce 1er mai 1947.

Une destruction programmée, un geste fou relevant de l’inconscient ? Où comme l’écrit Antonin Artaud en pleine période surréaliste, dans son texte  Sur le suicide, « une possibilité non pas de se détruire mais de se reconstituer, une reconquête de soi même si elle est violente, une réintroduction de son dessin dans la nature, une suspension sans inclinaison, neutre, en proie à l’équilibre des bonnes et des mauvaises sollicitations ». Seule Evelyn le sait, peut-être !

Depuis ce fragment de vie, Nadia Busato tente alors de reconstituer l’histoire singulière d’une femme devenue icône universelle, en s’appuyant « en partie sur des faits historiques (dans la mesure du possible) et en partie imaginés (beaucoup) ». C’est elle-même qui l’écrit dans le préambule au dévoilement pudique et respectueux mais sans concession d’une existence au demeurant bien ordinaire. Au-delà du fait divers relaté et imaginé dans ce roman, reste au lecteur la possibilité de s’interroger, s’il le souhaite, sur les raisons de ce geste mais aussi plus philosophiquement, sur ce qu’est le réel ou la fiction des vies, sur la place de la vérité et du mensonge, sur ce qui est futile ou essentiel pour chaque homme, chaque femme croisés et dont on ne peut présager le destin, leur chute, dans une heure, un jour… Le conte, le dé/compte d’une vie.

Nadia Busato, Je ne ferai une bonne épouse pour personne. La vie et les amours d’Evelyn McHale, la plus belle parmi les ombres (Non sarò mai la brava moglie di nessuno), traduit de l’italien par Karine Degliame-O’Keeffe, éd. La Table Ronde, Quai Voltaire, avril 2019, 272 p., 23 € — Lire un extrait