Autobiographie des autres : Christophe Pellet (Aujourd’hui, rien)

Le titre du film de Christophe Pellet, Aujourd’hui, rien, peut s’entendre comme l’énoncé d’un parti-pris qui est celui de la banalité : aujourd’hui, rien de spécial, rien de particulier, de notable, de nouveau.

Si ce film se présente comme une sorte de journal autobiographique, l’existence qui y est écrite est d’abord banale : voyager, rencontrer des gens, parfois coucher avec, être seul… Les images elles-mêmes sont volontiers banales, sans effet, images que n’importe qui peut faire avec son smartphone. Cependant, cette existence banale ne l’est plus à partir du moment où il s’agit de la regarder, de la contempler : le banal devient une suite d’événements qui arrivent à moi et à moi seul. Le banal apparaît comme le plus singulier, et cette singularité est irrévocable, impossible à effacer, nécessaire. Cette vie si banale est ma vie qui ne peut pas ne pas être vécue par moi. La question est : comment vivre la banalité de cette vie pour que cette vie ne soit pas seulement banale, commune, mais qu’elle soit ma vie, la vie que je dois vivre ?

Dans le film, il n’y a pas de réponse à cette question, sinon le film lui-même, c’est-à-dire l’art et la contemplation de la vie, l’auto-contemplation qui n’est pas un narcissisme mais une façon d’extraire du banal l’événement de la vie, l’ensemble des événements dont la série composera ma vie.

Le film invente des moyens pour cette auto-contemplation, des intermédiaires, à commencer par les chats qui sont ici omniprésents. Christophe Pellet filme les chats comme présence, comme corps énigmatiques, comme mode de vie étrange. Regarder les chats, c’est regarder ce qu’il y a de plus banal, de plus commun. Mais c’est aussi regarder ce qui dans ce banal est ce que l’on ne comprend pas clairement, ce que l’on n’invite pas mais qui advient, ce qui existe de manière énigmatique. C’est regarder un mode de vie qui pourrait concentrer de manière explicite notre propre vie faite d’attente, de passivité, de sommeil, de prédation… Vu ainsi, le chat contracte en lui ce qu’est notre existence, en dévoilant les caractéristiques par-delà notre agitation ou nos illusions. Filmer les chats revient à montrer ce qu’est notre vie mais aussi ce que nous ne comprenons pas dans notre vie, s’étonner du caractère étrange de cette vie qui est la nôtre et que nous vivons en la subissant comme l’on subirait une force étrangère.

C’est effectivement, dans le rapport à soi, le sentiment qui paraît ici dominer : sentiment que le moi est un ensemble de micro-événements qui arrivent, de rencontres de hasard, de pulsions, de spectacles ou visions. Le moi serait comme la matière passive qui reçoit ces événements, une cire modelée par une force extérieure et dont je m’étonne, que je peux contempler comme si ce qui arrivait ne m’arrivait pas vraiment. Le moi n’est pas tout à fait personnel, il est ouvert au monde et à ce qui par le monde lui advient, toujours dans l’attente. Attendre, subir, s’étonner, ce serait dans ce film ce qui définit le moi et le rapport à l’existence.

Cette définition du moi traverse les œuvres que convoque Christophe Pellet dans ce film : Le métier de vivre de Pavese, et le Journal de Jean-Luc Lagarce. Ces deux œuvres citées dans le film se rejoignent dans la mesure où chacune est une auto-contemplation étonnée, enregistrant ce qui arrive au moi, ce qui le traverse et qu’il ne maîtrise pas, ce dont il ne décide pas, ce qu’il ne comprend pas totalement : l’amour, la tentation du suicide, le sentiment, la maladie, l’ennui, etc. – et finalement la vie elle-même en tant qu’ensemble insaisissable et étrange de micro-événements venus du dehors. L’œuvre ici est l’enregistrement de cette vie et sa contemplation, elle est comme le moi lui-même, à savoir passivité nécessaire soumise à la vie qui ne peut pas ne pas arriver. Le moi se confond avec l’œuvre qui se confond avec la vie.

S’appuyer sur ces œuvres de Pavese et Lagarce est aussi une façon de créer des médiateurs pour dire ce qui dans la banalité de sa vie ne l’est pas. Il ne s’agit pas de substituer de l’héroïque ou de l’extraordinaire au banal, mais d’en extraire le singulier, ce qui fait d’une vie ma vie avec sa nécessité et la série de ses micro-événements. Il ne s’agit pas de dire ce qu’est sa vie personnelle mais de dire les événements parfois infimes qui s’additionnent dans toute vie et en font pourtant la singularité. Ce serait la fonction de l’art : dire le singulier de chaque vie, dire la vie par-delà le banal et le commun, l’art ne se séparant pas d’un étonnement face à ce qui m’arrive et qui est en même temps la vie partagée par tous. Le rien est alors, s’il est contemplé, s’il est repris par la contemplation artistique, le lieu de la vie singulière et commune, celle qui traverse chacun, la solitude absolue de chacun, en même temps que tous.

C’est cet enchevêtrement du singulier et du commun, du singulier et du banal qui structure Aujourd’hui, rien. Construit comme un journal personnel – et sans doute le journal de Christophe Pellet lui-même – le film est aussi construit comme un labyrinthe temporel et spatial dans lequel on se perd, dans lequel se perd le Je qui parle ou qui est énoncé, celui-ci n’étant pas toujours le même, n’étant pas clairement défini, se superposant de manière floue à d’autres Je possibles ou réels. Le Je, ici, ne se dit qu’à travers les autres, par les autres avec lesquels il se confond et dans lesquels il se fond. Par là, le journal est à la fois ce qui dit celui qui l’énonce, ce qui le rend égal à d’autres Je, ce qui fait que le Je se perd en se disant, n’étant plus personne en particulier mais devenant, dans l’entre-deux de la fiction et du documentaire, dans l’entre-deux du réel et du possible, une série d’événements qui m’arrivent comme ils arrivent à d’autres. Ce qui arrive est alors, loin de l’autobiographie naïve et complaisante, l’événement, la série des événements, la vie.

Aujourd’hui, rien, film de Christophe Pellet, avec Adrien Dantou, Pierre Emö, Julien Thèves, Yuming Hey, Sergio Daniel Ramirez. Sortie en salle le 24 avril 2019.