Guillaume de Dieuleveult: « Retrouver les trajets d’une histoire oubliée » (Un paquebot pour Oran)

Précisons tout d’abord que ce récit a été écrit (il est daté de septembre 2018) et publié (janvier 2019) avant les événements qui, depuis février 2019, bouleversent la situation politique et historique de l’Algérie. L’auteur y raconte un voyage en Algérie sous le titre réducteur de Un paquebot pour Oran alors qu’il s’agit d’un voyage bien plus large, Oran, Alger et sa région. Paradoxe supplémentaire, il faut attendre la page 86 pour arriver enfin à Oran, avec comme titre de chapitre une affirmation significative : « une parenthèse oranaise ». Ce qui semble être une forme étrange de voyage — prendre un ferry pour se rendre en Algérie — est peu commun pour un touriste, et par ailleurs une (trop) longue introduction nous fait penser, dans un premier temps, à une sorte de Guide du Routard, à une conférence de Connaissance du Monde ou à une émission d’Échappée belle à la télévision, autrement dit la communication de réflexions assez superficielles ou frivoles de la part d’un voyageur ingénu qui découvre un pays étranger. On est donc loin des récits du retour en Algérie, écrits par un certain nombre de Pieds noirs, à la recherche de leurs racines perdues, récits qui se sont multipliés depuis 1962. On se souvient, par exemple, du beau et émouvant livre d’Anne Plantagenet Trois jours à Oran qui, en 2013, a raconté ses retrouvailles avec la ville, en compagnie de son vieux père.

Le point de départ de Guillaume de Dieuleveult est très différent. C’est un jeune journaliste, qui n’a pas connu l’Algérie d’avant l’indépendance ni la guerre de 1954 à 1962 et est spécialiste de l’Égypte. Il se présente lui-même comme un « archéologue » plus que comme un historien. Quelqu’un d’essentiellement préoccupé par l’observation, le contact avec les gens, et de ce point de vue, son livre est tout à fait nouveau, par rapport au récit classique du retour de français en Algérie. Ici point de nostalgie mais une volonté de comprendre, de saisir l’essentiel d’un pays qu’il découvre avec des yeux neufs. L’auteur est neutre, il n’a pas de préjugés ni d’a priori, il se laisse guider par ses impressions, ses sentiments, ses réactions spontanées. D’où l’intérêt de son témoignage. Pourtant, on constate très vite les limites et la nouveauté de ce récit : tout d’abord, le voyageur ne parcourt pas toute l’Algérie et ce qu’il nous dit de l’histoire assez ancienne de l’Algérie ne nous apprend pas grand-chose. Le plus intéressant sont les observations qu’il fait à propos des traces du passé dans le présent dans tous les pays qu’il visite, qui est un peu son obsession dans les voyages qu’il entreprend.

À ce sujet l’Algérie est un cas remarquable puisque l’Algérie indépendante offre une sorte de parfait exemple de ces traces avec la présence encore perceptible du passé colonial dans l’architecture des villes, leur organisation à côté de la nouvelle Algérie qui s’est créée en 1962. Dans ce cas, l’interrogation de l’auteur est très originale et il est un des premiers à la formuler aussi clairement.

Ce livre est, à la fois, une réflexion sur le voyage, avec des considérations parfois banales sur le déplacement en bateau, l’arrivée dans un pays inconnu par la mer ou le désir de connaître lentement et profondément ce pays en prenant des moyens de locomotion lents, ici un vieux ferry qui se traîne tout d’abord puis le train. Par ailleurs, les 13 chapitres offrent une alternance parfois systématique et ennuyeuse, pour ne pas dire superflue entre, d’une part, un rappel du passé historique de l’Algérie, en remontant aux temps les plus anciens de son histoire agitée, comme tous les pays du bassin méditerranéen, en passant par la conquête française en 1830 et, de l’autre, les carnets de voyage du voyageur, au temps présent, qui constituent la partie la plus intéressante du livre. On a ainsi droit à des retours sur la conquête arabe du septième siècle, la puissance maritime en Méditerranée au Xe siècle, la conquête de l’Andalousie, bref toute une histoire agitée de la Méditerranée. L’Algérie a un passé compliqué avec des conquêtes successives, avec par exemple, au XVIe siècle celle des Espagnols qui y restèrent 300 ans, réalité que l’on ignore souvent. La France, en 1830, a conquis par la force militaire un pays qui avait déjà été conquis plusieurs fois et qui à ce moment-là était aux mains des ottomans, pas particulièrement libéral comme régime…

L’auteur parle des nombreuses recherches qu’il a entreprises pour écrire le livre, comme le prouve la très complète Bibliographie donnée en fin d’ouvrage. Il s’est documenté en bon journaliste, il a beaucoup lu, en particulier le livre fondamental de Fernand Braudel sur la Méditerranée. Cette érudition se croise avec des réflexions plus personnelles à caractère autobiographique, qui ont parfois plus d’intérêt que ces rappels historiques convenus. Il fait aussi appel, ce qui alourdit parfois son récit, à des citations très longues d’autres récits de voyageurs célèbres comme Alphonse Daudet ou Montherlant et d’autres qui présentèrent déjà leurs observations sur l’Algérie.

L’’arrivée à Oran semble tardive, après des digressions assez inutiles sur les pannes du navire et des escales à Palma. Cependant, l’évocation d’Oran, des villes en général plus tard, de l’espace géographique et humain, est une des grandes qualités du récit. Nous allons avoir donc les étapes habituelles d’un voyage en Algérie : Oran et la Basilique de Santa Cruz, Alger, la visite de la Casbah, Tipasa et ses ruines romaines, avec les références obligatoires à Albert Camus, l’enfant du pays, pourtant bien oublié par l’Algérie officielle, l’éditeur Edmond Charlot. Au passage, notre auteur va rappeler, sans aucun souci chronologique, un certain nombre d’événements dramatiques qui ont eu lieu pendant la guerre d’Algérie : le massacre des Européens en juin 1962, à Oran, les crimes de l’OAS comme ceux du FLN, la guerre de libération, le drame de l’exode des pieds noirs, l’immigration algérienne en France.

Un long chapitre est aussi consacré à la conquête coloniale, la prise d’Alger par les troupes françaises, les statistiques de population à l’époque. Ce rappel historique, précis et exact, encombre et asphyxie le récit autobiographique, donnant au récit un rythme syncopé parfois difficile à suivre. Après Oran, c’est l’arrivée à Alger mais très vite le récit que l’on attend est interrompu par la longue évocation de la guerre de conquête par la France. Son but est de « retrouver les trajets d’une histoire oubliée » C’est une vision sans complaisance de l’Algérie coloniale, sans nostalgie ni idéalisation mais tout simplement l’observation de ce musée de l’Algérie française qu’est aussi l’Algérie d’aujourd’hui. L’Algérie en tant qu’État n’existait pas en 1830, ce sont les Français qui en ont tracé les contours. Le pays faisait partie du Maghreb, vaste ensemble dominé par trois entités : l’empire marocain, la régence d’Alger et celle de Tunis qui dépend de l’empire ottoman.

Le chapitre 10 est entièrement consacré à cette reconstitution du passé avec des citations d’Alexis de Tocqueville, la résistance d’Abd el-Kader, la position de Napoléon III, celle du Général Bugeaud : la perception de la colonisation n’est pas laudative, elle en souligne les défauts les erreurs, la violence. Le chapitre 11 s’intitule de façon significative « prélude à la boucherie finale.» De Dieuleveult atteste une bonne connaissance de l’histoire du nationalisme algérien et de son chemin vers l’indépendance, il rappelle les combats de Ferrat Abbas, les émeutes de Sétif en 1945 ou de Constantine en 1955, la terrible bataille d’Alger avec les attentats sanglants du FLN et la féroce répression de l’armée française. A cette occasion il cite une curieuse phrase de l’historien Benjamin Stora : « après la bataille d’Alger et le rétablissement de l’ordre en 1957 la population européenne redécouvrait les plaisirs de la plage. » À mettre sans aucun doute dans un florilège d’erreurs de Stora, dont la dernière en date est son analyse proclamée dans tous les medias, au début de la récente révolution des algériens : « il s’agit d’une révolte contre un 5° mandat du Président Bouteflika et non d’une mise en cause du régime ». L’Histoire est parfois cruelle avec les historiens… Notre auteur est plus prudent et plus lucide. Il se présente comme un « spectateur anonyme et solitaire qui erre dans les rues » en observant ce décor déjà décrit par Montherlant, comme « cet autre monde transposé dans un monde disparu ».

L’aspect le plus novateur du livre réside dans les réflexions sur le mélange du passé et du présent, particulièrement vivace en Algérie, sur ce qu’il appelle « les fantômes » de l’Algérie française, l’accumulation du patrimoine historique, les immeubles haussmanniens, les bibliothèques, les musées, les palais, les places, les opéras, les kiosques à musique. Il confie : « depuis mon arrivée ici cette mémoire m’obsédait. J’y pensais à chaque pas, devant chaque cage d’escalier …le fantôme d’une ville évanouie se profilait devant moi, fantôme d’une cité méditerranéenne, À Oran, où le passé me sautait à la figure à chaque coin de rue, depuis mon arrivée ici cette mémoire m’obsédait. C’était plus fort que moi. Devant chaque porte, dans chaque entrée de chaque immeuble, je supposais une flaque de sang ».

L‘Algérie moderne, en particulier celle des grandes villes, est bien le palimpseste de l’Algérie coloniale, avec cette superposition de couches dans lesquelles les nouvelles n’arrivent pas à effacer définitivement les précédentes. Alger est un mélange d’Occident et d’Orient, ville bivalente, comme si les villes survivaient aux chocs accidentels de l’Histoire. De même que la Casbah turque a survécu à la cité moderne construite par les Français, de même la ville occidentale modelée par les Français survit dans l’Alger oriental de l’Algérie indépendante. C’est le mérite de ce jeune voyageur qu’est De Dieuleveult d’avoir capté et rendu ce phénomène qui rend bien compte de la situation de l’Algérie, aujourd’hui. Il a même l’intuition, au hasard de certaines de ses rencontres avec des jeunes Algérois, de la révolte qui couve dans le pays et qui a éclaté quelques mois après son passage.

Un épilogue émouvant rapporte une visite à un cimetière européen, à la demande d’un ami pour lui rapporter un morceau de la terre d’Algérie. Cette Algérie dont il dit finalement que « depuis mon arrivée ce pays n’avait cessé de me combler ». En somme, un livre honnête, humble, parfois chaotique, mais qui offre une réflexion novatrice sur l’Algérie d’aujourd’hui.

Guillaume de Dieuleveult, Un paquebot pour Oran, La Librairie Vuibert, janvier 2019, 252 p., 19 € 90