Guerre d’Espagne (II) : Maghrébins dans le conflit

La première partie de cet article peut-être lue ici

Pour retrouver des Maghrébins dans les listes des Brigades internationales, les chercheurs ont dû consulter les listes des Français car l’Algérie et le Maroc sont alors colonie et protectorat français et ceux qui se sont engagés sont ainsi recensés. Avant de présenter le seul roman consacré à un brigadiste algérien et, en contrepoint, la seule nouvelle consacrée à un des 100.000 Moros de Franco, il n’est pas inutile de faire un rappel de l’Histoire.

En 2010 est édité Nouveaux regards sur les Brigades internationales, ouvrage de Rémi Koutelsky qui avait fait paraître, en 1998, L’espoir guidait leurs pas : les volontaires français dans les brigades internationales. En 2016, l’article de Denis Gasquez dans le tome I de l’Encyclopédie de la colonisation française (sous la direction d’A. Ruscio) : « Brigades internationales (les colonisés…) » s’appuyait sur des articles de presse en France et en Algérie et diverses études en Espagne ou au Maroc. L’objectif était de faire sortir de l’invisibilité ces oubliés. La même année, Georges Gonzalez faisait paraître son étude très précise, L’Algérie dans les brigades internationales (1936-1939) et ses lendemains. On y trouve, en particulier une liste des brigadistes arabes établie, en 2004, par Salvador Bofarull.

On sait que la légende dorée des Brigades Internationales a été écorchée par l’essai de Sygmund Stein, Ma guerre d’Espagne. Brigades internationales : la fin d’un mythe (2012). Le film de Ken Loach, Land and freedom (1995), montrait les dissensions souvent meurtrières entre anarchistes et communistes et le dilemme dans lequel se trouve David, ce combattant britannique internationaliste venu se battre aux côtés des Espagnols contre le fascisme. Le film repose sur la recherche du passé de son grand-père par une petite fille qui veut savoir (comme dans les romans dont nous avons parlé précédemment de l’après-Franco). S’il n’hésite pas à montrer les zones d’ombre, le film demeure un beau témoignage de cet engagement international. Car cette participation internationale reste un grand moment de solidarité assez unique en son genre, comme le souligne le résumé du livre de Rémi Skoutelsky : « Qui furent ces 105.000 brigadistes ? Une armée d’intellectuels ? L’armée de Staline ? Les travailleurs manuels, souvent antimilitaristes mais tous antifascistes, y dominent. Certains rêvent de rébellion, mais la plupart sont des militants communistes ou anarchistes. Que devinrent-ils ? Après avoir connu, en 1939, lors de la Retirada, les camps de concentration du Sud de la France, beaucoup rejoindront la Résistance. Les Cubains se battront aux côtés de Castro. Les Yougoslaves poursuivront leurs rêves révolutionnaires dans leur pays d’origine. Mais un grand nombre atterriront, comme en URSS, dans des prisons. Ce livre éclaire, comme jamais encore, l’engagement de femmes et d’hommes ayant lutté pour un monde meilleur ».

Quelques données historiques

Les forces rebelles à la République, dont celles sous les ordres de Franco, sont constituées de militaires de métier, de la guardia civil, du tercio (la légion étrangère), de milliers de Regulares (soldats berbères du Maroc espagnol), d’intégristes, de monarchistes, de carlistes et de la Phalange, l’organisation fasciste. Elles ont l’appui de 20.000 volontaires portugais, d’Irlandais, de 50.000 Italiens motorisés, de 16.000 Allemands (dont 6000 dans l’aviation Condor), de 500 Français. Dès le début donc, Mussolini et Hitler prêtent main forte au coup d’état par l’envoi d’hommes et de matériel important et moderne. Franco disposait des troupes espagnoles rebelles et de soldats de carrière marocains engagés, les « Moros », dont le nombre grossira avec l’élargissement de la guerre pour atteindre 70.000 et plus. La misère sévissait au Maroc et leur enrôlement s’en trouvait fortement facilité par ce besoin basique de pain. L’image dominante du « Moro » est celle du coupable de tous types d’atrocités : pillage, viols, assassinats…

Une nouvelle, écrite par Mohamed Leftah (1946-2008), écrivain marocain de premier ordre, évoque l’un d’entre eux. Elle est intitulée « Un guerrier amoureux » dans le recueil de 2007, Un martyr de notre temps. Le narrateur dresse le portrait tout en positivité d’un artisan qui lui déclare, au cours de l’une de leurs conversations, qu’il a fait partie de la Division Azul : « Avec quelle fierté il prononça ce nom éclatant comme un ciel d’azur, que tout oustaz que j’étais, j’entendais pour la première fois, et dont Bba Ahmed allait m’apprendre la terrible signification». Il raconte son parcours : venu d’une famille de paysans sans terre, il s’est déplacé dans tout le Maroc pour arriver à Tanger et vivre de différents larcins qui le conduisent en prison. « Dans sa prison, il entendit la nouvelle du soulèvement d’un général éloigné par le toute jeune république espagnole dans ces îles. Un gardien qui l’avait pris en sympathie, lui dit qu’il pouvait être libéré s’il s’engageait dans le Tercio, la légion espagnole inspirée du modèle français et qui avait été créée au Maroc en 1920. Le Tercio, et le contingent de soldats marocains, constituaient les unités d’élite que le général rebelle comptait faire passer en Espagne pour abattre la jeune république ». Le jeune homme de 18 ans signe un engagement de huit ans et suit un « entraînement intensif et impitoyable » pour faire de ces engagés « des machines à tuer, des « chiens de guerre » féroces ». Sans état d’âme particulier Bba Ahmed revendique d’avoir combattu « avec les fascistes » à Bilbao, Barcelone, Madrid. Et il prend alors, dans son récit, la tangente de l’Andalousie : « A Madrid, il avait retrouvé Grenade, et toute l’Andalousie arabe, personnifiées dans le corps et les yeux d’une gitane qui vivait dans une minable pension, mais vers laquelle il courait le jour de sa sortie hebdomadaire de la caserne comme vers un palais des Mille et une nuits ».

Ainsi s’achève l’évocation littéraire furtive d’un vétéran marocain franquiste… dont nous n’avons pas trouvé d’autres occurrences dans la littérature francophone. La littérature ne leur a pas fait beaucoup de place. La participation des Moros aux côtés de Franco dans sa croisade contre les rouges a été largement étudiée, tant leur rôle militaire que leur importance pour Franco : il confiera sa sécurité jusqu’aux années 1960 à sa Garde Maure !

Après cette parenthèse littéraire, reprenons nos précisions historiques. Des pourparlers sont engagés entre la République espagnole et la France et l’Angleterre pour avoir des armes. Mais un traité de non-intervention est signé par ces pays, les 7 et 8 août que, bien entendu, l’Italie et l’Allemagne ne respecteront pas. L’Algérien Messali Hadj, dirigeant de l’Étoile Nord-africaine, se solidarise dès le 10 août 1936 avec le peuple espagnol mais n’est pas favorable à l’envoi de volontaires. Le Néo-Destour tunisien n’encourage pas le départ de volontaires, donnant une priorité à la lutte pour l’indépendance. Toutefois un grand meeting à Tunis pour soutenir le peuple espagnol a lieu début septembre 1936. Ce qui explique que trois Tunisiens seulement aient pu être dénombrés parmi les brigadistes. Quant au Maroc, Franco y a fait un travail de propagande très habile contre la République espagnole et fait des promesses politiques et économiques qu’il ne tiendra jamais, pour recruter ces milliers de mercenaires.

Devant l’afflux de volontaires des États-Unis, d’Europe et d’autres pays, le 22 octobre 1936, le gouvernement républicain a officialisé la création des brigades internationales. Les premiers, une centaine, étaient venus pour les spartakiades à Barcelone (réponse aux jeux olympiques organisés alors à Berlin sous Hitler) et sont restés dans le pays après l’annulation de ces jeux et le coup d’état militaire de Franco. Parallèlement, à l’automne 36, les forces républicaines se regroupent. Ainsi plus de 40.000 hommes et femmes quittent leur pays et leur vie pour aider la République. Ils ont entre 16 et 55 ans et, au plus fort de l’engagement, on comptera 51 à 53 pays représentés. Ils sont regroupés à Albacete pour être répartis dans les bataillons. En juin 1937, l’estimation des Brigades internationales est la suivante : 25.000 Français, 5.000 Polonais, 5.000 Anglo-Américains, 3.000 Belges, 2.000 « Balkaniques » et 5.000 Germano-Italiens. Dans cette guerre, en ce qui concerne les non-nationaux dans les deux camps, le rapport est donc totalement en défaveur des Républicains.

En septembre 1938, le gouvernement républicain, dont le Président du conseil est Juan Negrin, décide de mettre fin aux brigades, en espérant, en retour, le retrait des Allemands et des Italiens sous la pression de la SDN, du côté des putschistes. Sur le contingent italien, quelques milliers seulement repartiront. Franco ne peut se passer des fantassins, des tanks et des avions des deux pays étrangers.

Le 28 octobre 1938, deux ans après leur constitution, le défilé des derniers brigadistes à Barcelone est chargé d’émotion. Une partie des brigadistes sera évacuée entre novembre 1938 et janvier 1939. Le 11 novembre 1938, 1500 volontaires français sont accueillis triomphalement à Paris. 5.000 brigadistes (allemands et italiens) ne pourront pas rentrer.

En octobre 1996, pour le 60e anniversaire de leur venue en Espagne, des centaines d’hommes et de femmes (la majorité a plus de 75 ans…) défilent à Madrid devant plus de 50.000 personnes. A la même période, les Cortes accordent le titre d’anciens combattants aux éléments des brigades internationales.

Concernant les Maghrébins, Georges Gonzalez précise : « L’origine algérienne des combattants est multiple (Arabes, Berbères, Juifs, Européens). La remarque se retrouvera concernant les pays arabes où se distingueront parmi les volontaires, des Palestiniens juifs, des Irakiens juifs, ou européens, des Egyptiens grecs, des Syriens arméniens ». Le dénominateur commun de ces volontaires est la lutte contre le fascisme. D’après les documents dépouillés, les volontaires algériens ont plus de 20 ans et ont déjà forgé leur conscience politique au sein de partis (L’Étoile nord-africaine, le PCF, le parti socialistes) et les syndicats (essentiellement la CGT).

Un autre point doit être précisé concernant André Malraux dont l’escadrille ne fait pas partie des Brigades internationales mais témoigne de l’aide des antifascistes à la République. Au lendemain de la révolte de Barcelone, il s’est envolé pour Madrid où il est mis en contact avec les milieux républicains. Les quelques pilotes et leurs avions restés fidèles à la République sont tombés entre les mains des putschistes franquistes, base très rapidement renforcée par les escadrilles de Mussolini et d’Hitler. Il faut donc aux Républicains de nouveaux avions pour enrayer l’avancée vers Madrid de leurs adversaires. C’est la mission de Malraux. Mais, en France, il ne parvient pas à trouver d’aide officielle puisque le gouvernement français est en train de signer un pacte de non-intervention. Malraux parvient à réunir quelques appareils qui formeront l’escadrille de combattants étrangers, « España ». Il faut rappeler que les pilotes sont plus des mercenaires que des antifascistes convaincus. Ce n’est pas le cas de Mohamed Belaïdi, le héros de Malraux dans le film qu’il tournera alors, socialiste algérien qui dit être venu se battre par conviction et qui fut tué par des avions de chasse allemands le 27 décembre 1936 dans le ciel de Téruel. Il avait déclaré : « Quand j’ai su que des Arabes combattaient pour Franco, j’ai dit à ma section socialiste qu’on devait faire quelque chose, sinon que diraient les camarades ouvriers des Arabes ? » Sanchez Ruano souligne que dans les films consacrés à cette guerre civile espagnole, on ne verra  qu’une seule image, dans le film réalisé par A. Malraux, projeté à Paris en 1937, celle du « cercueil du milicien algérien recouvert d’un drapeau frappé du croissant musulman, une mitrailleuse posée sur le cercueil ».

«Je suis ici parce que je suis volontaire et je donnerai, s’il le faut, jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour sauver la liberté de l’Espagne et la liberté du monde entier » : Telle était la déclaration signée par chaque volontaire qui rejoignait les brigades internationales exprimant une solidarité inédite, un internationalisme aux accents puissants. Parmi les Maghrébins, les Algériens sont les plus nombreux, entre 500 et 800 volontaires selon les différentes estimations. M’hammed Elmansouri donne le chiffre de 500 Algériens ayant combattu au sein des Brigades (Le Soir d’Algérie, 7 mai 2009). Ils viennent de France ou directement d’Algérie. D’Oran, ils rejoignent Alicante en bateau. Ils sont surtout communistes mais il y a aussi des socialistes, des anarchistes et, à titre individuel, des nationalistes comme Sadek Zenad, garçon de café lyonnais. Denis Gasquez cite Améziane Ben Améziane, militant anarchiste, mécanicien de profession, qui a combattu sous les ordres du leader anarchiste espagnol Durruti. Dans un « Appel aux travailleurs algériens », Améziane, cité par Sanchez Ruano,  écrit : « Nous sommes 12 de la CGT dans le groupe international face à la canaille fasciste. Miliciens si, soldats jamais ! Durruti n’est ni général ni caïd mais un milicien digne de notre amitié ».

On cite aussi Lakir Balik, ancien de l’armée française et comptable du Gouvernement général de l’Algérie, membre de la CGT, commandant d’une compagnie de Brigades et qui a adhéré au Parti communiste d’Espagne. Il déclara lors d’un meeting en févier 1937 : « Le peuple de mon pays est aussi opprimé que le peuple espagnol par le Grand Colon qui l’exploite et le ruine… Je donnerai jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour que Algériens, Tunisiens et Marocains puissent un jour secouer leur joug et retrouver leur liberté. »

Approfondir la documentation, creuset de futures fictions

Les brigadistes algériens ne sont pas devenus personnages de fictions. Pourtant, leurs profils se prêteraient au récit de ces parcours singuliers dans l’Algérie coloniale d’alors, qu’ils soient d’origine berbère, arabe ou européenne. Ces toutes dernières années, on commence à sentir naître un intérêt pour leur engagement. Nous en présentons quelques exemples, susceptibles de donner naissance à des personnages de fiction, porteurs de l’espoir d’alors, annonce de la lutte anticolonialiste.

Dans Le Soir d’Algérie du 26 octobre 2014, le journaliste et écrivain, Arezki Metref mentionne l’existence d’un brigadiste, nommé Amar né en 1908 dont la fille a retrouvé les documents dans une malle, dont une tentative d’autobiographie. Originaire de Taksa en Kabylie, il fait le récit de sa vie en France, de son entrée dans une cellule du PCF et de son engagement dans les Brigades internationales. Il donne ses motivations. Il parle ensuite peu de ses compagnons de lutte mais évoque certains camarades illustres : « Aujourd’hui, j’ai rencontré un compatriote algérien, Maurice Laban, un communiste. Il m’a dit qu’il y avait dans les rangs républicains d’autres Algériens ». Est noté encore le rapport qu’Amar établissait entre le combat des Républicains contre le fascisme et le combat de Don Quichotte contre les moulins à vent, rapport perçu sous l’angle philosophique et pas du tout sous un angle péjoratif. C’est aussi un lecteur de la littérature espagnole et de Borgès. La chronique sur Amar s’arrête là.

Mme. Mechenet Oumassed a adressé une lettre, au début des années 2000, à l’Association des Volontaires/Amis combattants en Espagne républicaine (ACER) pour informer de l’engagement de son mari, Mechenet Essaïd Ben Amar. Il s’est engagé dans la colonne Durruti dès l’été 1936. Il quitte ensuite les unités anarchistes pour intégrer les brigades et participe aux batailles de Madrid, de la Guadalajara, de la Jarama, de Teruel, de Belchite, de l’Ebre. C’est là qu’il est blessé et évacué dans un hôpital à Barcelone. Il est décoré. Le consulat français lui redonne des papiers d’identité qu’il avait perdus. Il est ensuite transféré en France où il rejoint le parti communiste à Marseille puis à Alger. Mobilisé après le débarquement anglo-américain il participe à la campagne d’Italie et est blessé. Il perd la vue en décembre 1950 et meurt le 18 décembre 1986 à Alger.

La famille Carmona d’Oran a eu trois des sept frères qui sont partis en Espagne : deux y laissent la vie ; leur sœur, Joséphine, fera partie pendant la guerre de libération algérienne des Combattants de la Libération et subira une longue incarcération. La figure sans doute la plus connue est celle de Maurice Laban, né à Bisbra en 1914. Après une tentative d’études d’ingénieur à Marseille, il revient en Algérie et lutte contre le régime de Vichy ; il participe, en 1936, à la fondation du Parti Communiste Algérien. Très vite il s’engage pour l’Espagne : au cours de la guerre, il est blessé grièvement par deux fois. A son retour en Algérie, en 1940, il combat le régime de Vichy, est arrêté et condamné aux travaux forcés à perpétuité par la section spéciale du Tribunal militaire d’Alger. Il est libéré le 15 mars 1943. Conseiller municipal à Biskra, il devient membre du Comité central du PCA en 1947 malgré les réticences du parti qui le trouve trop « nationaliste » et lui signifie un blâme. Un de ses camarades, Ahmed Akkache a témoigné de sa profonde intégration à la vie des Algériens avec lesquels il était en plein accord. Lorsque le 20 juin 1955, le comité central du PCA décide de l’engagement des militants communistes dans la lutte armée, il rejoint le maquis de l’Ouarsenis qui est anéanti le 5 juin 1956. Un des survivants a écrit à son propos : « De l’Espagne aux Beni-Boudouane, ça a été toujours le même homme qui n’a pas cédé d’un pousse, qui aimait les hommes droits et méprisait les fausses hiérarchies ». Georges Raffini (1916-1955) a connu une trajectoire semblable à celle de Maurice Laban : de l’Espagne à la résistance française puis à la lutte armée en Algérie.

Lisette Vincent (1908-1999) était institutrice. Elle s’engage dans les brigades internationales à Barcelone, en 1938. En 1942, elle est condamnée à mort par le régime de Vichy. Elle fait partie des communistes exclus en 1944 pour sa trop grande proximité avec les aspirations nationales algériennes. Elle est arrêtée le 31 mai 1956 puis expulsée. De France, elle rejoint le FLN au Maroc et rentre en Algérie à l’indépendance. Jean-Luc Einaudi lui a consacré un livre-enquête.

Hemingway, Teruel, 1937

Roman d’un brigadiste algérien

Il y a pourtant un premier et seul roman (à notre connaissance) consacré à un brigadiste algérien, écrit par Rénia Aouadène en 2015 : Un maure dans la Sierra. Cette écrivaine est originaire d’Aokas et a grandi dans la banlieue marseillaise. Elle a fait des études de Littérature et civilisations hispano-américaines et en sciences de l’éducation à l’université d’Aix-en-Provence. Ensuite elle part pour Cordoue et Grenade comme assistante de français où elle se passionne pour l’Espagne arabo-berbère-musulmane.

La romancière s’est inspirée de la vie de Rabah Oussidhoum né à Darna dans un village de Kabylie. Ayant eu connaissance de son histoire, Rénia Aoudène décide de tenter un roman inspiré de cette histoire méconnue, estimant n’avoir pas assez de matière pour une étude strictement historique. Elle constate : « J’étais surprise que cette histoire ne soit pas connue en Algérie. On la découvre en ce moment. En Kabylie, on m’a parlé d’un anarchiste algérien, qui a combattu en Espagne. Les langues se délient à peine. Pour certains, mon livre a servi de catharsis pour en parler. De plus, il faut savoir que la plupart des engagés maghrébins pendant la guerre d’Espagne sont rentrés en France. Seuls 10 à 15 % d’entre eux sont morts sur le champ de bataille. Ils sont retournés en tant qu’immigrés et n’en ont pas parlé. Il existe potentiellement énormément de témoignages à découvrir sur ce pan d’histoire ».

Rabah Oussidhoum est un des premiers à intégrer les Brigades ; c’est un soldat remarqué puisqu’il a déjà servi dans l’armée. En Espagne, il combattit sur différents fronts et capitaine, il co-dirigea le 12e bataillon. Il déclara  que « toute la presse parle des volontaires marocains dans les rangs des rebelles franquistes : moi, personnellement je suis venu combattre avec les Brigades internationales, démontrant ainsi que tous les Arabes ne sont pas fascistes ». Après sa mort en 1938 sur le front d’Aragon, une compagnie porta son nom.

La romancière rappelle les étapes de sa vie : son enfance et sa jeunesse en Kabylie, son exil à l’intérieur du pays pour venir en aide à sa famille, son engagement dans l’armée : « il a décidé de s’engager dans une harka afin d’obtenir la citoyenneté française et fuir ce pays pour aller en France ». Il entre à l’école des sous-officiers. Libéré de l’armée, il réalise son rêve d’émigrer en France. Observateur, il prend son temps pour apprécier la vie ouvrière et finit par adhérer au Parti Communiste. Cette adhésion a son aboutissement provisoire dans les brigades internationales. Auparavant, il retourne dans son village pour voir sa mère et rejoint l’Espagne par Oran pour arriver à Alicante, sur le Jaime II. Avec ses camarades, il se retrouve dans le sud de l’Espagne, formé par des instructeurs soviétiques. Ayant une bonne formation militaire antérieure, Rabah Oussidhoum devient responsable au sein d’un bataillon. Il part dans la région de Cordoue, où il participe à la bataille de Lopera. Il se rend ensuite à celle de Ségovie, où il prend le commandement du 12e bataillon ‘Ralph Fox’, du nom d’un écrivain anglais qui était mort à Lopera. Interviewé sur sa présence pour les brigades internationales, il répond : « Tous les journaux parlaient des Moros qui luttent avec les rebelles de Franco. Je suis venu me battre avec les travailleurs contre la canaille fasciste ». Sur le plateau de Miraflores, au bord de la rivière Guadalope, il se retrouve face aux soldats moros de Franco : « En ce 25 mars 1938, au milieu du brouhaha causé par les bombes, les tirs des mitrailleuses, les grenades lancées par l’ennemi, Rabah armé de son fusil tire dans tous les sens. Il sait qu’il n’y a pas de temps à perdre car les franquistes, remontés à bloc par les batailles gagnées, sont prêts à tout pour en découdre avec ce bataillon.
Un tir atteint la poitrine de Rabah qui s’écroule à terre, se vidant de son sang. (…)
Rabah ignore que les politiciens qui gouvernent ne sauront jamais que des afro-arabo-musulmans ou chrétiens se sont battus. Ils deviendront des soldats de l’ombre car l’histoire ne retiendra que ce qui l’arrangera ».

L’intérêt de ce roman dans sa mise en relief de ce destin singulier est de nourrir les informations recueillies d’inventions au plus près de ce que l’écrivaine connaît ou recherche sur la Kabylie, l’Algérie coloniale, l’émigration en France et l’Espagne. Elle invente aussi le personnage d’Amalia, en rupture avec les traditions et donc avec sa famille et introduit une histoire d’amour et de passion, nécessairement éphémère en ces temps de guerre. La construction du roman ne rend pas arbitraire l’invention de la possibilité de ce couple car elle a alterné ce que l’on pourrait nommer le récit algérien (sur Rabah) et le récit espagnol (sur Amalia). Quand la jonction se fait sur le front, elle s’impose avec un certain naturel.

Tout au long des deux récits, les informations sur les sociétés et leur histoire sont données avec, sans doute, une présence un peu trop marquée de la voix de la narration qui laisse peu de liberté d’interprétation au lecteur. Mais ce roman est un roman de conviction et on n’est pas étonné qu’il soit, en même temps, un hymne à la civilisation berbère et à ses composantes : les êtres qui la font vivre et qui ont une mémoire historique profonde de ses capacités de résistance, ses manifestations culturelles, son attachement à la terre et à ses paysages. Il est aussi un hommage à une certaine Espagne : celle d’êtres libres qui, comme Amalia, inventent leur vie sans renier les valeurs essentielles de l’humanité.

En ouverture, un extrait d’un poème de 1961, écrit par Bachir Hadj Ali, poète algérien de renom, montre que le protagoniste choisi habite déjà la parole poétique algérienne :

« (…) Alfarez des Brigades, Rabah Oussidhoum, rêvait
Comme on va à la fontaine pour n’avoir jamais de rides
Son cœur a éclaté sur le cœur de Madrid (…)
Il y a vingt cinq ans, comme une grenade mûre.
Un cheval hurle la mort dans la gorge percée de Lorca
Épouses noires de Guernica vos enfants ont grandi
Nous sommes entourés d’orphelins. Épouses noires de Guernica (…) »

Si le cinéma s’emparait de ce personnage, sans doute pourrait-il lui donner le relief du brigadiste américain de Pour qui sonne le glas d’Hemingway. Peut-on dire que Robert Jordan doit autant à Gary Cooper qu’à Hemingway ? Le choix du romancier américain s’est porté sur un jeune internationaliste, professeur d’espagnol qui s’est engagé au sein des brigades internationales. Un documentaire serait en préparation de l’autre côté de la Méditerranée sur « ces Algériens qui ont fait la guerre d’Espagne », à partir des recherches d’Andreu Rosés, avec Marc Almodovar à la réalisation. Une équipe de tournage a  séjourné dans la wilaya de Béjaïa à la recherche des descendants de ces héros oubliés.