Jules Vallès à (re)lire : d’esquisses inédites au chef d’œuvre de la Trilogie (Les Bacheliers perdus)

Jules Vallès, par Gustave Courbet, vers 1861 (détail)

Jules Vallès refait surface à la faveur de la publication d’inédits par les éditions Du Lérot : deux manuscrits inachevés, retrouvés dans ses archives à la Bibliothèque nationale. La presse en rend compte car sans jamais avoir été un écrivain « légitime », Vallès ne peut passer inaperçu. Les présentations de ces inédits sont contrastées.

Avec indulgence, dans Valeurs actuelles le 2 mars 2019, Philippe Barthelet en rend compte, égratignant au passage l’écrivain : « Victor Hugo a tout dit en deux vers, et tout condamné, de la prétention des collèges d’ancien style : Marchands de grec ! Marchands de latin ! Cuistres ! Dogues ! / Magisters ! Philistins ! Je vous hais, pédagogues ! Jules Vallès les hait encore davantage, car il est pauvre et s’est laissé prendre à leur miroir aux alouettes. (…) Osera-t-on dire que ces deux histoires de ratés sont ratées ? Vallès semble s’acharner à régler des comptes et oscille sans fin entre la diatribe et la satire à gros traits ».

Quelques jours avant, dans En attendant Nadeau, le 26 février 2019, Maxime Deblander concluait sa présentation ainsi : « En un mot, ce sont « des prolétaires intellectuels », nous dit Michèle Sacquin dans son introduction, « comme certaines sociétés, plus mensongères que d’autres, en produisent ». Notre société est-elle mensongère ? À l’heure où tout un chacun ou presque est susceptible de faire des études et d’obtenir un diplôme, cette phrase nous interpelle. Si ces inédits de Jules Vallès résonnent encore aujourd’hui, c’est parce que notre époque, comme la sienne, est révoltée. Puissent ces deux textes nourrir la réflexion sociale en ces temps de crise ».

Et c’est du côté du Canard enchaîné du 30 janvier 2019, qu’est soulignée la résonance la plus actuelle de l’écrivain. Frédéric Pagès en rendait compte en faisant un clin d’œil à Parcoursup, appuyé par Pancho dessinant deux portemanteaux. Sur l’un est suspendu une redingote et sur l’autre une blouse. La redingote interpelle la blouse : « Vous n’allez tout de même pas mettre un gilet jaune ! » en écho au titre de l’article : « La blouse et la redingote », complété par le chapeau « « Les bacheliers perdus » : deux romans de Jules Vallès, dénichés par les éditions Du Lérot. Inédits, inachevés et savoureux ». Frédéric Pagès conclut avec à-propos, après une citation particulièrement « savoureuse » du roman : lors d’une distribution de prix, « « on vit le préfet hocher la tête, en signe d’admiration, et se tournant vers l’évêque, qui se tourna vers le général, lequel se tourna vers je ne sais qui » : c’est plus marrant qu’un livre de sociologie sur  » Les héritiers », et, sur le fond, cela en dit autant ». Vallès souligne aussi que les enfants des classes favorisées savent non pas d’instinct mais d’éducation, se comporter pour emporter la conviction. Et F. Pagès de commenter : « La classe, l’aisance, la désinvolture, les codes sociaux, tout ce qui ne s’apprend pas dans les versions latines, c’est ce que Pierre Bourdieu appelait « l’habitus ». Toujours du latin ! »

Si Vallès n’a jamais été un auteur scolaire, et c’est bien regrettable, la réception littéraire ne peut entièrement ignorer une édition de deux de ses inédits. Vallès qui est revenu tant de fois sur ses projets d’écriture, qui n’avait pas d’impossibilité de publier dans la presse, en feuilleton, n’a jamais repris ces tentatives dont on ne trouve pas mention, semble-t-il, dans sa correspondance. Fallait-il donc publier ces premières esquisses, des récits laissés inachevés par Vallès lui-même et que Séverine, la fidèle collaboratrice des dernières années, n’a pas recopiés ?

Oui, si c’est pour permettre de mesurer le travail d’un écrivain qui dès premières ébauches aboutit à un chef d’œuvre, en l’occurrence la trilogie, et plus particulièrement, L’Enfant et Le Bachelier. Car on trouve la matière de ces deux grands livres dans ces inédits.

Non, si c’est pour donner à lire un Vallès plus consommable comme semble le suggérer sa préfacière, Michèle Sacquin : « Ces deux textes, rédigés d’une plume caustique et sensible, nous restituent un Vallès émancipé de son aura d’insurgé, un Vallès d’avant la Commune, intemporel et peut-être plus touchant ».

Cependant, les vallésiens (dont je suis) seront vivement intéressés par cette lecture, y cherchant et y trouvant souvent, les prémices des belles pages de la trilogie. Mais il me semble évident aussi que, pour qui n’a jamais lu Vallès, ce ne sont pas ces deux inédits inachevés qu’il faut lire. Le lecteur doit aller résolument vers ce que l’écrivain a voulu et édité : sa trilogie. Toutefois, pour qui connaît Vallès, la lecture d’Ariste Gerdy et de Me Gerdit est tout à fait intéressante pour mesurer le chemin que l’engagement total dans la Commune de Paris fait franchir au journaliste de renom devenant, après cette expérience et les longues années d’exil, un écrivain de talent trop sulfureux pour les bien-pensants.

L’exil donne du temps au journaliste du second Empire et de la Commune, toujours sur la brèche. C’est alors que prend vraiment corps le projet d’une écriture plus concertée qu’auparavant, d’une écriture de réflexion et d’approfondissement sur une génération, sa génération, et que les armes de l’humour et de l’ironie, déjà bien aiguisées dans l’écriture journalistique, vont faire sauter les autocensures sur certains sujets. De Londres, en août 1876, Vallès écrit à son ami Arthur Arnould : « J’ai beaucoup souffert étant jeune et j’ai voulu que le problème de l’éducation et de la famille se dressât au milieu des larmes de l’enfant et des rires de l’humoriste ».

Le même été, il écrivait souvent à Hector Malot, évoquant son « lien » avec Paris et lui décrivant son livre futur : « un beau livre, le vrai livre de ma vie, une des pages du grand livre de notre temps (…) Un livre qui sera le résumé d’une vie dont je n’ai plus grand-chose à faire(…) (une) histoire pleine de sensibilité intime et de paysages orageux ! qui sentirait l’encre, la violette et la poudre, sans être un roman d’amour ni une œuvre d’émeute (…) une œuvre utile et saisissante ». Si la lutte et l’exil l’ont libéré du récit édulcoré de faits intimes, la censure politique pèse lourdement sur les Communards et il doit en tenir compte ; le nom de Vallès était interdit en France avant l’amnistie pour les Communards ; il a été condamné à mort par contumace.

Jules Vallès, Atelier Nadar (vers 1860)

L’Introduction dit peu de choses sur la conservation de ces deux manuscrits qui précèdent la Commune. A qui Vallès avait-il laissé ses papiers ? Roger Bellet a raconté les différentes caches pendant et après la Semaine Sanglante et son évasion de Paris en septembre 1871 :

« Je partis de Paris, par la gare du Nord, avec cette barbe-là, et habillé comme tout le monde J’avais seulement aminci le collier, mais qui m’avait vu deux fois ne s’y serait pas trompé deux secondes.
Mais il était 8 heures du soir, j’étais en première – et il y avait dans le wagon, me chaperonnant à mon insu, un lieutenant saoul qui ronflait et insultait, dans son cauchemar, la Commune et les communards : « Tas de cochons ! »
Il était en train de sauver un de ces cochons-là », a-t-il raconté dans L’Insurgé.

Ces inédits ont été retrouvés dans les archives de Vallès déposées à la Bibliothèque nationale en 1981 par Lucien Scheler. Michèle Sacquin les date approximativement des années 1866-1868 et les a réunis sous un titre commun, clin d’œil au Bachelier, publié bien après, en 1881. Elle les rapproche très justement des articles publiés en 1861, « Les Réfractaires » et « Les Victimes du livre » que Vallès réunira, en 1865 dans son ouvrage, Les Réfractaires. Plus tard, en 1884, Vallès publiera dans Le Cri du peuple, en feuilleton, Souvenirs d’un étudiant pauvre. Vallès a rarement été à court de publication et s’il n’a pas achevé ces deux manuscrits, c’est qu’il en percevait l’insuffisance. Ils ont donc valeur, pour nous, d’étape.

L’Enfant, écrit pendant l’exil et qui a paru sous un pseudonyme, grâce à Hector Malot, ne met pas en scène un couple parental aussi « touchant » que les parents des deux Ariste Gerdy et André Gerdit. Ce qui, en revanche, est bien en germe, c’est la dénonciation de l’injustice sociale, la cassure entre la formation (Lettres ou Droit, les deux sont dénoncées) et la classe sociale. Les efforts sont voués à l’échec d’une réussite sociale si l’on n’est pas bien né. On a beau être un sujet prometteur, pétri de latin et de grec, la pauvreté est une tache indélébile qui fait barrage à toute promotion dans la société : « Mais le petit Ariste était là. Venit, vidit, vicit, s’écria le régent de collègue en se tournant vers l’enfant dans son discours de distribution des prix. L’orateur avait trouvé une image espiègle et charmante qui rattachait l’histoire romaine au fils du principal, quelque chose dans le genre « toi que j’appellerais Jules comme César si tu ne t’appelais pas déjà Aristide ! » On ne pouvait changer les noms de baptême, c’était clair ».

Ces deux inédits mettent aussi l’accent sur la lutte entre l’enseignement public et l’enseignement privé catholique : « Il y avait bien, comme dans tous les angles de province, un Petit Séminaire rival qui dressait, là-bas sur les hauteurs, sa façade blanche, surmontée d’une grande croix, comme un poignard planté dans la boîte d’un jongleur ». Et les gestes d’encouragement pour Ariste préfigurent les formules imagées de l’œuvre aboutie : « Le curé lui grattait le menton et le pharmacien libre-penseur lui serrait la main ». Le fossé entre la province et Paris est souligné de mille et une façons. Ces inédits annoncent, en mode mineur, l’œuvre à venir. Et c’est vers elle qu’il faut aller, elle qu’il faut relire.

Inédits entre 1866 et 1868 : qui est alors Vallès ? Il a raison de dire quand il fuit Paris, en 1871, qu’il peut être reconnu car il a bénéficié de caricatures assez nombreuses dans la presse, de photographies et de portraits. C’est ce Vallès « public » que nous voudrions retrouver, en marge de ces deux inédits.

Jules Vallès a fondé différents journaux et revues. En 1867, il crée La Rue, hebdomadaire littéraire qui paraît du 1er juin 1867 au 11 janvier 1868, ce qui est un record de longévité puisque la censure ou le manque de fonds sont là pour arrêter les publications qu’il initie. La caricature de Gill est un pastiche de « l’enterrement du pauvre », portrait-charge en couleurs, prémonitoire de ce que sera l’enterrement réel de Vallès en 1885. Il est publié dans La Lune, le 14 juillet 1867 en première page. Sous la caricature, il y a une autorisation autographe de l’écrivain avec la mention : « Chargez ! ». Ce dessin a servi d’affiche publicitaire pour les libraires. Dans le premier numéro de La Rue, Vallès avait écrit : « Nous sonnerons l’attaque et donnerons l’assaut contre toutes les forteresses, instituts, académies, du haut desquels on fusille quiconque veut avoir l’esprit libre ».

André Gill est alors un des caricaturistes de presse les plus importants avec Daumier. Il a laissé un portrait écrit de Jules Vallès en pleine activité de rédacteur en chef : « Vallès déclamant, ricanant, dictant ses articles, chauffant ses collaborateurs, distribuant la besogne, corrigeant les épreuves. Une activité furieuse et jamais lassée ; des feux d’artifice de saillies, de paradoxes, des fusées de blague, des pétards d’indignation, des chandelles romaines d’enthousiasme ; et toujours du talent, une grande forme hardie, latine, bien moderne cependant, lyrique… et, j’ajoute pour l’agacer, romantique ».

Jules Vallès par Gustave Courbet

Auparavant, en 1861, Vallès a vu son portrait peint par Gustave Courbet, tableau très connu : Vallès a insisté, à de nombreuses reprises, sur sa laideur et on peut penser que la mise en scène de la laideur par la caricature est une autre manière de la tenir à distance par l’humour, ce « complexe » s’étant déjà dissipé avec le temps. Ainsi dans Le Testament d’un blagueur, Vallès écrit : « Je suis laid : il paraît que je suis laid. J’en souffre beaucoup. Quand je me trouve dans un endroit où il y a des demoiselles, je dis toujours que j’ai mal aux dents ou un clou dans le nez, pour pouvoir mettre mon mouchoir sur ma figure, dérober ce que je puis aux regards des femmes ».

La mère a persuadé l’enfant de sa disgrâce ; du masque de laideur imposé par Madame Vingtras, on passe ainsi au masque de laideur choisi, que l’écrivain arbore volontairement, avec ostentation, et dont il peut rire et jouer. Vallès se représente aussi, assez volontiers, plein de gaucherie : l’épisode le plus célèbre de ce « Vingtras en pantin » est celui de L’Habit Vert au début du Bachelier, véritable auto-caricature. Cette constante de l’auto-portrait dans la trilogie peut être aisément rapprochée de la caricature et, en particulier du portrait-charge qui utilise volontiers la déformation physique comme métaphore d’une idée et la gestuelle de la mécanisation-robotisation pour isoler les significations-clefs ; lorsque déformation et grotesque coïncident avec esprit de satire, nous trouvons les meilleures caricatures.

L’autre raison de l’acceptation de ces caricatures par l’écrivain est qu’il exerce lui-même cet art, avec les mots. On a souvent souligné sa virtuosité de portraitiste-caricaturiste, en le qualifiant de caricaturiste de la plume, imagier à la Daumier, peintre du grotesque : des photographies ou des portraits-charge d’hommes célèbres en son temps confrontés aux croquis vallésiens montrent la justesse du trait et la pertinence de la pointe d’humour. On comprend alors son exclamation dans La Rue, en 1867 : « Vive au moins la liberté de rire ! ». Auparavant le 23 novembre 1865, Vallès avait publié dans Le Figaro, un article intitulé, « La Caricature », dont certains passages éclairent sur la façon dont il pense qu’on doit comprendre le croquis d’humour : « En acceptant l’ironie qui vous touche, on passe à travers la vie, la tête fraîche et la main ouverte. L’orgueil panse les souffrances de la vanité, et l’on est le premier à rire de la perspicacité maligne de l’ennemi ». Plus loin, il affirme contre les esprits chagrins et les « pisse-froids » : « nous ne vous demandons que le droit de rire un peu ! C’est la consolation des pauvres et toute la vengeance des vaincus. Le droit de rire, s’il vous plaît ! de rire de l’un, de l’autre ; de celui-ci, de celui-là ; de vous, de moi ! » Ce droit à la gaieté et au rire, cet antidote à l’idéalisation et à la déification que sont humour et caricature ont enfin une fonction plus fondamentale : ils sont « le correctif nécessaire de l’enthousiasme aveugle ». Et la fin de l’article livre le fond de sa conviction : « on a assez d’armes contre nous, nous n’en demandons qu’une, qui sera notre baïonnette : l’ironie ». Comment ne pas penser alors à ce poème-autoportrait accompagnant sa photographie par Carjat :

Il est certain que portraits et caricatures auxquels Vallès s’est volontiers prêté ont participé à la construction de son image d’écrivain, en provoquant des associations mentales systématiques qui ont servi à l’identifier : Vallès apparaît bien comme le révolté, le réfractaire, terme privilégié dans son vocabulaire. N’est-ce pas ainsi qu’il a voulu apparaître ? S’il est parfois délicat d’établir une équivalence terme à terme entre un personnage fictif et son modèle dans le réel, il nous faut bien constater que, sur le plan du physique et de la gestuelle, les évocations romanesques de la trilogie rencontrent bien souvent caricatures et portraits, que l’image construite de Vallès est superposable aux mots qui dessinent Jacques Vingtras. Elles ont peu à voir avec Ariste et André, protagonistes des inédits.

Pierre Pillu a montré que les traits essentiels de l’auto-portrait sont la force, l’énergie et la vitalité : Vallès revient avec insistance sur ses épaules larges, sa chevelure noire, son teint de cuivre, ses yeux de braise, ses dents de marbre et sa voix forte. Le lexique du corps est très présent sous sa plume, avec une prédilection pour le derrière – objet de toute l’attention des parents Vingtras !–, la cervelle, la gorge, les côtes, la peau, l’estomac, les entrailles et le nez. Il parle beaucoup aussi de son sang et de son cœur. Il aime faire intervenir tout un bestiaire dans les comparaisons : le lion, la panthère, le bœuf, le crapaud, l’oie, l’ours, le sanglier, le singe… et toutes les gammes du « chien », exemple patent de l’influence de la caricature sur l’auto-portrait littéraire.

• dans L’Enfant, « j’ai la tête taillée comme à coups de serpe, les pommettes qui avancent et les mâchoires aussi, des dents aigües comme celles d’un chien. J’ai du chien ».
• dans Le Bachelier, « je vois dans une glace un garçon brun, large d’épaules, mince de taille, qui a l’air heureux et fort. Je connais cette tête, ce teint de cuivre et ces yeux noirs. Ils appartiennent à un évadé qui s’appelle Vingtras ». Et encore « dix-sept ans, des épaules de lutteur, une voix de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre, les mains comme du citron, et les cheveux comme du bitume ».

Chez Vallès, l’image et le réel fusionnent en une représentation assumée. La conclusion de Pierre Pillu peut être éclairante pour la compréhension de la mise en scène de Vallès dans ses caricatures : « La place considérable du corps dans l’autoportrait prend alors sa véritable signification : le corps mis en scène est un corps meurtri. Les traits signalétiques évoqués sont constamment des marques de coups, des blessures, des plaies plutôt que la forme du nez (…) Plus qu’il ne cherche à se décrire avec exactitude, Vallès élabore un mythe : celui du héros révolté, de la victime exemplaire (…) L’autoportrait aboutit à une dramatisation, à une incarnation de la révolte ».

Par la caricature, Vallès cherche ainsi à se construire et endosse des traits qui font de lui un personnage social cohérent et « fort », mais, cette fois, donnant les coups plutôt que les recevant. Apparaît alors toute la complicité entre l’artiste et le modèle. Les caricatures croquent sa position idéologique, par son physique, la vigueur de sa gestuelle, ses yeux et ses cheveux noirs et son regard perçant. Vallès a parfaitement conscience du parti qu’il peut tirer de son physique, de son rire, de sa voix, de ses yeux : au lieu de les atténuer, il les exploite, en tire des effets de fureur et de rire et affirme sa place au grand air, dans la rue, dans les faubourgs, sur les barricades et non dans l’atmosphère feutrée et mondaine des salons où il n’est qu’un chien dans un jeu de quilles !… Il y a, dans cette attitude par rapport à l’apparence offerte – négociée entre ce qu’il est et ce qu’il veut paraître – du potache et de l’émeutier.

En 1884, une année avant la mort de Vallès, André Gill a donné de lui un autre portrait « écrit » : « Avec sa chevelure hérissée et rebelle, sa barbe bourrue et retroussée – barbe et cheveux blancs aujourd’hui, luisants et noirs, jadis, comme charbon de terre –, avec ses yeux hardis, ronds sous les rudes sourcils, son nez coupé court, retroussé, aux narines de dogue ou de Socrate, les trente-deux dents étincelantes rangées sous le pli dédaigneux et amer de sa lèvre, avec tout son masque heurté, aux plans durs, qui semble avoir été martelé par quelque tailleur de fer, en son pays d’Auvergne ; avec, surtout, sa voix de cuivre, amoureuse de tempête, et le roulis farouche de son allure, il s’est fait, autrefois, une renommée de casse-cou, d’exalté violent, dur à cuire.
C’est son premier succès, son succès de jeunesse ; il y tient. Et, soigneusement toujours, il a défendu, de la retouche et de l’altération, cette extravagante contrefaçon de sa propre physionomie, où, depuis vingt ans, le public le voit grinçant de la mâchoire, et rageusement campé devant la société.
Moi-même, pour complaire à sa manie bien plus qu’à mon sentiment, ne l’ai-je pas caricaturé en chien crotté, lugubre, traînant, à la queue, une casserole bossuée et retentissante? »

Ces lignes de Gill confirment ce que nous pressentions : le trait forcé (mais non inventé) est tracé pour signifier une stature politique et idéologique dans la société du Second Empire, à la demande même de l’intéressé. Dans la suite du portrait, le caricaturiste insiste sur l’impression que lui fit Vallès la première fois qu’il le rencontrât : « son aspect (…) m’apparaissait absolument joyeux et séduisant » ; il parle aussi de « sa belle verve éternelle, son intarissable gaieté ». André Gill n’est pas le seul à avoir insisté sur le côté boute-en-train de Vallès qui n’apparaît jamais dans l’iconographie le représentant, si ce n’est, parfois, par une gestuelle de farceur. Le portrait de Courbet, bien différent des caricatures, ne contredit pas ce constat du choix dominant du sérieux : regard mélancolique et triste, bouche sérieuse, « archétype de l’intellectuel révolutionnaire » de cette époque.

Ainsi, si dans la vie (comme dans la trilogie), Vallès apparaît souvent comme « un réfractaire plein de tendresse et de force », selon les mots de Théodore de Banville (Camées Parisiens,1883), dans la caricature, il demeure tel qu’il a souhaité apparaître à ses contemporains : une redingote rangée aux côtés des blouses, le Réfractaire : « Ils ne m’auront pas ! Et je pourrai être avec le peuple encore, si le peuple est rejeté dans la rue et acculé dans la bataille ».

La trilogie s’élabore pendant l’exil mais non sur un terrain vierge. Vallès a beaucoup publié sur les réfractaires et les déclassés. Le second tome qui porte le titre repris pour l’édition des inédits raconte la vie d’un bachelier, provincial pauvre, s’élançant dans la vie parisienne et essuyant échecs et déceptions. L’accusation est sans appel : l’éducation classique ne sert à rien, le baccalauréat n’ouvre aucune la porte si l’on n’est pas fils de nantis. Cette dénonciation est dominée par l’humour. Le premier chapitre est une explosion de rire, de joie et de liberté. La satire impitoyable, largement entamée dans le premier tome, L’Enfant, contre pions et professeurs, se poursuit implacablement. La formation rhétorique ne correspond plus à une France en pleine transformation. Le Bachelier, c’est le jeune provincial qui débarque à Paris mais qui n’en accepte pas le vernis et qui découvre un autre Paris révolutionnaire qui, cette fois, l’enthousiasme et justifie son rejet. L’accusation tombe, inexorable, à la fin du roman : « Mais tu nous le paieras, société bête ! qui affame les instruits et les courageux quand ils ne veulent pas être tes laquais ! Va ! Tu ne perdras rien pour attendre […] Derrière moi, il y aura peut-être un drapeau, avec des milliers de rebelles, et si le vieil ouvrier n’est pas mort, il sera content ! Je serais devenu ce qu’il voulait : le commandant des redingotes rangées en bataille à côté des blouses ».

Cette accusation implique en contrepoint l’émergence d’un système d’études qui forme l’esprit critique du futur citoyen qui mettra alors ses acquis au service du bien-être de tous. Les échecs individuels ne sont pas à entretenir avec hargne mais doivent féconder des révoltes collectives car « c’est le mal social qu’il faudrait tuer ». Vallès sait combien la formation reçue a été prégnante lui qui fut couronnée plus d’une fois au cours de ses études. Lorsqu’il s’essaie au journalisme, l’esprit scolastique lui colle à la plume et il doit se débarrasser du piège. Il a déployé toute une stratégie de distanciation qui constitue la modernité de son écriture. Celle-ci est une lutte pour dégager son style du Modèle. La pesanteur historique des mots et la rhétorique apprise dévient le sens des combats engagés : « La moitié de nos maux, les plus pesants de nos désastres viennent de ce que des phénix de rhétorique ont gardé le pli que leur imprima l’éducation classique ! […] Notre foi politique nous venait, aveugle et sourde, des livres où nous avions lu ces mots de liberté, ou de patrie exaltés par le génie héroïque de Tite-Live ou de Lucain ».

Vallès fait bien le procès de la langue de bois et du fossé entre langue de l’élite et langue du peuple. Il réfléchit à son outil d’expression et offre de nouvelles techniques d’écriture liée à une nouvelle conception de l’Histoire : celle d’un écrivain impliqué dans la lutte sociale non par son origine de classe mais par choix et qui opte pour une langue proche du quotidien en même temps que très travaillée, pour une recherche typographique assurant le maximum de lisibilité en appliquant au roman les techniques du journalisme. C’est une écriture tendue vers le renouvellement, la rupture avec le passé. Faut-il détruire le passé pour vivre pleinement le présent ? La vénération du passé n’est-elle pas une prison, un empêchement à l’invention et au renouvellement ?

Mais il n’attaque pas n’importe quelle culture du passé : il attaque la culture savante, jamais la culture populaire, culture périphérique exclue de la sphère du pouvoir, éloignée du centre, celle des paysans, celle des ouvriers : « J’ai été mêlé à la foule, j’ai entendu rire en mauvais français, mais de bon cœur. J’ai entendu parler du peuple et des citoyens, on disait Liberté et non pas Libertas ».

Bien entendu le temps de Jules Vallès n’est pas le nôtre mais bien des constantes de ses idées peuvent être transposées et faire réfléchir ; son style fait mouche, ses flèches atteignent leurs cibles. Justice sociale, fossé entre pauvres et riches, invention d’une langue romanesque qui ne soit pas une langue d’élite, renouvellement des méthodes pédagogiques sclérosées. C’est une hygiène mentale que de (re)lire Vallès par les temps que nous vivons.

Jules Vallès, Les Bacheliers perdus. Deux romans inédits. Introduction de Michèle Sacquin, éditions Du Lérot, décembre 2018, 224 p., 20 €