Dick Cheney, l’improbable VICE-président : Adam McKay (Vice)

Bien sûr, il y a le casting et la performance d’acteur(s), Christian Bale, Amy Adams, Steve Carrell, Sam Rockwell… mais derrière les ressemblances physiques censées donner corps (au sens propre) et vie au biopic signé Adam McKay consacré au sulfureux (et quasi oublié) DIck Cheney, il y a surtout un film gigogne inventif et drôlement cynique : Vice, ou comment un péquenaud du Midwest est devenu Vice-Président des États-Unis et a façonné le monde à l’aune de son conservatisme et de son goût du secret.

Pour ceux qui auraient séché le cours d’histoire contemporaine ou zappé l’actualité de ces vingt dernières années, Dick Cheney a été vice-président des États-Unis sous les mandats de George W. Bush de 2001 à 2009 et le monde lui doit notamment les opérations « Just Cause » et « Tempête du désert », bien avant l’invasion de l’Irak en réponse aux attentats du 11 septembre et le célèbre concept des armes de destruction massive dont aurait disposé Saddam Hussein, qui conduiront à la seconde guerre du Golfe…

Avec Vice, le scénariste oscarisé Adam McKay signe plus qu’un biopic à charge, un de ces brûlots engagés qui perd en subtilité en déroulant une férocité militante. Vice est un long-métrage qui (se) joue de son sujet grave, à travers toute une série de ressorts inédits qui le font entrer dans la case des objets hybrides, ni vrai-faux documentaire, ni pure biofiction. Avec ses effets visuels et narratifs parfois déroutants  on se demande à l’occasion si Michael Moore n’a pas passé la tête dans la salle de post-prod – et son montage millimétré, Vice nous invite à découvrir chaque pan de la personnalité de Dick Cheney et de sa carrière improbable (aux yeux d’un Européen, NDLR) de ses débuts en 1969 dans l’administration Nixon jusqu’à sa vice-présidence en passant par ses accointances troubles avec les entreprises privées sous contrat avec l’État fédéral. 

 

Quelle bonne idée de braquer les projecteurs sur ce personnage effacé qui a commencé sa carrière en tant qu’assistant de Donald Rumsfeld, a été Secrétaire à la Défense sous Bush père, élu à la chambre des représentants pour le Wyoming avant d’être choisi par Bush fils pour le seconder à la Maison Blanche. Mais quelle brillante idée surtout d’en avoir fait le personnage principal d’un film qui dépasse sa seule (et imposante) personne. Parce que Vice est aussi le portrait de la politique américaine qui se construit dans les antichambres du pouvoir : dans les réunions des think tanks conservateurs, dans les bureaux sans fenêtres des institutions supposément représentatives, dans les dîners, dans les réunions à huis-clos entre personnes choisies.

C’est Christian Bale qui prête ses traits à Dick Cheney, avec une fois de plus un sens de la transformation et de l’interprétation qui tourne au mimétisme. Mais une performance ne fait pas un film et c’est du côté de la mise en scène que Vice prend tout son sens. A grand renfort de flashbacks, avec une narration éclatée et un mystérieux témoin-narrateur de l’ascension du futur VP (dont l’identité sera révélée), Vice avance par séquences clippées qui rythment chaque époque de la trajectoire de Dick et de son épouse (jouée par Amy Adams, tout en arrivisme et en rigidité). Des rencontres opportunes (Rumsfeld, Bush Jr) aux choix politiques invariants en passant par la conception ultra-libérale du monde de Cheney, Vice enchaîne les petites histoires dans l’Histoire, effrayantes par leurs conséquences.

Parce que tout homme de l’ombre qu’il fut (tout en étant assoiffé de pouvoir au point d’œuvrer et manipuler à tout-va), Dick Cheney a sa part de responsabilité dans la marche actuelle du monde : il  a travaillé à façonner les esprits en ayant recours au marketing politique pour choisir quels mots, quelle phraséologie utiliser pour ne pas heurter le citoyen moyen — « changement » climatique plutôt que « réchauffement », « taxe sur la mort », pour faire passer une baisse des impôts sur les droits de succession en faveur des plus riches ; il a contribué à libéraliser les chaînes d’informations politiquement orientées pour servir les intérêts du Parti Républicain ; il a participé à la prééminence d’une pensée conservatrice en plaçant ses pions aux postes clés sur plusieurs décennies (l’avortement)… Il a orienté la politique étrangère américaine au Moyen-Orient, en Europe, en regardant par la seule lorgnette américano-états-unienne et en se souciant très très peu des implications futures, il a justifié l’usage de la torture et de la privation des libertés fondamentales par sa seule conception de L’État tout puissant.

Si Vice ne s’évite pas quelques scories, avec des effets de manches superflus (dans la tête de Cheney jeune vs Cheney âgé ou la métaphore appuyée sur l’absence d’affect du VP souffrant de problèmes cardiaques), on retiendra tout de même que le film d’Adam McKay invite à se (re)poser les bonnes questions au moment d’entendre (voire souscrire à) tout discours politique. Jusqu’à son hilarante scène post-générique de fin, Vice pointe les causes et les conséquences de la lénification des esprits, de la fabrique des idéologies (telle qu’a pu la décrire Noam Chomsky dans son Requiem pour le rêve américain). Adam McKay signe un film à la fois sarcastique et sombre. Et si Dick Cheney appartient au passé, ses actes pèsent encore de tout leur poids sur notre présent.

Vice, d’Adam McKay, avec Christian Bale, Amy Adams, Steve Carrell, Sam Rockwell, Tyler Perry dans les rôles principaux, produit et distribué par Annapurna Pictures (États-Unis), et Mars Distribution (France). 2018.