Confessions under post-literature

On sait depuis Walter Benjamin ce que la technique peut faire aux formes artistiques établies,  et notamment le rôle de la reproductibilité dans leur démocratisation. Voilà plus de cent ans que l’enclave littéraire a été forcée par les avant-gardes diverses, et que, entrés par effraction, les nouveaux occupants n’ont rien laissé de ce qui était tenu pour sacré : le style, le génie, les muses et tout le décorum ont été abattus pour des explorations plus aventureuses.

L’écriture survivant à la mort littéraire, de nouveaux procédés sont en cours de formation depuis lors,  et parmi eux, lectures ou performances ne sont pas en reste. C’est qu’il a fallu du temps, mais la seconde révolution du reproductible que nous vivons avec l’informatique a achevé ce qui était déjà annoncé au vingtième, et les esprits aïguisés savent maintenant que nous vivons après la littérature.

Dans les expériences contemporaines qui actent ce temps nouveau, la série Confessions under request de l’artiste Paloma Moin trouve une place singulière. Ecriture performative, narration instantanée ou déclamation informatique, l’œuvre, conçue en série au double sens de succession et de prototype est assurément post-littéraire. Le plan en est simple : un ordinateur sert à la saisie du texte de « l’épisode » (numéroté comme il se doit), qui est un texte rétroprojeté derrière l’artiste à l’aide d’un écran, où l’écrit se déroule « en temps réel » selon le non-sens consacré. Le public est ainsi mis devant le fait en train de s’accomplir de cette rédaction instantanée, et face à une figure technique de l’auteur, saisissant mécaniquement son texte.

Plus que de l’écriture automatique – antique pratique surréaliste – l’artiste préfère la formule « d’écriture improvisée » pour décrire sa pratique : c’est que, contrairement aux surréalistes, un tri est fait, et la « libération de l’inconscient » se fait plus classiquement par bribes ou traces, surgissements fugaces, éclairants pour qui sait les lire. Gardant un silence total, rivée sur son écran, elle fait apparaître au fur et à mesure de son affairement le texte qui sera la publication de la session. C’est là un des atouts de cette performance : son caractère narratif par le dévoilement prolongé d’un écrit qui se fait sous nos yeux.

Le contenu est en théorie simple : une description froide, factuelle, pour tout dire impersonnelle du lieu et du déroulé même de la performance. Mais une fois la scène installée, des choix s’opèrent, telle ou telle personne retiendra l’attention et se verra inclus dans l’écrit, tel événement imprévisible trouvera sa place dans le texte, etc. La mise en abîme révèle à la fois le caractère artificiel de toute l’affaire, en même temps qu’elle est un des motifs de la mise en image de l’écriture, de l’acte de tisser les mots entre eux. L’auteur et sa figure, détruits par Foucault, renaissent sous nos yeux sous la forme d’une caisse enregistreuse, d’un dispositif de traitement de données, informatique et désenchanté. Néanmoins, l’apparence rituelle se craquèle au fur et à mesure, et entre ses brêches, une poésie paradoxale fait irruption. C’est que l’opérateur informatique est une caisse enregistreuse dotée d’une subjectivité : la description froide et objectivante charrie des associations, dérive en digressions et souvenirs, réactions et sensations, lisibles, qui apparaissent sur l’écran, font d’un rapport d’état une réelle trame sensible.

L’immédiateté, et la mise en spectacle de ces confessions nous guide sur une des voies post-littéraires : ce qui,  dans une écriture plus artisanale, travaillée par le temps de la littérature pouvait mettre une vie entière à trouver son expression, est vouée par le dispositif – de l’oeuvre mais aussi la technologie informatique en général – à une inscription instantanée. « Nous ne supportons plus la durée » disait déjà Paul Valéry au début du siècle précedent.

Ce raccourcissement du temps de l’écriture est aussi certainement une altération de sa qualité : on sait à quel point la dimension métaphorique du langage est techniquement malmenée dans la vie courante de notre époque, de même que le principe d’implicite au sein d’un discours. L’écriture littéraire, déjà atteinte par les avant-gardes et leur injonction poétique, a succombé à une écriture encore plus formelle : celle du codage informatique et de ses combinaisons.  Sans doute ceci place les forces en présence sur le terrain post-littéraire : une écriture empirique et synthétique,  poésie, ou une écriture rationnelle, abstraite, information.

C’est dans la mise en scène de cette conflictualité que les « confessions » de Paloma Moin nous sont contemporaines. L’installation de l’auteure, sa posture, son silence et sa réduction à un rôle « d’interface écrivante » avec le public conservent de l’informatique l’aspect technique et extérieur. En même temps le dévoilement que suppose le procédé d’associations mentales, même dirigées, établit au vu de tous sur écran large, affirment cette position. C’est que, contrairement à la littérature, et en réalisant par là un souhait énoncé de longue date, le public est ici témoin de l’acte d’écriture, ce qui était différé dans la publication est rendu immédiat par la performance. La transparence de la performance, sa lisibilité, le caractère voyeuriste du public qui est face à la forme dactylographiée des états d’âme de l’auteure nous renvoie aux autres dispositifs numériques et à leur usage tendanciellement narcissique, autant qu’aux fondements de l’écriture informatique.  Nous avons ici la commande et le contrôle,  la potentielle surveillance, la transparence analytique, qui rencontre de plein fouet l’écriture synthétique de l’expérience humaine, ferment immémorial de la littérature. L’écrit, même rétroprojeté sur un écran, et saisi à l’aide d’un ordinateur, reste une matière : sons, rythmes, d’une partition qui s’écrit sous nos yeux, avec son lot de brio et parfois de fausses notes.

Une des caractéristiques des écrits actuels est qu’il ne reste du style plus que la « voix » : le style n’a plus la vocation ancienne de singulariser un génie, c’est-à-dire de placer aristocratiquement un auteur au dessus de la masse de son public. Mais il reste la particularité individuelle de l’arrangement des sons, la musique propre à notre imagination.

C’est cette matière musicale de l’écrit, en plus de la dimension subjective de l’œuvre qui fait toute sa force, puisqu’on y retrouve du vivant sous les mots – dans le temps et le cadre hélas limité de la performance – , là où le fonctionnalisme de l’écriture code reconduit le « fascisme » de la langue à son paroxysme.  Rendre l’écriture synthétique à l’espace public, voilà quelle pourrait-être une des tâches des expériences post-littéraires.