Fyre : Le festival qui tua le Don Quichotte néo-libéral

Fyre festival

Une île paradisiaque, celle de Pablo Escobar, une utopie, celle des stars et des fortunés, du lucre et de l’orgiaque, sont les moteurs de Fyre, le documentaire Netflix de Chris Smith sur un festival mort-né.

Au départ un projet : pour le lancement d’une application de booking d’artistes qui supplanterait habilement les profiteurs de la profession (les bookers), Billy McFarland, un jeune entrepreneur ambitieux, décide de donner à voir une vitrine sulfureuse et inaccessible au commun des mortels, s’il n’est ni riche ni célèbre. Des yachts, des jet-skis, des mannequins, des célébrités, du sable fin et de l’eau claire : cet événement qui afficha rapidement complet, le Fyre festival, tournera au cauchemar.

Avec son sous-titre qui fait déjà sens : « Le meilleur festival qui n’a jamais eu lieu » (The greatest party that never happened), qui sonne d’abord comme une faute de français mais annonce en fait une faute d’orgueil, le documentaire sur le plus inclusif et délirant festival jamais mis sur pied a tout d’un conte à la Terry Gilliam, le génie en moins.
Qui en veut vraiment à Gilliam d’avoir raté son Don Quichotte, œuvre ambitieuse, quand ce genre d’échec s’avère malgré tout être un chef-d’œuvre, intra comme extra cinématographique, c’est à dire tant dans sa conception et son objet que dans son paratexte ? Lost in la Mancha, le documentaire qui relate le désastreux projet de l’ex-Monty Python est un monstre merveilleux, l’odyssée de sa création un cas d’école et une lettre de noblesse tant le chemin fut âpre et le combat vital pour qui espère en secret en invoquant les Dieux et les Muses.

Mais ce n’est pas ici le même genre d’affaire : tout d’abord le documentaire Fyre, s’il est intéressant et singulier, manque un petit peu (en comparaison, certes injuste, avec Lost in la Mancha) de virtuosité narrative, la faute peut-être aux intervenants et collaborateurs du Fyre Festival qui, se sentant en partie responsables du désastre, n’éprouvent pas en tout point le besoin d’en exalter le récit, ce qui, sans l’appui d’un montage plus nerveux, plus incarné, freine un peu la progression.
Ensuite la fable projetée n’a rien de particulièrement appétissante, et dans cette période de forte tension sociale on pourrait même la trouver assez écœurante. Finalement, le spectateur trouve plus son compte à se positionner comme le firent alors les jaloux exclus de la fête, sur les réseaux sociaux, comme une foule sadique assemblée devant le pilori, attendant l’inévitable issue. Pas très confortable moralement. On n’en veut finalement pas tant à ce pauvre garçon d’être un produit dégénéré supérieur qu’au système qui l’a généré et avec lui chaque jour des milliers d’autres. Ce système englobe tout et tout le monde, jusqu’aux victimes et « complices » involontaires de cette arnaque. C’est le paradoxe du Dieu-gourou : sans fidèles, pas d’idole. Que serait le Don sans Sancho Panza ?

On pourrait même pousser le raisonnement jusqu’à considérer ce drame bourgeois comme une parabole, et son héros tragique comme une allégorie de la crise, du déraillement, de l’hybris néolibérale. Chez Gilliam, une lutte de l’imaginaire contre le système établi. Chez Smith, une lutte du système contre le réel de la condition du monde.

Finalement, cette allégorie a tout du phénix aux flammes d’enfer sur terre : sans répit, il renaît de ses cendres, semant ça et là les graines de sa folie à venir.

On donne des jouets beaucoup trop sophistiqués, beaucoup trop dangereux, à des individus qui dès lors qu’ils manipulent des grands chiffres et des grands fantasmes, à l’instar des traders, perdent toute notion du réel et en viennent à vivre dans un monde de leur invention, dans lequel les causes n’ont pas de conséquences, où la fin justifie les moyens, et où, quand le système prend l’eau, on s’échappe en hélicoptère ou en jet, on se dématérialise, on s’évanouit dans la nature, laissant apparaître par substitution celle, hideuse, du capital.

Fyre, le meilleur festival qui n’a jamais eu lieu de Chris Smith (EU, 2019, 97 min), sur Netflix depuis le 30 janvier 2019.