Isabelle Zribi : La revanche des personnes secondaires

Isabelle Zribi

Dans La revanche des personnes secondaires, celles et ceux qui d’habitude sont au fond du décor se retrouvent au premier plan, ou plutôt ils et elles s’imposent au premier plan. L’ordre habituel des places est renversé, inversé. Le subalterne qui subit l’ordre imposé des choses devient celui ou celle qui agit sur cet ordre, le perturbe, le casse : le secondaire devient premier.

A travers une série de courts chapitres qui peuvent être lus comme autant de nouvelles, Isabelle Zribi opère une série de renversements de relations sociales, familiales, économiques, affectives qui impliquent une distribution différenciée des rôles, des places, des genres, qui impliquent des hiérarchies, des rapports de pouvoir. La revanche des personnes secondaires est d’abord un livre antinaturaliste, qui dénaturalise ce qui dans la logique néolibérale, dans la représentation encore aujourd’hui bourgeoise du monde, dans les structures culturelles qui sont les nôtres, est pensé et vécu comme allant de soi, comme faisant partie d’un ordre du monde évident. Dans La revanche des personnes secondaires, il n’y a pas de rapports naturels, il n’y a que des rapports de pouvoir et des rapports de force, des rapports qui relèvent de constructions sociales, culturelles, politiques.

Ainsi, l’arbitraire, le relatif, le convenu, l’habituel règnent. Et c’est dans la mesure où l’ordre existant est arbitraire, relatif, seulement habituel, qu’il peut être transformé et remplacé. Un homme embauché par une riche bourgeoise se voit contraint de revêtir des habits féminins, de parler de lui au féminin, d’agir comme on attend qu’agisse une servante. Un autre homme devient Divine. Une relation familiale convenue et hypocrite s’inverse en une relation méprisante et violente. Une relation affective décidée et organisée par un homme, du point de vue de l’homme, correspondant aux seuls intérêts de l’homme, se transforme en une relation dans laquelle celui-ci n’a plus aucun intérêt aux yeux des femmes…

Chaque chapitre du livre d’Isabelle Zribi met en scène l’existence ou l’instauration d’un ordre fait de relations de pouvoir, relations asymétriques incluant une répartition des places et des rôles. Si, à l’intérieur de cette répartition, existent des personnes secondaires, ce n’est pas en vertu de ce qu’elles seraient par nature ou par une espèce de destin social incontournable, mais c’est parce que leur caractère secondaire est produit par l’ordre lui-même en fonction de certains critères : le genre, le sexe, l’âge, la fonction sociale, etc. A chaque fois, cet ordre est subi, il s’impose et permet toutes les soumissions, les exploitations. Dans La revanche des personnes secondaires, c’est cet ordre qui est renversé, ce sont les critères de son organisation qui ne sont plus pertinents, c’est la disposition et la hiérarchie des places qui sont subverties par le surgissement de ce que cet ordre par définition interdit, refoule, exclut.

La revanche des personnes secondaires peut donc être lu comme un livre qui expose ce qui est masqué par les représentations du monde que l’on peut qualifier de « bourgeoises », même si ces représentations peuvent aussi être le fait de la classe ouvrière. Il peut être lu comme un point de vue critique sur ces représentations et comme l’effectuation, par les moyens qui sont ceux de la fiction, de leur destruction et de la destruction des pratiques sociales, culturelles et politiques qui leur correspondent. La revanche des personnes secondaires est un livre sans doute très méchant pour le Medef, la Manif pour tous ou Emmanuel Macron. C’est en tout cas un livre de guérilla politique, une sorte de petit traité d’anarchie.

Isabelle Zribi, La revanche des personnes secondaires, éditions de l’Attente, décembre 2018, 134 p., 15 €