Lettre ouverte à Christophe Prochasson qui dénonce Orbàn « et en même temps » se commet avec Blanquer

Le Rienologue est le dieu de la Bourgeoisie actuelle ; il est à sa hauteur, il est propre, il est net, il est sans accidents. Ce robinet d’eau chaude glougloute et glouglouterait in saecula saeculorum sans s’arrêter. Honoré de Balzac, Les Journalistes

Le 12 janvier 2019

Christophe Prochasson,

Vous vous êtes engagé, ainsi que votre institution, l’EHESS, dans un combat contre les « dérives autoritaires » en Europe et les « atteintes intolérables à la liberté de penser » en Hongrie (Voir votre lettre du 10 décembre 2018, figurant sur la page d’accueil du site web de l’EHESS).

Si l’on comprend qu’un amoureux de la liberté d’expression aille jusqu’à défendre celle-ci au sein de la Central European University, université privée, fondée en Hongrie par Georges Soros, on aimerait qu’il la défende avec la même vigueur quand il s’agit des institutions publiques françaises, et en l’espèce de son École.

Or, vous vous êtes associé le 17 décembre lors d’une journée d’étude à Jean-Michel Blanquer, Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, qui a présenté le 5 décembre dernier un projet de loi (« l’École de la confiance ») dont l’article 1 prévoit la modification du Code de l’éducation* dans la même veine liberticide que la loi sur les fake news. L’application anticipée et zélée de cette disposition par l’Académie des Bouches du Rhône est d’ailleurs édifiante puisqu’elle interdit toute discussion critique de la réforme du lycée et du baccalauréat. En atteste ce courrier en date du 12 décembre 2018 :

Mesdames, Messieurs les Chefs d’établissement, Chers collègues,
Afin d’éviter que ne s’installent chez nos élèves et leurs parents, des éléments d’information relatifs à la réforme du lycée et du baccalauréat, tronqués, incomplets voire fallacieux, je vous demanderai de bien vouloir veiller à ce que nos établissements ne puissent accueillir des temps de réunion communs entre enseignants, parents d’élèves et élèves.
Sans vouloir aller à l’encontre des droits réglementaires de nos collègues enseignants en termes de réunions d’information syndicale ou de travail autour de ces évolutions, il est important que nous restions maîtres des messages construits à l’intérieur de nos structures.
Par ailleurs, si des réunions associant enseignants, parents et élèves se sont déjà tenues au sein de vos établissements à votre insu, voire contre votre gré, je vous remercie de bien vouloir m’en faire part pour notre information.
Avec mes remerciements et l’assurance de mon soutien en ces temps difficiles,
DB, le DASEN des Bouches-du-Rhône
(Voir le communiqué du SNES en date du 13 décembre 2018)

Ces initiatives rectorales visant à entraver le droit de réunion et la liberté d’expression tendent à devenir le mode de gestion commun de la contestation massive du programme Blanquer-Macron de destruction de l’École**, tout comme le traitement spectaculairement violent de la Jeunesse mobilisée contre la réforme du lycée et Parcoursup : laisser les dealers de Noisy le Sec « faire le maintien de l’ordre » pendant le blocus du lycée Olympe de Gouges, refuser la fermeture des lycées exposés à des intrusions extérieures mettant ainsi en péril élèves et personnels, utiliser des flash ball contre des mineurs, maintenir au sein des lycées des mineurs à l’isolement pendant 3 heures sans prévenir les parents afin de les « faire avouer », mettre en scène l’humiliation des élèves comme à Mantes-la-Jolie et jouer les cow boys alors même que, « en même temps », on laisse les quartiers aux dealers comme le rappelait l’ex-ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb… Si le musellement violent et liberticide de la contestation pratiqué depuis deux mois est édifiant, ne l’est pas moins l’effet de sidération provoqué depuis un an et orchestré par un « mouvementisme » législatif abrutissant dont Hannah Arendt a bien montré l’affinité avec le « phénomène totalitaire » (cf. Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, t. 3 Le Système totalitaire, ch. IV : Idéologie et terreur : Un nouveau type de régime). Jean-Michel Blanquer, ne se contentant pas en l’espèce de marcher, mais caracolant sur ses réformes à un rythme endiablé, on mesure à quel point celles-ci loin de constituer des « facteurs de stabilisation » autorisés par « la permanence ou la raison » se font bien plutôt l’expression d’un mouvement permanent qui tétanise sans jamais convaincre. Alors pourquoi, Christophe Prochasson, dénoncer les autoritarismes d’à côté tout en se commettant avec les fourriers de celui qui est là ? Ces indignations sélectives ne servent qu’à dissimuler les formes plus retorses de l’autoritarisme libéral derrière celles plus « éprouvées » et voyantes de l’autoritarisme « illibéral » (Sur le caractère pléonastique et non oxymorique du « libéralisme autoritaire », voir par exemple Grégoire Chamayou, La société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire).

Ainsi, vous vous alarmez de « la décision inique » aujourd’hui prise contre la Central European University par Viktor Orbàn, qui en constitue pourtant l’une des success story***, car elle serait « une menace pour l’ensemble de l’enseignement supérieur et de la recherche européens »… mais que ne vous alarmez-vous du saccage terminal de l’Enseignement secondaire en France par le rapport Mathiot et ses exécuteurs des basses et hautes œuvres – en l’espèce Jean-Michel Blanquer et ceux parmi les universitaires qui acceptent de couvrir de leur « expertise » les manœuvres du « petit faitalisme » (Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale, 3ème dissertation, § 24) économico-managérial – qui menacent hic et nunc toute la jeunesse de France ? Il s’agit en effet de liquider tout à fait les poches de résistance à la catastrophe en cours depuis plusieurs décennies en assurant définitivement la médiocrité de l’enseignement par le truchement de professeurs polyvalents**** condamnés à être les demi-habiles de nouvelles spécialités bifides, ainsi que par la réduction du volume d’enseignement et l’augmentation des effectifs par classe qui se situent déjà bien au-delà de l’acceptable*****, et enfin grâce au remplacement, via le nouveau gimmick de la classe inversée, du professeur par l’écran (forcément « progressiste » puisque neuf, cher et obsolète à court terme). Quant aux réactions légitimes à la grande violence faite aux élèves à qui on ne devrait pas avoir le droit de « donner à manger du faux » (Simone Weil, L’Enracinement, « Les besoins de l’âme », La vérité) et aux enseignants dont on tarit la seule source d’autorité légitime – leur savoir et les conditions pour le transmettre -, le macronisme s’imagine pouvoir les réduire grâce à un caporalisme administratif et policier, dont nous observons les premiers effets. Si dans l’École américanisée de Blanquer « est professeur celui qui est capable d’enseigner… n’importe quoi »******, et comme le pragmatisme ambiant qui assimile l’utile au vrai nous y invite, il faudra bien se demander à quoi peuvent servir l’Enseignement supérieur et la Recherche. Assurément pas à former des professeurs du secondaire dont il ne restera bientôt plus que l’étiquette, et encore pourrait-on envisager des appellations moins collet monté et plus attrayantes : guide d’itinérance sapientielle, bifidus passif, co-constructeur du néant, expert en solutions faillies, manager du vide, technicien-en-savoirs-qui-rapportent-gros-mais-ne-donnent-rien, leader sans charisme… .

Quant à la Recherche elle-même, cernée par les injonctions politico-sociétales, n’est-elle pas rapidement vouée à jouer les utilités dans tous les sens de l’expression ? A n’être réduite à presque rien et à n’être plus reconnue qu’en vertu de ses applications pratiques, autrement dit à rompre avec ce qu’elle doit à la Vérité de patience, de tâtonnement et de saine provocation à l’égard de tous les grégarismes ? Autant dire qu’avec le genre d’entrepreneurs en démolition dont vous assurez la promotion spectaculaire, les sciences théorétiques qui, selon l’antique hiérarchie (Aristote, Métaphysique, livre A), dominaient le monde du savoir précisément parce que leur inutilité immédiate les rendait disponibles aux choses mêmes débarrassées de ce que les nécessités et les plaisirs ont coutume d’en faire, peuvent compter leurs abattis (Les sciences dures elles-mêmes s’inquiètent de savoir si « l’esprit de la science survivra à la technoscience » et constatent le reflux de la recherche fondamentale au profit de la recherche appliquée c’est-à-dire de la question du « Est-ce vrai ? » au profit du « A quoi cela sert-il ? », Etienne Klein, Allons-nous liquider la science ?). En ce qui concerne les sciences dites humaines, elles pourront certes se satisfaire d’offrir un petit supplément d’âme aux puissances du temps ou encore de collaborer à l’ingénierie sociale du moment, ce qui est déjà en grande partie le cas (Sur les dangers que fait peser à très court terme le néolibéralisme sur l’Ecole en général, et l’Enseignement Supérieur et la Recherche en particulier, voir inter alia les travaux en ligne du Groupe Jean-Pierre Vernant). Votre institution Christophe Prochasson, l’EHESS, décidément en pointe, fait d’ailleurs la promotion de dynamiques anciens élèves qui ont su éviter l’ornière de l’enseignement et de la Recherche au profit d’épanouissantes carrières d’entreprise. Ces pionniers du retour sur investissement universitaire vantent notamment l’enseignement de l’histoire à l’EHESS qui aurait ceci de fécond qu’on y apprend à « vendre sa thèse », ce qui permet ensuite, par exemple, d’entrer, voire même, summum bonum, de diriger des agences de communication dans lesquelles on peut mettre à profit toutes les « techniques » apprises à l’EHESS pour aider les entreprises à « définir leur territoire identitaire » et « montrer comment elles sont utiles à la société, à l’économie, aux hommes », grâce à du « storytelling » et du « langage de marque » (Voire l’intervention édifiante de Catherine Malaval, Docteur en Histoire de l’EHESS et Directrice générale de M&CSaatchi.Corporate, Table-ronde Alumni : « De l’EHESS à l’entreprise : retours d’expérience et réflexion collective », de 7’11 à 11’13.). Étant entendu, restons sérieux, que toute cette gymnastique méningée n’a d’autre louable but que de permettre aux entreprises d’« améliorer leur référencement sur internet » et de « mieux se positionner ». Lucien Febvre, pour qui « l’histoire qui sert est une histoire serve » (« L’histoire dans le monde en ruines », Revue de synthèse historique, vol. 1930, 1920, p. 4), peut achever de se décomposer dans sa tombe, cent fois retourné !

Alors n’en doutez pas Christophe Prochasson, le modèle français de l’Enseignement supérieur et de la Recherche française, ainsi que le rayonnement multi-séculaire dudit modèle en Europe déjà fortement ébranlés, vont, eux aussi, se ressentir du bulldozer Blanquer : en faisant une croix sur les professeurs et les chercheurs, hors la petite caste agonisante chargée de les reproduire dans quelques institutions asphyxiées, ce sont donc les « communicants » et autres sophistes de piètre style que cet Enseignement et cette Recherche auront bien l’honneur de servir. Mais, plus fondamentalement, la conversion totale de l’École et de l’Université française à une logique libérale arrime l’idée même de Savoir à un utilitarisme si philistin et bas du front qu’il en vient à se phagocyter lui-même en (dé)formant les individus aux superfluités qui mènent ce monde à la catastrophe : relativisme de confort, métier sans projet ni saveur, cuistrerie d’un commentarisme insipide et « prolifération cancéreuse des interprétations et réinterprétations », prostitution de la science au spectacle, insignifiance générale, lâcheté galopante, parasitisme communicationnel, incohérence arrogante, « pathos de la nouveauté »…

Mais venons-en, Christophe Prochasson, à la question essentielle dont la réponse pourrait éclairer la lanterne des étudiants de l’EHESS : votre assourdissant silence sur la France rapporté à vos tonitruances hongroises, n’est-il qu’un effet de la traditionnelle pusillanimité de l’homo academicus baigné dans l’air du temps macronisé, tendre pour les puissances du jour « et en même temps » excité à bon compte par des ennemis dont l’attaque ne coûte rien, … ou bien vaut-il approbation des réformes de Blanquer et de sa gestion casquée de la contestation ? Car après tout, une école à la Blanquer n’est-elle pas la parfaite propédeutique d’une université à la Soros ?

Jean-Jacques Rousseau rappelant le citoyen au bon usage du cosmopolitisme avait déjà prévenu : « Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher au loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins ».

Notes :

* L’article 1 du projet de loi dit de l’« École de la confiance », présenté en Conseil des ministres le 5 décembre 2018, réclame l’insertion de l’article L. 111-3-1 dans le Code de l’éducation : « Par leur engagement et leur exemplarité, les personnels de la communauté éducative contribuent à l’établissement du lien de confiance qui doit unir les élèves et leur famille au service public de l’éducation. Ce lien implique également le respect des élèves et de leur famille à l’égard de l’institution scolaire et de l’ensemble de ses personnels ». Comme l’indique l’étude d’impact du projet de loi également fournie par le ministère, pourront désormais être sanctionnés les « personnels de la communauté éducative [qui] chercheront à dénigrer auprès du public par des propos gravement mensongers ou diffamatoires leurs collègues et de manière générale l’institution scolaire. »

** Sur le caractère massif de cette contestation, voir notamment la spécificité de la mobilisation lycéenne de novembre-décembre 2018 qui ne concerne pas, comme souvent, quelques lycées bourgeois de centre-ville favorisés, mais, à travers tout l’hexagone, les lycées des périphéries provinciales, puis banlieusardes (« Mouvement lycéen : une cartographie inédite », 13/12/2018, Le Monde). Voir également les chiffres historiques de rejet de la réforme Blanquer du lycée et du baccalauréat lors des séances des 18 et 19 décembre 2018 du Conseil supérieur de l’éducation qui regroupe des représentants de tous les acteurs de la vie éducative : enseignants, enseignants-chercheurs, personnels éducatifs, parents d’élèves, étudiants, élèves des lycées, associations périscolaires et familiales… Le Conseil supérieur de l’éducation n’étant qu’un organe consultatif, le Ministère − ça marche, ça court toujours − n’entend bien sûr tenir aucun compte du vœu de moratoire sur les réformes adopté par ledit Conseil.

*** Paradoxale ? N’oublions pas que Viktor Orbàn, avant d’être le pourfendeur de l’université Soros, fut l’un des bénéficiaires, dans les années 80, de ces fameuses bourses Soros destinées à biberonner de young leaders d’Europe centrale à l’anticommunisme et aux techniques de la conquête du pouvoir.

**** Catastrophe dont on comprend que votre polyvalence de spécialiste de l’histoire de l’enseignement, militant revendiqué du Parti socialiste, recteur d’académie, conseiller à l’éducation de François Hollande à l’époque du « vallsisme » triomphant, vous donne assurément quelques titres à, là aussi, caracoler.

***** Les classes correspondant à l’enseignement tronc commun du lycée Blanquer seront de 35 élèves minimum, et l’Académie de Créteil envisage déjà, dans certains établissements, des cours en amphi – sans doute pour travailler le comique de situation dans ce nouveau théâtre d’opération de la modernité…

****** Hannah Arendt a montré, il y a plus de 60 ans, l’ineptie des réponses « américaines » à la massification de l’enseignement, La crise de la culture, « La crise de l’éducation ». Pourtant Macron, Blanquer et consort toujours à la page, veulent « ‘fa’ l’americano », ce dont Renato Carosone moquait déjà le ridicule en 1956.