Hans Limon : « Poéticide est un roman, un scénario, un doigt d’honneur (…), une cale à commodes »

Hans Limon

Sans doute lit-on peu de ces livres-césures qui, de l’époque et du passé, entendent faire place neuve ou tout du moins en dessiner un destin neuf, au prix de la mort d’une idée et des auteurs. Et sans doute Poéticide de Hans Limon qui vient de paraître aux éditions Quidam appartient-il à cette énergie sans faille. Roman, poème, poème du roman, roman contre la poésie, assassinat de poètes : carrefour et compression génériques, Poéticide ouvre de nombreuses questions sur lesquelles Diacritik est revenu avec son auteur le temps d’un grand entretien.

Ma première question voudrait s’intéresser à la genèse de votre nouveau livre Poéticide : comment en est née l’idée et comment s’est-elle imposée à vous la vision de ce livre où il s’agit d’« Assassiner les poètes » ? Comment s’est ainsi déroulée l’écriture de ce livre-césure ? On perçoit, à sa lecture, une grande énergie qui porte votre récit, comme si sa rédaction s’était effectuée d’une traite : pourriez-vous nous en dire davantage sur sa gestation ? 

Si je devais être tout à fait franc, mais il ne le faut pas – je marche pour le climat, je défends les orangs-outans –, je vous dirais que le massacre fictif de Poéticide m’a bien heureusement (?) dispensé de massacrer fort concrètement (!) quelques rimailleurs grisonnants m’ayant reproché d’être un peu trop frénétique et d’utiliser l’alexandrin. En langage universitaire, on appellerait cela : catharsis. Et cette première confession me mènerait à cette seconde : l’énergie qu’on sent dans mon écriture est celle de la rage, rythmée par la cadence d’un corps en mouvement. Car je n’écris qu’en marchant, voire en courant, tout à coup emporté non par une vision, mais par une pulsion à laquelle vient ensuite s’attacher, dans cet état de différenciation identitaire, une vision, un concept, ce que je surnomme « le petit clic », le principe-moteur de l’œuvre à venir. Il m’est impossible d’écrire un agrégat de poèmes – tout le monde s’y essaye plus ou moins –, une somme de fragments tant bien que mal reliés : il me faut une histoire, une intrigue. Un lecteur a récemment qualifié mon style de « post-épileptique ». Il avait sans doute raison.

Hans Limon

Poéticide a jailli en quatre jours, sur mon téléphone portable. J’aime l’idée d’une translation, de remuer le lecteur. J’ai démarré la rédaction de Poéticide après être allé voir le dernier Spielberg. Ce type a su conserver quelque chose de son enfance. Je voulais, à son instar, fabriquer un véritable parc d’attractions où le lecteur-spectateur profane s’aventurerait à la découverte des poètes disparus et où le lecteur plus averti pourrait capter çà et là quelques références avec un sourire entendu. J’ai peu de certitudes, mais je sais que la poésie n’est en rien supérieure au roman, à la musique, au cinéma : elle est ce seuil au-delà duquel sens et forme s’imbriquent et font éclater les représentations. Elle peut donc éclater partout. Pour le reste, je ne suis pas un écrivain, je ne suis pas un poète, encore moins un poète contemporain. J’écris comme je pisse. Il m’arrive de viser juste. Poéticide est un roman, un scénario, un doigt d’honneur, un hommage collatéral, un recueil à cadavres immortels, une cale à commodes. Au lecteur de trancher. 

Afin d’en venir plus précisément à l’histoire noire et sombre que porte Poéticide, j’aimerai savoir comment vous qualifier génériquement votre livre. Même si de nombreux poèmes, presque tous biffés, viennent en scander la lecture, il apparaît que votre texte se donne à lire, en premier lieu, comme un roman, celui de ce « vieil homme » qui va à la rencontre de grandes et puissantes figures poétiques, patrimoniales comme Rilke ou Pessoa notamment.

Diriez-vous ainsi que Poéticide montre le cheminement d’un homme, ce « vieil homme » dont il est question de dialogue de morts en dialogue de morts et qu’à ce titre il s’agit d’une nouvelle manière de récit d’apprentissage : d’un roman de désapprentissage d’un homme devant la poésie ?

 Un grand écrivain – cirage de chaussures oblige – m’a récemment rappelé la formule de Cocteau à propos de la « poésie de roman ». Cette remarque ne nous éclaire en rien, mais elle est fort intéressante. Poéticide s’efforce justement de rompre avec les traditions et les genres, tout en renouant avec la poésie classique, pour mieux la renouveler. Par conséquent : une chose poétique avec une histoire dedans, un pamphlet lyrico-sismique, un thriller à tombeaux ouverts, un pied de nez à la statue érigée au poète tantôt maudit, tantôt céleste, quoi qu’il en soit toujours déconnecté du genre humain, mais avant tout un énorme plaisir personnel, un plaisir de sale gosse pas mécontent d’avoir utilisé son héritage culturel pour non seulement sortir sa tête de la masse et montrer qu’il a voix au quatrain, mais aussi partager son admiration pour les grandes figures de la poésie et arranger des rencontres avec ces dernières. Pour les tuer, certes. J’ai l’amour vache. Je crois que le plus grand respect qu’on puisse témoigner à ces figures consiste non pas à les vanter pour profiter d’un peu de leur aura, mais à les lire, les étudier, puis leur crever la paillasse, dans le recoin d’un roman. Ils sauront s’en relever.

Avant d’évoquer plus avant les autres ramifications de votre livre, j’aimerais m’arrêter sur la figure même de ce « vieil homme » qui traverse chacun des dialogues. Pourriez-vous nous dire quel est son intime but dans Poéticide et qui est-il ? Pourquoi traverse-t-il ainsi les siècles ? Les dernières pages nous indiquent que l’homme en vérité est jeune ? Pourrait-on, selon vous, qualifier votre « vieil homme » de personnage-concept comme Deleuze le fit naguère du Zarathoustra de Nietzsche en somme ? Est-ce un homme en quête d’idée et de monde ?

On pourrait dire que c’est moi, vous, chaque lecteur, un percept – Deleuze, toi qui m’as fait suraimer Spinoza ! –, un prétexte, le fil directeur de l’intrigue, le liant qui vient tout délier. Il est avant tout une voix, un témoin jeté dans le champ de la poésie. Vieux puis jeune, puisqu’il récupère son innocence en remontant peu à peu à la source de la poésie, le point nodal de l’œuvre étant la confrontation avec Rimbaud, figure de l’éternel jeune homme. On se tromperait en ne voyant dans Poéticide qu’une attaque contre la poésie de célébration exaltant l’anachorète-voyant tout à fait éthéré. Le Poéticide se défait progressivement de ses idées reçues, de sa colère et se réconcilie avec la poésie dans un tragique baiser d’adieu. Qui est aussi un cri. Mais si je peux aussi tacler deux ou trois contemporains, warum nicht ? Ils me le rendent bien, et par avance !

S’il est un roman ou tout du moins un récit, Poéticide prend aussi bien les accents d’un manifeste en action. D’emblée, vous affirmez ainsi, délibérément comme dans un manifeste qui s’incarnerait que « Les poètes nous ont menti. Pire : ils nous ont subtilisé le monde et l’existence que nous étions destinés à y mener parmi les autres espèces. » Pourriez-vous nous indiquer en quoi, selon vous, la poésie fait écran au monde ou bien plutôt impuissante l’homme dans sa possibilité à vivre ? A quels poètes pensez-vous ici plus particulièrement en évoquant ce mensonge poétique originel ?

C’est mon personnage qui affirme cela. Je ne suis pas mon personnage. Je suis à bien des égards plus radical et plus œcuménique que lui. Les poètes ne nous mentent pas plus que les romanciers ou les compositeurs. Seulement, le « poète » est devenu un statut, qui entraîne dans son sillage une certaine croyance en son chamanisme, en son rôle de modèle, de guide, ce que ne prétend pas incarner le romancier, par exemple. C’est cela que le Poéticide s’acharne à démanteler. Il est donc un personnage nietzschéen qui déboulonne les idoles. C’est pourquoi il prend bien soin de punir les poètes par où ils ont péché, avec une diabolique délectation. Pessoa, mort alcoolique, est transformé en bombe à eau. Enfin, le petit Pessoa. Voyez donc la subtilité avec laquelle j’évite de nommer les poètes que j’exècre : j’adore Hugo, Francis Jammes, Philothée O’Neddy, Pierre Jean Jouve, Rimbaud, Salabreuil, Aurélien Barrau.

Prenant acte de ce mensonge poétique et de son obstruction résolue au monde, vous indiquez alors sans attendre qu’il s’agit d’« assassiner les poètes ». Vous dites ainsi : « Assassiner les poètes, c’est rendre aux hommes la vision nette et pure, dégagée des schémas déformants, des prismes flous du symbolisme, du romantisme et de tous ces courants délétères qui ont prétendu lever le voile de l’apparence, la jupe de Dame Nature pour nous faire soi-disant toucher du bout du doigt le noyau dur et bouillonnant, l’essence, la chose en soi, l’évidence première et irréfragable. » Pouvez-vous nous dire pourquoi l’acte même du poéticide s’impose-t-il ainsi ? Est-ce un geste dialectique, un geste anti-généalogique qui veut laisser à l’écriture la chance d’écrire ?

Une nouvelle fois : c’est mon personnage qui affirme cela. Je vous renvoie à la dimension fictionnelle de Poéticide. Le vieux-jeune homme, pour une raison précise qui n’est dévoilée qu’à la fin du récit – lecteur, te voilà donc alléché ! – nourrit une haine envers les poètes. Je me sers de cette haine pour me greffer à ce désamour ou du moins cet abandon qu’on peut parfois percevoir vis-à-vis du champ poétique, et j’en fais un objet littéraire – je l’espère – original, du moins singulier. Mes plus belles lectures sont incontestablement des lectures poétiques. Mes pires aussi. On écrit trop de poésie. On publie trop de poésie. Un deuil, une rupture, un voyage = un recueil. Les retours à la ligne ne sont plus justifiés. Les sonorités sont médusées. On fait passer le message avant la forme. Les poètes se lisent entre eux. La jeunesse connaît très peu les contemporains. Je ne prétends pas être un grand poète. Je prétends avoir lu. Dévoré, même. Et l’on ne peut écrire sans avoir lu. En ce sens, Poéticide est un rappel. Qu’on me juge en retour. J’ai transpiré avant de publier. Pas seulement à cause du corps en mouvement. Je ne suis d’aucune société. Ni de l’ancienne ni de la nouvelle : de l’école, tout simplement, celle de l’exigence, dont les élèves n’hésitent pas à se jeter dans les flammes de l’édition avec leurs manuscrits sous le coude et qui, armés de leur lucidité, ne comprennent pas toujours comment ni pourquoi les prix sont décernés. La poésie a le devoir d’être démocratique, puisqu’elle prétend donner à voir le monde, et même rendre visible l’invisible.

Dans ce même mouvement d’assassinat de la poésie perçue finalement comme un régicide, vous avez l’idée que la poésie n’existe pas. A plusieurs reprises, le vieil homme qui guide nos pas dans l’histoire de la poésie cherche à déconstruire sous nos yeux toute idée même de poésie car la poésie reposerait sur une supercherie ontologique. Il dit ainsi notamment : « L’amour n’a rien de poétique. La poésie n’a rien de poétique. La poésie n’existe pas. » Pourriez-vous ainsi nous expliquer cette inexistence de la poésie même ? Le poéticide n’est-il pas, finalement, l’acte le plus poétique, le seul acte poétique possible ?

« La poésie n’existe pas » sonne comme un slogan. Les slogans phagocytent la pensée. Il faut donc expliquer. La poésie n’existe pas, parce qu’elle est sans cesse à réinventer. Ce n’est pas Hans Limon qui l’a décrété, c’est l’histoire qui l’a montré. Chaque moment de crise a produit des courants spécifiques. L’Avant-garde, par exemple, que je connais un peu plus que les autres mouvements, est née dans un moment de flottement politique et idéologique, après l’échec de la Révolution et peu avant l’établissement du Second Empire. Adorno, de son côté, s’interrogeait sur la valeur de la poésie après Auschwitz. La poésie ne peut pas ignorer la réalité, s’en dessaisir et sombrer dans un sentimentalisme individualiste. Elle a un pouvoir polémique fort. Des romanciers réclamaient il y a peu des romans monstrueux, à la mesure de l’époque. On pourrait en réclamer autant de la poésie. En y ajoutant du lyrisme, aussi. Pas du sentimentalisme. Il y a lyrisme et lyrisme, comme il y a Chinon et Chinon. Les Élégies de Duino n’ont rien à voir avec les états d’âme du moment griffonnés sur un coin de table. En fin de compte, si le Poéticide passe de vieil homme à jeune homme, c’est qu’il accède à la vision poétique pure, celle à laquelle il ne croyait plus. La poésie en sort plus nette, puisque renvoyée à ce qu’elle a toujours été. Il faut savoir lire avec les yeux d’un enfant. Tout en écrivant un peu mieux, quand même…

Dans cette entreprise de défaisance de la poésie, Poéticide est scandé par nombre de poèmes, notamment versifiés, qui témoignent comme autant de vestiges de ce que la poésie est et de ce qu’elle ne saurait plus être. Mais tous ces poèmes, pourtant écrits, sont tenus pour nuls et non avenus car systématiquement biffés. Ma question sera double : pourquoi avez-vous insisté pour montrer la biffure, le poème rayé et donc le donner à lire ? Diriez-vous que la biffure devient aussi l’objet d’une théâtralisation du vide du poème ? Est-ce comme le vieil homme l’indique à Shakespeare pour « le plaisir de laisser un indice ou deux sur la scène de crime » ?

On me dit parfois que j’écris des poèmes barrés : la preuve. La biffure est un acte volontairement provocateur, à deux points de vue : elle porte atteinte à la poésie, la nie dans ce qu’elle a de plus matériel et de plus précieux ; elle met le lecteur face à ses responsabilités en lui laissant le soin de choisir s’il lira ou pas, et de fait l’oblige à s’interroger sur un « À quoi bon la poésie ? » auquel il n’aurait peut-être pas songé par lui-même. Enfin, elle fait partie de l’esthétique d’ensemble, qui rompt délibérément avec les codes reçus. Ce qui est d’ordinaire mis en avant est ici jeté à la poubelle, balancé sur un cadavre, à la fois comme injure et preuve de crime servant à faire tourner ce petit jeu maintes fois mis en scène : « Attrape-moi si tu peux. » Tout sauf une coquetterie, donc.

Evoquons à présent les figures poétiques que vous convoquez au cœur de Poéticide. Vous allez avec privilège vers Shakespeare, Hugo ou encore Pessoa. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi votre choix s’est porté sur ces hautes figures poétiques ? Que représentent-ils chacun selon vous ? 

La chose est toute simple ; et l’on peut vous la dire… Ces figures ne sont pas seulement des poètes, mais des symboles. Elles véhiculent une légende, ou plutôt une mythologie. Et c’est précisément à cette mythologie que s’attaque le Poéticide. Elles sont aussi connues de la majeure partie des lecteurs, et font quasiment partie de l’inconscient collectif. Elles sont enfin, plus égoïstement et pour certaines d’entre elles – mais lesquelles ? –, de véritables flambeaux qui ont éclairé mon chemin existentiel et littéraire. Présupposées célèbres, je pouvais m’en servir comme des pions pour faire évoluer l’intrigue et amener peu à peu mon personnage vers la poésie pure : plus il assassine, plus il élague. Le récit s’achève avec sa dépouille au chevet de la Poésie. Ou l’inverse – tout est calculé : parole d’Indocile.

Vous évoquez la figure d’Antonin Artaud : vous sentez-vous une connivence d’écriture avec celui qui faisait du théâtre de la cruauté le lieu d’une révélation de l’être ? N’y avait-il pas déjà chez lui, comme chez Lautréamont dont on vous sent proche, le souhait d’un poéticide comme libération de l’écriture même ?

J’aime beaucoup Artaud, mais je ne me sens pas particulièrement proche de lui, si ce n’est pour ses théories dramaturgiques et son idéal d’un corps sans organes, révélateur d’une souffrance qui affleure dans ses écrits, notamment L’Ombilic des limbes. Mon corps en souffrance me prédispose à une certaine sympathie envers Artaud. Je me sens davantage proche de Lautréamont, d’un point de vue stylistique et – presque – philosophique. Mais ceux qui m’emportent avant tout, ce sont les frénétiques du XIXème siècle, pour lesquels art et vie étaient indissociables, et qui s’étaient donné pour tâche de révolutionner la société, et surtout Baudelaire, ici déchiqueté par un mistigri, qui a su englober la vie dans toutes ses dimensions, et incidemment pondre les plus beaux sonnets de tout le répertoire français. De mon point de vue. Qui vaut ce qu’il vaut. Pas tripette ?

Hans Limon

Pourquoi l’ultime poème n’est-il pas biffé ? En quoi constitue-t-il d’une certaine manière le dénouement d’un destin à la manière, dites-vous, d’un « cri de remords déchirant » ?

Le dernier poème n’est pas barré, car il constitue l’aboutissement du cheminement du personnage : la poésie est purifiée, taillée, ciselée, rendue à son expression première, dans un grand cri cosmique destiné à réconcilier toutes les voix. Le remords vient de qu’il a confondu le discours poétique et tout l’appareil extérieur à la poésie. Son entreprise était donc vaine, ou plutôt excessive : il ne fallait pas jeter le bébé avec l’eau du bain, mais seulement nettoyer le bébé. La poésie est une affaire d’intuition, de dépossession et de maîtrise, éminemment concrète puisqu’elle considère les mots comme des choses, à la fois solitaire et solidaire. En laissant jaillir Poéticide, je souhaitais crier mon amour aux poètes d’hier, (re)donner goût à la poésie exigeante, faire rire, froncer des sourcils, grincer des dents, mettre au monde un vrai-faux recueil, taquiner Hollywood. Mais n’oubliez pas : tout cela n’est que de la fiction. D’ailleurs, j’ai menti sur toute la ligne. Au lecteur de trancher.

Hans Limon, Poéticide, Quidam, « Les Indociles », novembre 2018, 100 p., 13 €