Camille Froidevaux-Metterie : La bataille de l’intime (Le Corps des femmes)

Nous avons rendu compte ici même du bel ouvrage de Manon Garcia réinterprétant tout philosophiquement Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir sous le titre de On ne nait pas soumise, on le devient. Voilà qu’un autre ouvrage d’inspiration féministe vient comme lui donner suite mais sur un mode plus pratique en ce qu’il reprend des chroniques publiées dans Philosophie Magazine autour de la question des femmes et de leur corps au long de la vie. C’est en politiste et en militante que Camille Froidevaux-Metterie signe cet essai audacieux. Certaine philo n’est cependant pas loin, une philo qui rejoint celle de Garcia à travers la référence à une commune phénoménologie passant par Merleau-Ponty.

Et cela donne par exemple sur ce mode de la chronique le petit récit de la visite que rend l’auteure avec sa fille adolescente à des boutiques de lingerie afin d’acquérir un soutien-gorge pour la demoiselle. Premier constat : comme les seins sont peu à peu sortis du circuit de l’allaitement, ils se retrouvent voués à la seule esthétique sexuelle ; deuxième constat : ils sont formatés en vue de travestir tendancieusement cette partie du corps appelée à aguicher la gent masculine. Et cela va de pair désormais avec le galbe des fesses que moule le pantalon : formatées d’une certaine manière, elles aussi, arrondies mais pas trop, etc. Et on peut encore associer aux unes et aux autres les pratiques épilatoires voulant que toute pilosité soit désormais bannie chez les femmes et fasse valoir un idéal du lisse sans frontières. « Ce n’est pas le moindre paradoxe de notre temps, note à bon droit l’auteure, que de voir le principe de l’égalité entre les sexes prendre racine en même temps que la logique phallocentrée continue de se déployer souterrainement » (p. 119). Et, de fait, ces symboles forts — et aimables — d’identité que sont la poitrine et la croupe se font insidieusement pièges du désir masculin dans ce qu’il a de plus discutable. La littérature classique ne s’y trompait pas qui aimait à parler d’appâts.

Par ailleurs, le remarquable essai de Camille Froidevaux-Metterie commence par un inventaire historique des batailles livrées et gagnées par les femmes depuis la fin du XIXe. Et de dénombrer six vagues d’un féminisme en lutte : bataille du vote ; bataille de la procréation ; bataille du travail ; bataille de la famille gérée en couple ; bataille du genre (plus que jamais en cours) ; bataille de l’intersectionnalité (en faveur de celles qui, comme les femmes afro-américaines, cumulent les discriminations).
Et voilà qu‘ici notre auteure contribue avec cran à ouvrir un nouveau front parlant de la bataille du corps intime ou de la génitalité. Et de s’exclamer cavalièrement : « les organes génitaux féminins descendent dans la rue ! » (p. 125). C’est qu’elle ne craint pas de mettre au jour tout un « caché » relatif aux parties du corps féminin et aux moments de la vie des femmes. Il y va de différents tabous portant sur la défloration, les menstrues, la ménopause, l’équipement génital, s’entourant, en chaque cas, d’un possible halo d’humiliation. Sur tous ces thèmes, la chroniqueuse fait le point de façon avertie et avec une rare franchise, sollicitant entre autres toute une littérature américaine.

On pointera parmi les chapitres ici proposés celui qui s’intitule « Le sang des femmes, le temps des femmes » et qui, bien sûr, a trait à la menstruation. C’est que les règles, en effet, occupent l’existence féminine pendant une demi-vie au moins. C’est aussi qu’elles font honte (elles sont « le sale »), qu’elles encombrent, qu’elles sont facilement douloureuses. De là, des stratégies diverses pour les dissimuler ou, mieux, pour en réduire la présence ou les faire disparaître. La tâche est ardue et pousse la philosophe à se demander s’il n’y a pas lieu, en certains cas au moins, d’assumer cette « malédiction ». Certes, il est bien d’utiliser les dispositifs de protection qui aujourd’hui se diversifient et rendent la vie plus détendue (voir les publicités de toutes sortes qui envahissent nos écrans). Mais l’auteure se plaît à évoquer des possibles plus responsables, comme de maîtriser musculairement ses règles ou, mieux encore, d’accepter le temps menstruel pour en faire un moment de méditation.

Dans ce chapitre comme en d’autres, tout un esprit se définit, toute une ligne se dessine. Il y a chez Froidevaux-Metterie un art bien à elle de croiser l’information pratique avec la réflexion profonde.
Elle sait aussi déjouer les illusions d’une modernité du comportement dont les bénéfices sont trompeurs.
Sans relâche, tout va chez Froidevaux-Metterie dans le sens d’une conscience réfléchie du combat pour l’émancipation de la femme tenant compte désormais du plus intime.
Tout cela dans un style de fierté allègre qui ne dissimule rien des difficultés qui continuent à peser sur une condition universelle au temps des harceleurs, des frotteurs et des abuseurs. Voilà bien un livre que nous avons, hommes et femmes, à faire connaître sans retard.

Camille Froidevaux-Metterie, Le Corps des femmes. La Bataille pour l’intime, Philosophie Magazine éditeur, octobre 2018, 96 p., 14 € 90 — Lire un extrait