Le cinéma comme lieu de rêve : Apichatpong Weerasethakul (Blue)

Avant de revenir avec les très attendus Memorial (avec Tilda Swinton) et 10 ans en Thaïlande, Apichatpong Weerasethakul dévoile Blue, un court métrage enchanteur produit par l’Opéra de Paris dans le cadre de « 3e Scène ».

D’abord présenté aux Rencontres d’Arles puis au TIFF (Toronto International Film Festival), le film ne nous parvient pas par le biais d’une distribution en salle, mais par internet, visible en accès libre et gratuit. Le geste n’en est pourtant pas moins cinématographique. Et alors que chaque film du cinéaste thaïlandais est un véritable don, celui-ci ne déroge pas à la règle. Ce songe « tourné pendant 12 nuits au cœur de la forêt thaïlandaise », véritablement émerveillant, est à visionner de toute urgence.

Quelle étrange sensation y a-t-il à se tenir devant le sommeil impérieusement intime de cette femme? La mise en scène elle-même semble procéder d’un double mouvement passant par le rapprochement spatial entre le regard d’un spectateur voyeuriste et ce qui est lui est montré, exhibé, d’une part et, d’autre part, la profonde mise à distance par une résistance à l’interprétation sans qu’on ne puisse en déceler l’origine. Le plan fixe installe une tension palpable permettant de scruter inhabituellement les moindres détails, de rechercher les moindres indices, puis d’assister miraculeusement à la naissance d’un feu incrusté par surimpression dans le buste de cette dormeuse. Son sommeil agité suggère une tourmente, dont ces flammes émanant de ses plus profondes entrailles apparaissent être la parfaite manifestation. Les symptômes de ses rêves, de ses cauchemars, dont la formalisation prend des allures magiques, restent néanmoins absolument inatteignables. La dialectique du film se fonde sur les bases d’un processus évident de reconnaissance et d’étrangeté inhérent à toute altérité, y compris la nôtre pour nous-mêmes. Car nous n’accéderons pas à ses rêves, et il est probable qu’elle non plus.

La scène a lieu dans la jungle, dont les sons enivrants particulièrement mis en avant – ceux d’une faune et d’une flore environnantes – plongent dans une transe, un état de méditation propice à l’attention. Et voilà que le contrechamp révèle une grande toile représentant un paysage au travers duquel se dessine un chemin, comme une invitation à emprunter celui de ses songes, explorer son paysage intérieur. Un système de poulies enroule celui-ci pour en dévoiler un autre, puis un autre.

Ses paysages sont forcément pluriels et plus mystérieux les uns que les autres. C’est dire que la représentation picturale, avec ses codes, circonscrite à un cadre, des couleurs, etc., renferme à la fois cette possibilité et cet échec, comme une mise en abyme du film lui-même. Posons aussi l’hypothèse que ces écrans, ces représentations agissent directement sur son sommeil. Ses nuits seraient-elles alors visitées par ses pensées diurnes, par ses voyages, perturbées par notre regard ? Nul doute que tout cela se mélange.

Double mouvement encore dans cette position ambiguë de sommeil, cadavérique et régénératrice, arrivant à son apogée lorsqu’elle ouvre soudainement les yeux telle une morte-vivante, une somnambule. La danse des flammes de ce feu grandissant envoûte le regard, perturbe son sommeil, la fait vivre, renouvelle ce qui pourrait être la porte d’entrée de ses rêves. La forteresse d’une des choses les plus secrètes qui soient est alors bien gardée.

Tous ces chemins, ces pistes de réflexion sur ce qui nous est montré ne mènent évidemment qu’à des incertitudes. Mais les yeux et les oreilles, sensibles, auront sans doute pris le chemin d’une divagation périphérique. Le rêve n’est pas ici objet du cinéma, mais c’est le cinéma qui est un lieu de rêve. Si le film de Weerasethakul est touché par la grâce, c’est parce qu’il puise dans cet aveu d’échec du cinéma à atteindre les rêves, pour nous emmener vers une méditation puissamment cinématographique, substituant une supposée réflexion sur les rêves par un pur état de rêve éveillé.