Dans la petite chambre

Dans la petite chambre © Olivier Steiner

Il a deux ans. Son père vient de l’emmener à la crèche, sa mère est dans la salle de bains, je suis seul dans sa petite chambre d’enfant.

Il a deux ans, je suis son parrain. Il m’appelle Oyi, il ne sait pas encore dire Olivier, j’aimerais bien qu’il m’appelle toujours ainsi, Oyi.

Il y a deux ans j’étais un autre, son père et sa mère aussi étaient autres ; complètement autres, il nous a changé, il nous change chaque jour, il a créé Oyi, un papa, une maman.

On dit qu’on reconnaît un événement à cette qualité de pouvoir créer un avant et un après.

Il y a un avant lui et un après lui, il a deux ans, il s’appelle Ariel, il est par définition un événement.

Je suis dans sa petite chambre, j’écris, je regarde. Avant sa naissance il n’y avait pas de chambre supplémentaire dans l’appartement, le père avait son atelier dans une grande pièce, un grand carré avec une belle hauteur sous plafond, il a donc construit la future chambre du bébé à l’intérieur, deux cloisons, quelques coups de marteau et hop, ce fut fait. Le père n’a pas fait monter les cloisons jusqu’en haut, avec l’espace sauvegardé il a créé une mezzanine au-dessus de la chambre du petit – sur son toit on pourrait dire – j’y dors quand je viens le garder, comme hier soir, sur le toit.

La chambre blanche et bleue est une petite bulle dans l’appartement – Ariel dit « maison » et pas appartement, « la maison de Paris », à Porte des Lilas, au bord de Paris, en bordure, contre la ceinture du périphérique.

Je regarde et je vois que l’enfance est un espace, un lieu, un pays dans lequel Ariel m’invite – nous invite – parfois. Un lieu, un monde, et l’enfant est une fenêtre ouverte sur ce monde, sans méfiance aucune, grande ouverte.

Dans l’espace de l’enfant, l’enfant marche, à quatre pattes puis debout, il court, joue à Un – Deux – Trois – Soleil, se déguise, tourne sur lui-même comme un derviche, joue aux autos, au petit train, encore aux autos, se remet à courir puis monte sur un petit tabouret en plastique, c’est un spectacle, attention il brandit une baguette magique, attention tout le monde doit regarder et rire avec lui, attention il va transformer Oyi en grenouille ! Et hop, Oyi, bonne pâte, fait la grenouille comme il fait l’éléphant, le soir, avant le coucher.

Un espace, un territoire. On entre dedans, on en sort, on n’en revient pas.

Dans la petite chambre il y a : plein de choses. Il y a de la lecture, Les enfantillages d’Aldebert, L’histoire de la petite poule rousse, Okiélélé, un livre sonore sur les instruments de musique, Les p’tits loups du jazz, Sindbad le marin, Simon joue les détectives, et bien sûr Aladin et la lampe merveilleuse. Il y a aussi au-dessus du lit en bois blanc une berceuse suspendue au plafond en forme de Montgolfière, au sol un petit établi du parfait bricoleur, un petit piano noir pour Lilliputien, trois grandes corbeilles en paille remplies de peluches, sur les murs des dessins, des photos encadrées et une fausse tête de cerf en raphia, une table à langer, une lampe avec une frimousse et des oreilles de chat, une fenêtre avec vue sur cour – nous sommes au 7ème étage – trois étagères avec d’autres livres, une boule à neige, une guirlande en tissu, une mini cuisinière avec tous les instruments, un évier, deux fausses plaques chauffantes et un mini faux micro-ondes qui marche à pile, un arbre vert qui tourne et ressemble à un champignon – j’avais le même quand j’étais petit – un lecteur cd jaune pour enfant qui fait étonnamment un très beau son (progrès de la technique), une petite fausse guitare, trois petits coussins en forme de nuages.

Il y a tout ça dans la chambre, et tout ce que je ne nomme pas, je n’ai pas fait le tour exhaustif de cette petite chambre, petite mais grande comme un grand palais, un grand palais oui, celui de son enfance, celle qu’il nous offre sans le savoir.

Dans la petite chambre © Olivier Steiner