Les amours déconnectées: Philippe Annocque (Seule la nuit tombe dans ses bras)

Philippe Annocque (DR, Quidam éd.)

Les pigeons voyageurs, les missives, les télégrammes, les appels téléphoniques, les textos, WhatsApp, Instagram, Messenger : à mesure que les moyens de communication se perfectionnent, les relations se désubstantialisent. On rencontre son âme sœur sur une application smartphone, on la quitte le lendemain à grand renfort de ghosting. Camus et Casarès, qui ne reviendront jamais, n’en reviennent toujours pas. La passion prend les contours d’un logo qui clignote, et les soupirs d’antan tintinnabulent façon jingle cheap. On a mondialisé l’amour. On a uniformisé la branlette. « J’ai rencontré ta mère sur Chatroulette ». On choisit, on consomme, on digère, le cœur a ses raisons qu’on jette aux oubliettes.

L’amour aux temps du numérique.

Deux vides qui s’étreignent. Herbert, écrivain de son état, pseudonyme d’un quidam. Coline, groupie sans trop y toucher, cliché d’un cliché moderne à l’envi pointé par maintes fictions, prodigue de ses seins. Deux vides avides, soucieux de plaire et d’être désirés. Facebook a le pouvoir insidieux du face-à-face masqué. Les échanges sont souvent pauvres, certes, mais Philippe Annocque (on the door) a déjà fait ses preuves : cette pauvreté n’est qu’un reflet du presque-rien sentimental auquel se sont appliqué à nous réduire cette pléthore d’accès libres. À peine s’est-on (é)pris d’admiration pour un écrivain que nous voilà déjà sur sa page Facebook, puis sur Messenger, à lui dévoiler nos attributs.

Dis-moi comment tu aimes, je te dirai de quelle époque tu es.

Certains s’arrêteront aux passages érotiques, y verront un simple exercice de style. Voire un morceau d’autobiographie. C’est qu’ils n’auront pas lu l’auteur de Pas Liev, qui sait à merveille dépeindre les vies minuscules.

J’ai commencé par détester ce roman. Puis je l’ai relu, hier soir. Et j’ai fini par être touché, non par l’histoire en elle-même, mais par le propos qui le sous-tend : qu’avons-nous fait de nos rêves d’enfants ? De nos princesses et princes charmants ? Partis, d’une simple pression sur la touche Reset.

Il y a cinquante ans, Huguenin disait déjà que nous étions des enfants gâtés, trop vite satisfaits. Que dirait-il aujourd’hui ? Le numérique nous fait miroiter des désirs-alouettes que nous emprisonnons immédiatement dans la toile du grand réseau. Et nous trépignons toujours.

Le titre en est la preuve : la nuit, rien que la nuit. Les poètes qui rêvaient leurs amours parlaient d’azur. Nous sommes des aimants déconnectés. Là est le paradoxe. Philippe Annocque se joue des paradoxes.

Que reste-il de nos amours, à l’ère du tout-relié désespérément abstrait ? Une peau de chagrin. La rentrée de Quidam est cohérente : Seule la nuit tombe dans ses bras dit la neurasthénie d’un monde intérieur qu’une hyperconnexion a complètement (ou presque) siphonné, tandis que De toutes pièces de Cécile Portier dit l’invasion de nos fantasmagories par la loi du marché.

Philippe Annocque, Seule la nuit tombe dans ses bras, éditions Quidam, août 2018, 152 p., 16 €