Emily Brontë et Maryse Condé : Imaginaires des îles (Lecture d’été 5)

Un chef d’œuvre franchit les frontières et touche des sensibilités et imaginaires que rien ne disposait à la rencontre. Les Hauts de Hurle-Ventpar son tragique et son absolu, fait partie de ces créations qui nous investissent à chaque lecture. Pourquoi ce retour vers ce classique anglais ? L’occasion d’y revenir, bien sûr mais aussi de faire connaître le beau roman de Maryse Condé, La Migration des cœurs (1995) qui, sans masque, le dédie à son illustre devancière :
« A Emily Brontë
Qui, je l’espère, agréera cette lecture de son chef d’œuvre.
Honneur et respect ! »

A l’occasion du bicentenaire de la naissance d’Emily Brontë (1818-1848), les éditions Robert Laffont dans leur collection « Pavillons Poche » ont réédité son unique roman dans la traduction de Frédéric Delebecque, avec une préface inédite de Lydie Salvayre (Prix Goncourt 2014). C’est l’occasion de (re)lire le roman anglais et de faire, peut-être, découvrir celui de Maryse Condé. Deux romans dont la lecture emporte loin du quotidien pour nous plonger dans des univers mêlant passion et connaissance.

Dans sa préface, Lydie Salvayre sonde, après tant de critiques, le mystère de la création de cette jeune femme solitaire et volontairement en marge de la société de son temps : « C’est à cette recluse, à cette solitaire, à cette passionnée qui n’eut d’autres amours que la lande et le vent, c’est à elle que nous devons d’avoir compris qu’il y avait en chacun de nous une irréductible, une impénétrable, une énigmatique part de nuit, et que l’on ne pouvait s’en détourner sans se détourner de nous-mêmes ».

Cette « part de nuit » est bien sûr celle qui consume jusqu’à la mort Catherine, la protagoniste, mais c’est surtout celle que la romancière investit dans son protagoniste, Heathcliff : « Il est l’orgueil en personne. Il est l’excès. Il est la foudre. Il est élégant et sauvage. Il est tendre et brutal comme un tranchant de scie. Il s’appelle Heathcliff. C’est le nom qu’Emily Brontë lui donne dans Les Hauts de Hurle-Vent, son seul roman. Heathcliff, heath bruyère et cliff falaise, Heathcliff l’ange et le démon, Heathcliff le ciel et l’enfer, Heathcliff le bonheur et la ruine ».

Cette préface suggestive remplit sa fonction d’incitatrice de lecture. Lire Les Hauts de Hurle-Vent, c’est chercher à comprendre le contexte de l’écriture et la personnalité de la créatrice. Avant d’aller vers Maryse Condé – car une réécriture est toujours source de découverte du texte l’ayant inspiré –, on peut lire deux biographies, La Hurlevent de Jeanne Champion sur la vie d’Emily (1987) et surtout, de Daphné du Maurier, Le monde infernal de Branwell Brontë (1962), réédité cette année aux éditions Quai Voltaire. La première nous familiarise avec la vie de la romancière jusqu’à sa mort qui suit de près celle de son frère ; mais la seconde fait toucher du doigt l’importance de ce frère tant aimé et habité par une auto-destruction contre laquelle ses sœurs seront impuissantes. Daphné du Maurier montre comment les romans des trois sœurs n’auraient sans doute jamais été écrits « si, durant leur enfance, les auteurs n’avaient vécu dans un monde fantastique en grande partie créé et animé par leur unique frère, Patrick Branwell Brontë ». Elle appelle de ses vœux une biographie plus complète que la sienne de « ce jeune homme au sort tragique » et souhaite que son livre « apporte un nouvel éclairage sur un être si longtemps diffamé, négligé, méprisé même, et lui redonne la place qu’il mérite dans cette famille Brontë dont il fut, jusqu’aux années de complète déchéance, un membre tant aimé ». Elle le montre comme un enfant et un adolescent extrêmement fécond en écriture et le tarissement qu’il a subi à vingt et un ans. Son récit est sans cesse enrichi de citations des écrits de Branwell.

C’est en 1995 que la romancière guadeloupéenne, Maryse Condé, publie, La Migration des cœurs chez Robert Laffont, son dixième roman, suivi de sept autres, à ce jour. Maryse Condé dit avoir eu l’explication de sa passion pour Les Hauts de Hurle-Vent en lisant le roman de Jean Rhys, traduit en français sous le titre La Prisonnière des Sargasses (1966), inspiré en partie par Jane Eyre, roman de Charlotte Brontë. Maryse Condé a, à son tour, concrétisé le projet de suivre Emily Brontë, substituant toutefois la migration à l’enfermement choisi par Jean Rhys dont on rappellera qu’il s’agit du pseudonyme de Ella Gwendolen Williams, née à Roseau en 1890 sur l’île de la Dominique, lieu dans lequel évolue justement la seconde génération des personnages du roman de Maryse Condé, Cathy II et Razyé II.

La romancière explique le choix du titre de son roman, La Migration des cœurs, à Françoise Pfaff, en 2016 : « J’ai vu dans ce titre une manière d’exprimer que l’histoire se répétait ; il y avait une première génération avec Cathy qui était aimée par Razyé et par de Linsseuil et une deuxième génération avec Cathy II, fille de Cathy, aimée par Premier-né » que son père appelle Razyé II.

Dans sa structure de base (narrateurs et personnages), La Migration des coeurs est l’écho des Hauts de Hurle-vent. Les Earnshaw deviennent les Gagneur : les prénoms changent sauf celui de Cathy mais non les rôles. Le nom de Heathcliff devient Razyé et Hubert Gagneur en donne l’explication à Nelly Raboteur (équivalence de Nelly Dean) : « — Je viens de le ramasser dans les razyés et il m’a mordu la main comme une mangouste ». Et Nelly le décrit comme « un enfant de sept ou huit ans, sale et repoussant, complètement nu, garçon, et, croyez-moi, le sexe bien formé, nègre ou bata-zindien. Sa peau était noire, mais ses cheveux bouclés s’emmêlaient jusqu’au milieu de son dos ». Dans le roman anglais, Mr. Earnshaw l’a ramassé dans les rues de Liverpool et Nelly le voit « presque aussi noir que s’il sortait de chez le diable ».

Deux demeures se partagent la scène du roman : Hurlevent, demeure des Earnshaw et Thrushcross Grange, demeure des Linton, dans le roman anglais ; L’Engoulvent et le domaine des Belles Feuilles dans le roman guadeloupéen. Les parallèles peuvent être multipliés et sont un des plaisirs de la lecture. Dans le roman guadeloupéen, l’espace est plus ouvert car, dans certaines séquences, les personnages vivent à Cuba ou à Roseau en Dominique.

Il est vrai que, pour qui connaît le roman d’Emily Brontë, l’attention est d’abord essentiellement mobilisée par l’observation de ce travail d’imitation/transformation de la citation anglaise. Mais la densité et le réalisme géographique, historique et sociologique de La Migration des cœurs fait dépasser progressivement ce jeu de ping-pong pour déceler la logique de la création de Maryse Condé. Elle est en lien avec la période historique choisie, déplacée par rapport au roman anglais à la fin du XIXe siècle, après l’abolition de l’esclavage dans les possessions françaises. L’esclavage apparaît comme un thème structurant profondément le récit, sorte d’épine dorsale de la réécriture lui donnant sa spécificité et son originalité. En effet il est constamment présent, envahissant le texte dans ses moindres recoins par des allusions mais aussi par la cohérence qu’il donne aux deux transformations essentielles du texte d’Emily Brontë : le déploiement des différences sociales reposant sur la hiérarchie des races et la distribution exponentielle des voix narratives. C’est sur la classe intermédiaire des mulâtres que repose la violence de la narration car « c’était toujours les grands békés qui faisaient la loi et les nègres qui mangeaient la misère ».

En Guadeloupe, la stratification sociale se fait en fonction de l’appartenance initiale au monde des blancs (békés) ou au monde des noirs (esclaves) et au statut intermédiaire (mulâtres) avec le sentiment d’injustice, les rancœurs ou la bonne conscience dans le vécu de chaque personnage. On peut même dire que ce dégradé dans la gamme des couleurs et des origines est la caractéristique essentielle des personnages. Le personnage féminin qui provoque passion et haine, Cathy, mêle les deux « races » : « elle était de la couleur du sirop qu’on vient de sortir du feu et qu’on refroidit en plein air, les cheveux noirs comme des fils de nuit et les yeux verts. On ne pouvait la voir sans l’aimer ». La férocité de cette société hiérarchisée est sans cesse soulignée, en particulier lorsqu’il est question des différents mariages de ce roman, beaucoup plus que dans le roman anglais où elle est néanmoins présente en demi-teinte. Le premier mariage du récit, celui de Justin (frère de Cathy, mulâtre) et Marie-France (béké), ne laisse pas de doute sur l’arrogance, la cruauté et le sentiment de supériorité des békés par rapport aux mulâtres ; le second mariage, celui d’Aymeric et de Cathy donne les pages les plus intenses sur la question et les différentes exclusions dans la société de plantation.

La force d’exclusion de la couleur de la peau se reporte sur la nouvelle génération : ainsi lorsqu’Aymeric (l’époux béké de Cathy) regarde sa fille, Cathy, il constate, par le truchement de la voix narratrice, son appartenance marquée à la race noire : « Physiquement, on aurait cru qu’elle avait rejeté tout le sang blanc des Linsseuil et de sa mère pour privilégier sa lointaine part de sang noir. En temps de carême, quand le soleil grille les êtres et les choses, sa tresse noire lovée comme un serpent au milieu de son dos, elle devenait pareille à une capresse. Aussi sombre, aussi juteuse ».

Cette seconde Cathy, pourtant nullement sulfureuse comme sa mère, quittera d’elle-même sa famille après la mort de son père, soulageant tout le monde par son départ. Cette actualisation du roman anglais dans la Guadeloupe de la fin du XIXe s. et du début du XXe s. nécessitait cette prise en compte des répercussions de la société esclavagiste dans la hiérarchie sociale. Elle permettait une intensification tragique et une sorte de rationalisation, beaucoup plus forte que dans le texte source, du besoin de vengeance et de revanche de l’individu le plus malmené, Razyé. Ce n’est donc pas là une touche de couleur locale mais une intégration à la trame narrative des effets du référentiel d’époque.

Mais c’est la seconde transformation qu’introduit Maryse Condé qui marque la forte présence des femmes dans le discours du roman. Cette présence féminine déploie la gamme de la hiérarchie sociale en une fresque où les femmes blanches sont des types sans grande profondeur, excepté Irmine, au statut très ambigu. En revanche, les mulâtresses, les négresses et les Zindiennes ont une place non négligeable et complexe, intervenant autant en leur nom propre que comme narratrices de l’histoire principale. C’est donc là que Maryse Condé imprime à son roman un regard original, porté par toutes les narratrices qu’elle fait intervenir dans le roman. Et, d’abord, elle l’inscrit dans le regard porté sur Razyé et Cathy.

Razyé, inconsolable de l’abandon de Cathy lorsqu’elle se lance dans le monde des békés, s’enfonce dans son désespoir, rêvant d’être blanc et d’avoir des cheveux blonds… Il s’interroge alors sur l’identité de sa mère, une interrogation que la narratrice fait partager au lecteur, instaurant, par ce procédé, une complicité lecteur/personnage absente du roman d’Emily Brontë. Razyé dessine ainsi la gamme des femmes-esclaves possibles : « Pourquoi n’avait-il pas une maman comme tous les êtres humains ? Même les esclaves dans leur enfer savaient le ventre qui les avait portés. Il se demandait quelle figure donner à ses rêves et qui était cette inconnue à jamais. Parfois il se disait que c’était une indienne venue à bord de l’Aurélie dans cette terre d’exil et de malheur. A d’autres, une Africaine battant les sentiers de l’île à la recherche des dieux perdus. A d’autres encore, une mulâtresse écartelée comme Cathy entre ses deux hérédités. Il ne savait pas si elle avait été violée, engrossée et, en conséquence, si elle s’était mise à haïr l’enfant de celui qui l’avait agressée ? Quel crime de son père expiait-il ? Comment expliquer son abandon ? Razyé se torturait ».

Plus bouleversant encore est le récit que Justin fait de l’entrée de sa sœur dans la demeure béké des Belles-Feuilles, le jour de son mariage. Après avoir évoqué, pour Razyé, sa beauté, il s’attarde sur sa souffrance : « Qu’elle était blême aussi, comme si ce jour-là elle savait qu’elle tournait le dos à tout ce qui avait mis du bon goût dans son existence. Sous les chandeliers de cristal, elle valsait avec Aymeric sur un plancher que des générations d’esclaves, ses ancêtres, avaient poli et la musique pleurait à ses oreilles comme celle d’un requiem. Car le domaine des belles-feuilles était rempli de soupirs et de peines de femmes noires, mulâtresses, blanches, unies dans la même sujétion. Esclaves violées par des planteurs sadiques. Maîtresses empoisonnées pour des rivales et mourant dans des souffrances sans nom à la table des banquets. Vierges vendues pour de l’argent et des morceaux de terre à des vieux corps. Sœurs convoitées par leurs frères. Mères par leurs fils. Huit jours après ses noces, une épousée s’était jetée la tête en avant depuis la galerie circulaire du deuxième étage et la tache de son sang colorait les pavés de l’entrée. pour la cacher, les servantes plaçaient dessus des anthuriums et des alpinias en pot. Après le rétablissement de l’esclavage par le fameux Richepance, des négresses mandingues s’étaient elles-mêmes serré le cou avec des garrots plutôt que de reprendre les fers. Et, discernant ces plaintes et ces soupirs sous les échos de la fête nuptiale, Cathy comprenait qu’elle prenait place de son plein gré dans une longue procession de victimes ».

On notera que, contrairement aux interrogations précédentes de Razyé dont nous partageons le point de vue, dans ce passage, ce ne sont pas les pensées de Cathy que nous partageons mais celles que lui prête son frère Justin. Il conjoint, dans un même « requiem » le sort de toutes les femmes, brimées par une société patriarcale et esclavagiste. Il n’en reste pas moins que, placé à un moment essentiel du récit (le mariage de Cathy), à un moment fort du discours (le récit de Justin Gagneur à Razyé), et en conclusion à un récit second majeur, il est un passage où culmine une partie des idées que l’écrivaine veut faire passer dans son roman.

Maryse Condé

Les Hauts de Hurle Vent est très économe dans la distribution de la voix narrative. Elle se partage entre Mr. Lockwood, le locataire de Thrushcross Grange et Mrs Hélène Dean (appelée aussi Nelly), la femme de charge. La manière de procéder de Maryse Condé est tout à fait différente. D’une part elle ouvre le roman par la « présence » d’une voix de narratrice qu’elle prend en charge en tant qu’écrivaine, voix qui revient, à plusieurs reprises, tout au long du roman qu’elle clôt. On peut considérer que c’est la voix de l’extériorité et de l’omniscience, assimilable donc en partie au personnage de Mr. Lockwood. Emily Brontë introduisait une seconde narratrice, celle qui sait parce qu’elle a observé en étant au service des maîtres : la voix de la femme de charge qui raconte le récit antérieur et qui complétera l’information de Mr. Lockwood et du lecteur au fur et à mesure du déroulement de l’histoire. Et c’est bien ainsi que procède aussi apparemment Maryse Condé. Nelly Dean devient Nelly Raboteur et, comme son homonyme anglaise, est chargée du rappel de l’histoire passée.

Mais à sa voix viennent s’ajouter onze autres voix dont trois seulement sont des voix masculines. Sur les huit voix féminines restantes, la misère de ces descendantes d’esclaves ou de cette société machiste, patriarcale et esclavagiste est l’information première : elles ont bien pour fonction d’informer des péripéties de l’histoire principale (en cela, elles sont des prolongements ou des relais de Nelly Raboteur) mais, avant tout, elles nous disent ce qu’elles sont, d’où elles viennent et quelle est leur vie. Cette bipolarité de leur discours montre qu’elles n’ont pas une pure fonction de reflet de la vie des Razyé, de Linsseuil et Gagneur. L’introduction de leurs discours, comme celui de Nelly Raboteur qui raconte sous la pression des dames békés qui s’ennuient sur le bateau et sont intriguées et agacées par Razyé, est autonome. La nécessité de les entendre dépasse la simple histoire de passion et de haine, noyau central de La migration des cœurs.

On lira avec intérêt le récit de Nelly Raboteur, très sobre sur sa propre vie, mais dont la philosophie commune à toutes de ces existences de misère et de privation de liberté s’exprime: « Notre vie est marquée bien avant notre naissance. Selon le berceau qui nous accueille, nous recevons en cadeau ou bien l’argent ou bien la misère, ou bien le bonheur, ou bien la scélératesse de l’existence. Moi, je suis née dans une pauvre famille de Morne-Caillou à quelques kilomètres de l’Anse-Bertrand, dans la partie la plus désolée de la Guadeloupe ». On a ensuite le récit de Lucinda lucius : « Je ne sais pas grand-chose de mes ancêtres, si ce n’est qu’elles peinèrent, souffrirent et moururent sur ce domaine où moi-même je peine et je souffre et où je vais mourir quand la volonté du bon Dieu me rappellera devant Lui. Pour ma lignée, la fin de l’esclavage n’a pas de signification. C’est la même tristesse, la même misère que nous mangeons depuis des temps et des temps ». C’est elle qui s’est occupée de Cathy après son mariage et qui connaît tous ses secrets.

Vient ensuite le récit d’Irmine de Linsseuil. Soeur d’Aymeric, elle est absolument vierge de tout racisme contrairement à son frère qui montre souvent les limites de sa tolérance. Amoureuse de Razyé, elle comprend trop tard qu’il l’a prise pour se venger et non par attachement. Elle souffre le martyre et accouchant de son premier fils le jour même où Cathy meurt, elle décide de fuir et d’aller vivre chez son ancienne nourrice, mabo Julie, au mépris du regard des autres, blancs ou noirs : « En un sens, me retrouver chez mabo Julie peut passer pour une déchéance pire encore que vivre à L’Engoulvent. Là, je dépends de la bonté d’une servante. Je vis entièrement à ses crochets parmi nos anciens esclaves. Mais je n’ai jamais connu aucun orgueil de ma couleur ».

Le troisième récit est celui de mabo Julie qui vient confirmer, en quelque sorte, la véracité du « dit » d’Irmine. Toutefois, sa fonction première dans le discours du roman est de venir compléter la fresque des femmes-esclaves par le portrait de la « bonne » servante : « J’ai soixante-douze ans aujourd’hui. Pendant cinquante ans de ma vie, j’ai servi les Blancs. J’ai dit : « oui, tout de suite. » Et j’ai baissé la tête. […] Ah non! L’esclavage n’était pas fini pour une personne comme moi. Je resterais toujours et toujours une négresse à Blancs ».

La fresque des femmes-esclaves ne serait pas complète si elle ne faisait intervenir une « Zindienne ». Comme pour les précédentes, Sanjita la gardienne prend la parole parce qu’elle est le témoin muet d’un épisode de l’histoire centrale, celui du séjour de Justin-Marie et de son oncle Aymeric à Papaye. Mais comme les précédentes aussi, elle dit d’abord son origine et sa vie. Le dernier récit, enfin, est celui de mabo Sandrine, la nourrice de Cathy (la fille), d’un caractère tout différent que mabo Julie, refusant la soumission.

On pourrait presque dire que la boucle est bouclée par rapport aux femmes-esclaves évoquées dans le monologue intérieur de Razyé s’interrogeant sur l’identité de sa mère : l’une, blanche, est sa femme et participe, de ce fait, à l’extension du métissage en Guadeloupe. Les autres pourraient être sa mère. Ce qui est certain, c’est que la voix de l’esclavage des femmes, compris au sens étroit de cette institution des plantations ou, au sens large, du statut de la femme en société patriarcale, se fait entendre à intervalles réguliers, ne couvrant pas la voix du récit principal mais le parasitant et lui donnant sa tonalité particulière.

On comprend mieux alors que Maryse Condé ait déplacé le roman anglais de près d’un siècle. Car si elle avait conservé la date initiale des Hauts de Hurle-Vent, 1801, qu’aurait-elle pu faire dans la Guadeloupe de l’époque ? En déplaçant les événements de près d’un siècle, elle fait de l’abolition une date-butoir, en fonction de laquelle chacun se détermine et qui donne à son roman son authenticité historique et sociologique. Choisir d’être dans le post-esclavagisme, c’est aussi se donner les moyens de montrer que les mœurs et les individus évoluent moins vite que les lois. Si la loi est nécessaire, la révolution des mentalités est à faire puisque cinquante ans et plus après 1848, la vie guadeloupéenne et, plus singulièrement celle des femmes, est rythmée, habitée par cette institution et ce traumatisme.

Si le roman d’Emily Brontë s’imprime durablement dans notre esprit par la force du microcosme qu’il crée, resserrant l’intrigue au maximum, celui de Maryse Condé, plus prolixe et plus ancré, plus ouvert aussi à l’espace de la Caraïbe, demeure une expérience de lecture passionnante pour qui veut lire deux romans en un… et pour qui veut connaître le quotidien de l’esclavage dans une fiction.

Emily Brontë, Les Hauts de Hurle-Vent, traduction Frédéric Delebecque, préface de Lydie Salvayre, Robert Laffont, Pavillons poche, mai 2018, 576 p., 6 € 50 & Maryse Condé, La Migration des cœurs (Robert Laffont, 1995), Pocket, 1997, 336 p.