Benalla : affaire d’état ou affaire de l’été ?

La chose est entendue : l’Affaire Benalla-Macron est désormais l’Affaire. De révélations en révélations presque toutes les heures, l’affaire occupe chacun, mobilise tout et canalise toute l’énergie des infos. Comme aux grandes heures de l’affaire Fillon, chacun vibre à l’unisson de son fil d’infos de plus en plus croustillant. Mais quel est le fond de cette affaire ? Pourquoi d’une affaire d’État, d’un scandale politique inouï (celui de la dénonciation des violences policières) glisse-t-on imperceptiblement à une affaire de népotisme sinon de mœurs pour certains (les relations entre Benalla et Macron) ? Pourquoi l’affaire d’État se mue-t-elle en affaire de l’été, glissant du Monde aux ragots feuilletonnés de Closer et Voici ? Peut-être parce que la présidence de Macron est un management.

Capture d’écran Google

 

Il faudrait ainsi le dire sans attendre : ce sur quoi renseigne profondément l’affaire Benalla-Macron, c’est sur la manière désormais évidente et non plus jamais interrogée selon laquelle le managériat étatique (puisqu’il faut l’appeler ainsi), comme tout managériat, détruit tout emploi dans l’emploi même, annule toute fonction dans la fonction même, ravage toute relation sans retour. Dans le management, personne n’occupe la fonction qu’il devrait occuper. Un patron n’est pas un patron : un patron est un manager, moitié instance discursive (donc répressive), moitié instance palabrante (donc pathétique, jouant du pathos). A ce titre, un conseiller ne peut jamais être un simple conseiller. Il doit toujours prouver qu’il peut faire plus : il est pris entre sa fonction et le dépassement de sa fonction pour faire toujours plus, par sentimentalisme, et simple et primaire appât de la promotion – par désir de plaire. Le conseiller devient l’homme de main comme par exemple l’homme à tout faire d’un lycée au lieu de changer des ampoules devient à son tour un homme de main. Le management, c’est l’hypallage fonctionnelle. Mais l’hypallage n’œuvre avec grâce qu’en littérature.

Plus personne n’occupe la fonction qu’il devrait occuper, dans une déperdition alors folle de responsabilités dont attestent depuis hier les confuses auditions au Sénat. C’est ici que Jacques Rancière se trompe partiellement quand il assigne à Macron la pure fonction représentative du Capital : d’évidence, Macron l’est. On parle souvent de l’affaiblissement des syndicats depuis les ordonnances de la Loi Travail et l’échec de la grève des cheminots mais un seul syndicat a disparu depuis le début de mandat de Macron : le Medef car, par sa parole capitalistique, Macron a annulé le Medef, il l’a rendu vain parce que redondant avec sa propre parole. Pourtant, à l’instar du commerce qui entend devenir sa propre antiphrase en devenant éthique (sic), le capital, par le management, est un sentimentalisme (sic). C’est là la variable folle et brillante de la donnée Macron. Les chiffres et les comptes veulent éprouver des sentiments : ils ont, veut-on nous faire croire, un petit cœur qui bat au milieu des écrans monochromes et monotâches des courtiers.

Macron, c’est le capital et la feinte du sentiment. Car le management est un pathos répressif dont Macron est le fer de lance : on frappe comme on caresse. On manage par la tyrannie des sentiments et la violence de la hiérarchie : on parle beaucoup de confusionnisme à propos des idées politiques que les uns et les autres développeraient. Le creuset n’en est pas l’épouvantable médiocrité toujours rutilante du débat public promu par l’armée de zélateurs confus et dans le règne du pseudo-intellectualisme (on le voit bien : Zémour ou Onfray sont des « managers d’idées », avec autant de guillemets que vous voudrez). Au contraire, le management fournit le creuset lumineux de cette confusion : je te réprimande mais, attention, prends-garde, moi-même je suis fragile et humain, n’oublie pas, et ce que je fais me coûte (tout est chiffre). C’est le chantage à l’humain, le faux pied d’égalité, le marchepied d’une tyrannie douce et cool.

Il n’est alors guère surprenant, parce que la méthode managériale le réclame et l’induit profondément, que tout ce qui touche au fonctionnement de l’état devienne une question d’ordre intime et sentimental – c’est-à-dire dessine, en son cœur même, une violente zone de flou : une ellipse du décisionnel. Le managériat fait dériver toute affaire du politique au psychologisme, non parce que Macron est un sentimental (qu’en sait-on ? en quoi cela peut-il bien nous intéresser ?) mais parce que le psychologisme fait toujours écran à la question politique : comme tous les Dom Juan, Macron avance toujours masqué. Comme sa politique qui atteint à une violence inouïe parce qu’elle ne dit jamais ce qu’elle est : par la séduction, le langage managérial est l’essentialisation d’une parole politique réduite à son obtus.

Avec évidence, dans ce glissement confusionnel ahurissant, l’affaire d’état peut alors tourner à l’affaire de l’été avec l’assentiment de la presse qui a depuis longtemps pour une trop large part d’elle à proprement renoncer à enquêter : on oublie la violence policière (elle ne fait plus question du tout, elle s’est banalisée purement et amplement) pour uniquement s’intéresser à deux pôles qui renvoient chacun à Macron comme clef de voûte du système : l’intime du décisionnel (qui a chargé Benalla d’être présent place de la Contre-Escarpe ?) et à l’inévitable intime de l’intime (mais pourquoi Benalla est-il « protégé » par l’Élysée ?). Il ne faut alors guère s’étonner que l’affaire oublie, notamment dans la presse mais surtout sur les réseaux sociaux qui constituent la zone affectuelle de toutes les pulsions et qui pensent que le langage peut être le surmoi de leurs dérives (les réseaux sociaux sont la numérisation des préjugés), que l’affaire oublie ainsi toute dimension politique pour se réfugier dans des explications psychologisantes par lesquelles toutes les suppositions, notamment érotiques entre les protagonistes, prennent corps, deviennent l’objet de médisances, de ragots, le plus souvent hélas homophobes.

Cependant, quand d’aucuns peuvent déplorer qu’on associe sexuellement Macron et Benalla et que l’affaire se situe ailleurs, ils ont à la fois raison et « en même temps » simultanément tort. C’est Macron, et son management qui induisent, depuis leur sentimentalisme, une telle interprétation aussi lamentable soit-elle. Elle n’est que le retour de bâton médiatique d’un inexplicable et d’un irrationnel qui a pu promouvoir à une telle vitesse et une telle force une personne comme Alexandre Benalla, comme si Macron se faisait piéger par une partie de sa méthode. Quand on ne comprend pas les liens entre les gens, le management favorise l’interprétation sexuelle. Alors les uns et les autres y vont de souvenirs de House of Cards, de dessins « humoristiques », veulent débusquer l’érotisme alors que le management est le refoulement du sexuel pourtant porté et affiché au bras comme un bracelet électronique.

Tout ceci est peut-être juste mais ne nous intéresse pas et ne constitue dès lors qu’un paravent ménagé par le management étatique même face à la politique, et son indéfectible fonds polémique évacué : qui rendra compte des violences policières ? Qui viendra dire que le libéralisme a toujours besoin d’un bras armé, que les flux financiers ne peuvent passer que par la violence physique et qu’ils ne sont jamais dématérialisés ? Qui viendra expliquer pourquoi seul Benalla intéresse alors sur cette place sur la vidéo Benalla n’est pas seul et est un homme qui frappe parmi tant d’autres, parmi tous ces hommes qui sont là pour frapper des gens, dans l’indifférence croissante de la population désormais habituée et résignée à ce fascisme et à la fin cool de l’État de droit ? Il faut alors redonner la politique à la politique, dénoncer ces actes et renvoyer Macron et son donjuanisme à sa scène finale, peut-être devant le Sénat : à sa rencontre improbable avec la statue du Commandeur.