Aminata Sow Fall : un regard de l’intérieur (Lecture d’été 2)

Aminata Sow Fall (DR)

Dans les années 70, elle pensait qu’il fallait dépasser le stade de la réhabilitation de l’homme noir : « On devait pouvoir créer une littérature qui reflète simplement notre manière d’être, qui soit un miroir de notre âme et de notre culture ». En mars 2018, les éditions Le Serpent à plumes ont eu l’heureuse initiative d’éditer le huitième roman d’Aminata Sow Fall, L’Empire du mensonge, déjà publié, en 2017 au Sénégal chez CEAC/Khoudia.
Un titre fort qui met l’accent sur un aspect qui est dénoncé dans le roman, comme il l’est dans la plupart des fictions précédentes de la romancière : le mensonge qui règne dans la société sénégalaise où l’on fait l’éloge de personnes malhonnêtes sans se démarquer de leurs malversations. Le cadre est également de ceux qu’affectionne Aminata Sow Fall, correspondant à une part importante de son éducation première en famille, un lieu de réunion amicale et familiale ; en effet, une femme, Yacine, règne sur le festin qu’elle est en train de préparer pour les siens et ses amis. C’est une réunion du dimanche, rituel de retrouvailles et de convivialité à l’image des « cours » qui parsèment ses romans : « J’ai connu la Cour. Fasciné par ce tamarinier géant comme je n’en avais jamais vu. L’effervescence, les contes et légendes… Le « Vieux », sa manière unique de décortiquer les proverbes. Et sa voix enivrante, magique… si belle qu’on ne pouvait pas imaginer qu’elle pût charmer autant, à son âge… quand il entamait la poésie des bakk, des lutteurs, en dansant allègrement… malgré son infirmité ».

Le repas se termine par des échanges francs qui tournent ce jour-là au vinaigre parce que Diéry, le fils, reproche à son père, Sada, d’avoir publiquement fait l’éloge d’un ministre peu recommandable. Sont aussi présents la sœur et l’amie de Yacine et les amis d’enfance de Sada. Ce dernier s’est cabré sous les remarques de son fils. Finalement tout redevient convivial et le récit opère des retours en arrière sur la vie des principaux personnages. Le premier flashback concerne la vie de Sada dont le père a été chiffonnier et qui s’est élevé dans la société par ses qualités, ses vertus et son obstination. Plus encore que dans d’autres récits, Aminata Sow Fall insiste sur ce qu’elle défend : faire sortir le pays des ornières dans lesquelles la corruption et les malversations l’ont plongé. La plupart des portraits donnent l’occasion à la voix narratrice d’insister sur les forces profondes du Sénégal qui doivent prendre le dessus : « Chacun s’abreuve à la source d’un patrimoine caché depuis la nuit des temps dans les entrailles de la terre ». Suit tout un paragraphe à la gloire de nombreuses héroïnes. Comme la quatrième de couverture l’affirme : « Par cette histoire, l’immense romancière sénégalaise Aminata Sow Fall désigne à toute une jeunesse la voie à suivre, les valeurs à défendre pour tracer un nouvel espoir africain ».

On peut donc profiter de la publication de ce huitième roman pour entrer plus avant dans l’univers de cette pionnière de l’écriture en langue française des femmes sub-sahariennes, aux côtés de sa compatriote, Mariama Bâ et son roman très connu, Une si longue lettre. Originaire d’une famille saint-louisienne, Aminata Sow Fall est née le 27 avril 1941 à Saint Louis du Sénégal. Celle qu’Alain Mabanckou a qualifiée, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, en 2016, de « plus grande romancière africaine » (Lettres noires : des ténèbres à la lumière, Fayard) a fait ses études primaires et secondaires dans sa ville. Elle a été élève au lycée Faidherbe (devenu Lycée Cheikh Omar Foutiyou Tall) puis a rejoint sa sœur à Dakar et a terminé sa scolarité secondaire au lycée Van Vollenhoven (devenu lycée Lamine Gueye) jusqu’au baccalauréat. Elle part alors en France suivre des études supérieures de Lettres modernes et d’interprétariat. Elle y rencontre Samba Sow. Le mariage a lieu en 1963. A son retour au Sénégal, elle enseigne à Rufisque et à Dakar. Notons qu’elle est mère de sept enfants dont le rappeur Abass Abass qui « repeint la société aux couleurs de son rap dénonciateur, engagé mais non violent ».

« Je suis née et ai grandi à Saint-Louis du Sénégal, dans l’île, au quartier Sud, dans un espace planté sur le fleuve Sénégal; d’un côté le grand bras du fleuve, de l’autre côté le petit bras. Chaque matin, lorsque je sortais de ma chambre, mon regard plongeait dans le fleuve et, au loin, au-delà de la pointe Sud, j’apercevais la mer. L’infini s’ouvrait à moi et je vivais tous les jours ce spectacle avec une grande fascination.
Notre maison baignait dans une atmosphère merveilleuse. Mes parents étaient accueillants et du monde venait de partout ; je peux dire que c’était comme un carrefour culturel ou venaient des gens de diverses origines et nationalités; des villageois qui venaient travailler comme employés de maison, des griots et conteurs, des élèves qui fréquentaient le lycée Faidherbe et qui souvent trouvaient gîte et couvert à la maison parce qu’ils étaient des amis de mes frères aînés, ainsi que des membres de notre large famille.
J’ai beaucoup appris auprès de certaines personnes qui passaient chez nous, notamment la vie au village, l’histoire et les contes traditionnels, des chansons et certaines coutumes qui se perdaient dans les villes. Tout cela me faisait rêver.
Dans cette famille, ce qu’il y avait d’extraordinaire c’est que les filles n’étaient pas élevées dans la mentalité qui prévalait généralement : se préparer au rôle de future épouse et attendre un mari puissant et généreux. Par l’exemple, sans matraquage idéologique, nos parents nous ont fait comprendre le sens de nos responsabilités en tant qu’êtres humains à part entière. Nous les filles, nous ne devions pas nous contenter d’être les dernières de la classe en attendant le mariage. Nous devions réaliser les mêmes performances que les hommes à l’école, pour l’honneur et la dignité.
Bien avant l’école française, j’étais déjà en contact avec la langue et la culture française et savais compter et dire certaines choses en français parce que mes frères, sœurs et cousins qui venaient à la maison lisaient à haute voix et échangeaient des mots en français. Cependant la langue parlée dans la maison était le wolof.
Quand j’ai commencé à fréquenter l’école française (un an après avoir commencé à fréquenter l’école coranique), j’étais donc toute heureuse de suivre le pas de mes aînés. Plus tard de vastes horizons se sont ouverts à moi grâce à la lecture. Mon père avait une armoire pleine de livres, mes frères et cousins apportaient à la fin de l’année beaucoup, beaucoup de livres; c’était la moisson bien méritée de leurs efforts ; quand leurs bras ployaient sous les prix, j’étais très fière d’eux et éblouie par les couleurs et les rubans, mais j’exultais de savoir qu’il y avait, pour ma gourmandise des livres et des livres à foison.
Après l’école primaire et le lycée Faidherbe, je terminai mon cycle secondaire au lycée Van Vollenhoven (aujourd’hui Lamine Guèye) où j’ai obtenu la première et la deuxième partie du baccalauréat ». (extrait de l’entretien avec James Gaasch, La Nouvelle sénégalaise : texte et contexte, Editions XAMAL, 2000].

Ce récit autobiographique met en place des motifs qui sont récurrents dans les fictions d’Aminata Sow Fall : l’importance du fleuve, la centralité de la maison familiale, lieu de rencontre et de partage de nourritures de toutes sortes, l’attachement à la culture de l’oralité et la présence dominante du wolof. Il insiste aussi sur une éducation peu courante pour les filles dans cette famille puisqu’on leur a inculqué le sens de la responsabilité et de la solidarité ; enfin l’amour des livres.

Si sans conteste, Aminata Sow Fall est une écrivaine majeure de la littérature sénégalaise, elle est tout autant une actrice culturelle de premier plan. Ainsi, elle est membre, de 1974 à 1979, de la commission nationale de l’enseignement du français au Sénégal et participe à l’élaboration de manuels scolaires. De 1979 à 1988, elle est Directrice des Lettres et de la Propriété Intellectuelle au ministère de la Culture. Elle fonde en 1987 le Centre Africain d’Animation et d’Échanges Culturels (CAEC) à Dakar, rassemblant une librairie, une salle de rencontres et une maison d’édition, Khoudia, pour la promotion des jeunes écrivains, qu’elle finance essentiellement avec ses droits d’auteurs et ses conférences à travers le monde ; puis le Centre International d’Études, de Recherches et de Réactivation sur la Littérature, les Arts et la Culture (CIRLAC) à Saint Louis, centre de conférences et espace pour des universités d’été.

Reconnue sur le plan national et international, elle reçoit distinctions (françaises et sénégalaises) et prix littéraires : en 1980, le Grand Prix littéraire d’Afrique noire pour son second roman ; en 1982, le Prix international pour les Lettres africaines pour son 3è roman. Elle a eu un hommage au colloque international de Dakar en avril 2005, « Aminata Sow Fall, une femme de lettres africaine de dimension internationale ». En 2015, elle se voit décerner le Grand Prix de la Francophonie de l’Académie française. Le panel des maisons d’édition où ses romans ont trouvé accueil est tout à fait éloquent quant à sa percée plus feutrée en France, sa création était souvent appréciée comme « trop locale », ce qui ne manque pas de saveur pour une Sénégalaise qui peint le Sénégal ! En effet, elle est éloignée de tout regard exotique sur sa société et la dépeint de l’intérieur. Ainsi, elle édite à Dakar, aux Nouvelles Éditions Africaines puis aux éditions Khoudia ; aux éditions Sépia également, consacrées exclusivement aux livres africains sub-sahariens. Désormais, certains de ses titres sont réédités au Serpent à plumes. Elle participe à des collectifs par des nouvelles. Un seul de ses romans est édité directement à l’Harmattan.

Pourtant ses romans ont été traduits en plus de dix langues dont l’anglais, le russe, le chinois, l’allemand, le finnois et le suédois ; Le Revenant a été adapté pour la télévision sénagalaise et La Grève des bàttu pour le cinéma par Cheikh Oumar Sissoko, ainsi que L’Appel des arènes par Cheikh Ndiaye en 2005, au cinéma ; ses œuvres sont mises au programme de lycées et d’universités francophones et anglophones. Son œuvre littéraire est conséquente : de 1976 à aujourd’hui, huit romans jalonnent son parcours ainsi que des nouvelles, un essai sur la nourriture et des pièces de théâtre et poèmes, inédits.

Le premier roman est Le Revenant, en 1976, qui raconte le stratagème de Bakar, pris à la gorge par les dettes qu’il a accumulées et qu’il ne peut éponger. Il fait croire qu’il s’est noyé et revient en « revenant » au moment de ses funérailles. S’affirme déjà ce qui est une constante des fictions de Sow Fall : la plongée dans la vie quotidienne des Sénégalais pour en célébrer certains aspects et la dénonciation de la gangrène qui aspire le pays sous l’appât du gain. Pour l’écrivaine, l’artiste ne peut exister qu’en étant pleinement impliqué dans la cité.

En 1979, la portée sociale de son écriture s’affirme avec force avec son second roman qui lui donne la notoriété, La Grève des Bàttu – Les Déchets humains. Si « le bàttu » est le récipient que les mendiants tendent pour demander l’aumône, il faut reconnaître que le mot sonne aussi en français de façon symbolique. Mour Ndiaye, le directeur du service de la salubrité publique, est pris à son propre piège puisqu’il veut à la fois faire ce qu’on lui demande en haut lieu pour avoir la promotion dont il rêve – débarrasser la ville des mendiants –, et avoir des mendiants sous la main pour remplir les prescriptions de son marabout. Mais ils font la grève, disparaissant de la ville ! Pris dans ses contradictions, le directeur n’aura pas la promotion rêvée car ayant évacué les mendiants de la ville, il ne peut satisfaire les prescriptions maraboutiques !

L’Appel des arènes est publié en 1982. Il met en scène un conflit de générations entre un adolescent, Nalla, et ses parents, Ndiogou et Diattou, conflit aggravé et nourri par la rupture culturelle : lui n’est attiré que par le tam-tam des lutteurs qui les appelle au combat, accompagné de danses, de chants de griot ; eux veulent qu’il soit comme eux, pétri de culture occidentale et détaché des traditions. Aux portraits de lutteurs, André ou Malaw, saisissants, s’oppose le portrait de la mère coincée dans son refus hystérique de la tradition.

En 1987, Ex-Père de la Nation fictionnalise, de façon originale, sur un motif courant dans la littérature africaine, la critique des présidents. Madiama est un ancien président de la République, dictateur déchu. Le roman est sa longue interrogation, de la prison où il est enfermé depuis trois ans, sur la transformation de son rêve de prospérité en un règne de répression et de sang. Adoubé par l’ancienne puissance coloniale, Madiama se souvient de ses premiers mois de règne et des arguments de son opposant, Dicko. La romancière donne vraiment l’impression que c’est dans le silence de l’emprisonnement qu’il prend conscience de la marionnette qu’il fut : « En réalité je ne gouvernais pas. L’armée, la défense, les finances, tous les secteurs clés étaient encore contrôlés par l’ancienne autorité comme au temps de l’autonomie ; « Régime fantoche », criait Dicko, mon seul adversaire politique ».

En 1993, Le Jujubier du patriarche met en scène un couple, Yelli et Tacko, pétri des valeurs aristocratiques ancestrales et qui ne savent pas s’adapter au pays d’aujourd’hui et sombrent dans la pauvreté. Tacko traite un jour d’« esclave » la jeune Naarou qu’elle a élevée, en plus de ses deux enfants. Il faudra, pour retrouver la paix, un pèlerinage dans le village des ancêtres et sur la tombe du patriarche, où pousse un jujubier aux pouvoirs magiques, lien possible entre les vivants et l’ancêtre Babyselli. Le roman insère, de façon constante, des légendes et des épopées chantées traditionnelles, la culture ancestrale prenant le devant de la scène fictionnelle.

En 1998, Douceurs du bercail, se répartit en deux temps qui se font écho et s’opposent. Asta arrive dans un aéroport français car elle est en mission pour assister à une conférence internationale. Elle est munie de tous les justificatifs pour sa venue en France. Par un enchaînement cauchemardesque de circonstances, elle se retrouve parmi les voyageurs expulsés, renvoyés dans leur pays, et passe plusieurs jours dans ce qui est nommé « le dépôt », espace ignoré de la plupart des voyageurs des aéroports parisiens mais qui existent réellement. Son amie, Anne, l’attend vainement. De retour au pays, Asta relève la tête et refuse l’humiliation. Ayant perdu son travail, elle se lance dans un projet de retour à la terre et aux villages avec quelques-uns de ses compatriotes refoulés, loin de Dakar à l’intérieur du Sénégal, au bord du grand fleuve : « Aimons notre terre ; nous l’arroserons de notre sueur et la creuserons de toutes nos forces, avec courage. La lumière de notre espérance nous guidera, nous récolterons et bâtirons. Alors seulement nous pourrons emprunter les routes du ciel, de la terre et de l’eau sans être chassés comme des parias ».

En 2002, Aminata Sow Fall participe à un collectif original initié par la Fondation du Belem et publie, « Sur le flanc gauche du Belem » dans un coffret de six nouvelles, L’Odyssée atlantique (Actes Sud). Deux autres nouvelles sont à signaler, d’Alain Guédé et de Lyonel Trouillot. Une petite troupe de théâtre dakaroise attend le « per diem », l’allocation permettant aux acteurs et au metteur en scène de se déplacer dans un pays africain voisin pour jouer leur pièce. Au dernier moment, ils apprennent qu’ils ne quitteront pas Dakar par la grâce de l’incurie des responsables, la banque ayant reçu trop tard l’autorisation de financement. Heureusement, Ramata est là pour redonner à Fodé, responsable de la troupe, le goût d’une nouvelle création : elle lui raconte l’histoire d’Amari, revenu au pays grâce au Belem, ce bateau mythique. En choisissant le Belem comme totem d’une communauté, Aminata Sow Fall n’hésite pas à en bousculer la représentation habituelle en en conservant le sens de symbole d’une communauté : « — Un bateau-totem, tu ne trouves pas que c’est un peu fort ? (…)
D’une certaine manière, il est soulagé de retrouver(…) la Ramata fofolle, insaisissable et extravagante pour ceux de ses proches qui refusent obstinément de comprendre qu’elle est faite non pas pour vivre la vie mais pour la rêver, la remodeler à la dimension du bouquet kaléidoscopique qui tourne éternellement dans son imagination et qui, au gré de ses désirs, de ses fantaisies et de ses humeurs, lui fait franchit allégrement toutes les limites du temps et de l’espace, du réel et de l’invisible ». Sollicité par une nouvelle création, Fodé oublie son désir de démission face à l’incurie des responsables.

En 2005, Festins de la détresse, met en scène une cour accueillante et vivante et le destin des deux fils et de quelques autres personnages. Le père, Maar est retraité ; ses deux fils n’arrivent pas à trouver un emploi malgré leurs diplômes. Les chômeurs sont légion parmi les jeunes diplômés ; les faussaires et profiteurs pullulent. Le vieil homme est désespéré par l’injustice de la situation, lui qui a choisi, en dépit d’études poussées, de rester instituteur pour transmettre certaines valeurs à ses élèves. Mais le désespoir n’est pas permis et c’est en exploitant les possibilités sur place que des issues sont trouvées alors que les projets d’aide au développement sont des farces cyniques. L’imam de la communauté est un maillon essentiel de cette solidarité.

Les romans d’Aminata Sow Fall se focalisent sur un pan de la société sénégalaise et organisent, autour de quelques personnages forts, une mosaïque de figures qui s’impriment durablement dans l’esprit du lecteur : de l’employé à l’enseignant, du diplômé-chômeur au retraité, de l’ex-président dictateur déchu au sage en retrait par rapport à la vénalité du présent et à la soif de promotion des nouveaux possédants. Dans le collectif consacré au Belem évoqué précédemment, Lyonel Trouillot dans « Le testament du mal de mer », nouvelle poétique particulièrement forte, écrit : « Il y a deux façons de construire sa légende.
Les routiers courent après les lignes d’horizon, ils créent le mythe du passage.
Les autres ont la fierté d’un parcours vertical et regardent venir, campés sur leurs racines ». Aminata Sow Fall appartiendrait, sans aucun doute à la seconde catégorie.

Les grandes constantes de l’univers de la romancière se sont affirmées de création en création : Elle a mis en scène sa société en proposant, par ses fictions, un « miroir de la culture sénégalaise ». Les noms des personnages ou des lieux, jamais altérés pour faciliter la lecture des non-Sénégalais, y contribuent largement. Les thèmes sont ceux des tensions entre l’identité d’origine et l’identité acquise ; chacune doit prendre à l’autre le meilleur, sous peine de s’embourber dans une aliénation déstructurante pour l’individu.
Elle a choisi ce réalisme de l’écriture, transcendé par une écriture poétique dans les évocations de la nature sénégalaise, dans le plaisir plein de saveur des mets et des rencontres.
Elle a donné une place de choix à la culture de l’oralité particulièrement à travers les chants et les contes, les mythes et légendes, toujours intégrés de façon judicieuse dans la logique de la narration.
Elle a inscrit le wolof dans les textes, provoquant de constantes interférences linguistiques qui obligent le lecteur, même si la dominante du texte est en français, à prendre conscience que les personnages dont il suit la trajectoire parlent leur propre langue.

Qui a peur du wolof ? (Le Monde Diplo, mars 2017)

En mars 2017, dans Le Monde diplomatique, Boubacar Boris Diop annonçait, dans un avenir proche, une littérature écrite dans les langues africaines et non plus en français et pour le Sénégal, en wolof : « Un tel système de domination, porté par la lourde machinerie francophone, est pourtant en train de donner des signes d’essoufflement. La greffe n’a pas pris, et on se rend compte d’un seul coup que la production africaine d’expression française a toujours été, en définitive, une littérature de transition. Au Sénégal, la littérature wolof pourrait se substituer à elle plus tôt qu’on ne croit. Dans vingt ans ? Dans trente ans ? Peu importe : à l’échelle de l’histoire, c’est à peine le temps d’un clin d’œil. Si c’est devenu inéluctable dans ce pays francophile entre tous, c’est que, tôt ou tard, il en sera de même partout ailleurs en Afrique ».

Nul doute que le travail sur les langues dans l’écriture d’Aminata Sow Fall est l’illustration d’une transition extrêmement féconde vers d’autres générations d’écrivains sénégalais. Elle fait ainsi la charnière entre les générations actuelles et celles à venir. En la lisant, on ne peut pas ne pas l’associer à d’autres lectures prégnantes : Les contes d’Amadou Koumba de Birago Diop (1947), Les Bouts de bois de dieu (1960) de Sembène Ousmane mais aussi son moins connu Ô pays mon beau peuple (1957) et des fictions de Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique (2003), Celles qui attendent (2010) et Le vieil homme sur la barque (2010) et d’autres encore qu’il faudrait citer…

Les fictions d’Aminata Sow Fall se lisent avec fluidité tant la langue est exacte et l’équilibre trouvé entre réalisme et poésie. La voix narratrice, directement ou par le truchement d’un personnage, n’hésite pas à manier l’humour ou l’ironie, ne se lassant jamais de dénoncer les dérives du pays en des accusations souvent cinglantes qui ne ménagent pas les institutions en place et ne se lassant pas non plus de mettre en regard les richesses culturelles et humaines d’un pays et d’un continent.

Aminata Sow Fall, L’Empire du mensonge, éd. Le Serpent à plumes, mars 2018, 144 p., 16 €