Saleh Diab : J’ai visité ma vie

Saleh Diab

Saleh Diab est d’origine syrienne. J’ai visité ma vie, recueil bilingue, est issu de plusieurs publications en arabe (Le Caire et Beyrouth) parues entre 1998 et 2009. Sa poésie, sans grandiloquence, du côté d’une épure rayonnante, résonne généreusement. Elle répond à l’exil, au déracinement, se refusant à tout pathétisme. Au contraire, l’humour y fait souvent son lit, bordé par l’autodérision. « J’ai visité ma vie » suggère l’idée de bilan à son endroit mais révèle en amont la volonté pour l’auteur d’acquérir toujours plus de connaissance de soi. Chaque poème, dès son titre, évoque une pièce du puzzle à même de reconstituer le roman de sa vie.

Et si toute poésie procède (peu ou prou) d’une stylisation de la parole, celle-ci semble se défier des codes de genre. Daniel Leuwers l’évoque en préface, la proximité de Saleh Diab avec les littératures occidentale et orientale redécouvertes respectivement dans ses langues d’origine et d’adoption, notamment par son travail de traducteur (thèmes et versions), aura forcément ajouté à l’unicité de son écriture. Ou comment, habitant d’une double langue, vivre en poésie, au final seule terre promise, incessible (« Nul besoin de contrées / pour convoyer le remords (…) Me voici / j’arrive aux portes fermées / qui racontent mes yeux »). La voix de Saleh Diab résonne librement dans l’espace du moment et atteint le lecteur avec aisance, en des vers courts, sous un ton éclairé et jubilatoire. L’innocence vraie du marcheur aux semelles de vent (tournant le dos à l’adversité) s’offre dès la première lecture… et subsiste. Elle lui fournit un cadre de vie portatif, et avant tout un cadre à l’expérience de ses perceptions :

« Aujourd’hui / il me convient de sculpter les remords (…) aujourd’hui / il fait beau / le ciel est clair / au-dessus de la douleur. » Saleh Diab est un passant, comme tout le monde, mais contrairement à la plupart, de par son histoire, il l’est à plusieurs enseignes. Dès lors, il consigne cet attribut de sa personne qui sublime celui du déraciné dont le malaise, à juste titre, fournit la matière principale de son œuvre. Le poème « Pierre » (qui roule donc) exprime sa vision sous cet aspect, certes émancipateur : « Je n’attends pas que le soleil / se lève sur mon humeur / ni que ces arbres niais / me tapotent sur l’épaule ». Il y a un jeu d’absence présence permanent, un glissement qui s’opère entre le regret, le remords et leur acceptation, comme nécessaires à l’œuvre d’art / œuvre de vie. Ainsi, lorsqu’il « approche furieusement / à grande vitesse / de la gloire », il s’agit de la gloire de se rappeler à l’homme qu’il est devant le miroir le plus juste possible que permet le poème. Bien sûr, le temps se mesure à l’aune de la nostalgie des désirs et amours perdus mais « Une coupe à la tondeuse » (titre de la troisième et dernière section) reflète cet élan radical de ne pas sombrer dans une mélancolie qui fait si souvent confondre poésie et simple expression de soi. Plus on avance dans le recueil, plus le déplacement, le mouvement, s’imposent en objet du poème. Et plus les points de chute, les haltes du poète se veulent des jalons à même de transformer son exil en voyage.

Par ailleurs, extraire la poésie de ces instants de la vie matérielle et conditionnée qui d’ordinaire comptent si peu est un geste par lequel Saleh Diab assume d’autant mieux sa lucidité sur le sens du monde en sa fabrique : « Je suis content quand je prends le RER, / content quand j’en descends (…) content de parcourir du regard les rayons / avec attention et tendresse » ; une façon d’incarner alors ce corps du langage qui voyage pour durer : « Je traverse les ombres glauques / et sur le chemin je mange / une figue à point. » Et dans ce même poème qui déplace les énoncés sur le mode humoristique (« Voilà le jour en panne / pas un coq ne pourra le redresser »), c’est la résilience qui parle, comme en vue d’un achèvement personnel.

La simultanéité des événements, jusque dans leur caractère anecdotique, qui essaiment tout au long du recueil, subordonne la condition humaine à la nature. « Je suis triste et heureux » lance naturellement Saleh Diab, et ceci n’est pas une contradiction. Il faut lire « la fête du premier saccage » qui résume avec une légèreté relativiste cette condition par l’enfer du quotidien (tout aussi relatif) qu’il faut transgresser pour arriver au bonheur coûte que coûte (« que de temps il nous aura fallu / pour parvenir à la fête »). L’ombre (lumineuse) d’Omar Khayyâm plane, dans sa quête hédoniste. C’est en soi, définitivement, au-delà de toutes les cultures, que réside le divin que l’on prête aux êtres et aux choses. Saleh Diab abstrait de cette nature supérieure à l’homme, les éléments porteurs de sensations, d’odeurs, de musique, vers une approche synesthésique (« chaque fois que je ferme / mes yeux sur ton odeur »). Son hymne à la vie s’inscrit ainsi comme une constante dans sa profession de foi, en vue d’une unité pan fusionnelle du monde. Syncrétiste ? « Je voudrais écrire un livre érotique (…) même pour ceux qui détestent la lecture » où « tout s’unira avec tout // les insectes, les oiseaux, les poissons / les arbres, les fleurs, les légumes avec les herbes », etc.

L’intérêt porté aux couleurs et aux tons est capital également pour relier le passé au présent sur la toile tendue du poète aux prises avec ses états de conscience qu’il visite sans arrêt comme des pièces pas toujours attenantes les unes aux autres. « Combien de livres avais-je visités » se demande-t-il, apprenant rétrospectivement sa traversée de la matière monde fragmentée. Dire si le livre est consubstantiel à l’ascèse de soi. Enfin, il faut avoir entendu de vive voix, Saleh Diab lire son poème « Les rémouleurs » pour en apprécier tout l’érotisme (en dépit du contenu), l’instant de fraîcheur et de vitalité qui renvoient à l’innocence apparente du conte (issu d’une longue tradition) ; sur un ton dont le décalage confine à l’humour, en abolition de tout désespoir.

Voici un homme dont l’éloignement des racines puise sa douloureuse contrepartie dans le besoin de rendre compte de ce qu’est la liberté, pour en dire, mieux que le prix, la valeur.
Sagesse, force et amour s’insèrent ici dans une fameuse posture de révolte.

Saleh Diab, J’ai visité ma vie, éditions Le Taillis Pré, 2013