Tesnota : huis clos et vie à l’étroit

L’écran se réduit au format 4/3 ; littéralement enfermée dans ce cadre serré, une jeune fille : Ila, disparaissant presque sous des couches de vêtements informes. On étouffe, nous sommes dans le cadre avec Ilana. le film vient de nous happer, nous voilà enfermé dans cette ville du Caucase. En quelques plans seulement, Tesnota réussi un tour de force : nous transporter dans ce cadre déjà étroit, en compagnie d’Ilana, la jeune héroïne interprétée avec énergie et subtilité par Darya Zhovner, actrice inconnue, époustouflante figure de femme cherchant à s’émanciper, une révélation qui rappelle celle d’Emilie Dequenne, l’inoubliable Rosetta des frères Dardenne…
Le regard décidé, l’air buté, souvent filmée en gros plans ou plans moyens, elle semble se cogner contre les bords.

Le format, le choix audacieux des valeurs de plan. C’est la marque des grands : avant même que l’intrigue ne débute, la mise en scène a raconté l’essentiel : une jeune fille qui cherche à s’émanciper dans un monde trop étroit. Dès les premières images de son premier film, le jeune cinéaste russe Kantémir Balagov impose son talent et un univers singulier. En voix off, tandis que nous découvrons cette ville de Kabardie, province russe du nord du Caucase, le réalisateur nous explique que l’histoire qu’il s’apprête à raconter est vraie, et ce qui est souvent un tic hollywoodien superflu ajoute ici à la tension. Nous sommes à la fin des années 90, dans les décombres de l’Union Soviétique, à quelques kilomètres de la Tchétchénie où Eltsine a envoyé les troupes russes, tout sera donc possible.

Le choix du 4/3 aurait pu vite tourner à l’exercice de style, Kantémir Balagov tient merveilleusement bien son procédé : à la proximité qui se crée avec l’héroïne s’ajoute le sentiment que même au-delà du cadre, la Kabardie est coupée du reste du monde. Un îlot prêt à être submergé par la fureur d’une guerre civile, les haines entre ethnies et conflits inter-religieux. Les Kabardes sont une minorité musulmane dans l’immense Russie, Ila est juive : minorité dans la minorité, le monde se restreint encore. Garçon manqué, elle travaille dans le garage de son père, sans autre véritable perspective que le mariage, forcément avec un Juif. Ila est une femme, ce qui signifie qu’elle est vouée à devenir la maîtresse de maison, garante du maintien des traditions.

En quelques plans, le monde d’Ila est défini : un foyer où elle doit se plier aux traditions séculaires, un monde extérieur menaçant où, dans cette Kabardie qui retrouve son identité musulmane après des années de communisme, tandis que l’antisémitisme reste une règle de vie. La violence est là, sourde mais omniprésente : au cœur du foyer, dans les bras du fiancé, au milieu de ses amis ou encore dans les rues de cette ville délabrée. Ainsi, lorsque le frère d’Ilana se fiancera avec une jeune fille juive, le couple sera kidnappé par la mafia locale : c’est bien connu, les Juifs ont de l’argent et sont solidaires… on exige une rançon. Étonnamment, le film ne bifurque pas vers le thriller, l’attention du cinéaste reste focalisée sur sa jeune héroïne. Le suspens pourtant existe, il est palpable : la famille doit trouver l’argent à tout prix. Et tant pis s’il faut sacrifier le destin de la fille pour le fils. Le matriarcat des Juifs de cette province a d’abord pour but de sauver l’homme. Les femmes doivent se sacrifier, pour la famille, pour la tribu.

Récit d’un monde en ruine, film sur la lourdeur des traditions, chronique géopolitique où la petite histoire se mêle à la grande histoire, hors champ, et donc thriller où une famille en détresse doit sauver le fils : Tesnota est tout cela à la fois, on reste encore stupéfait devant la façon dont ce jeune cinéaste maîtrise tous les aspects de son film. Si les ravisseurs restent des silhouettes, inquiétantes, ils déclenchent le processus d’explosion de la famille. Le point d’équilibre du récit restera la jeune fille, on la suit, elle est de presque toutes les scènes, on songe à Rosetta des frères Dardenne, mais outre que comparée à Ilana, Rosetta passerait pour Sissi impératrice, le film de Balagov n’est pas qu’une chronique réaliste. A l’intérieur de ce cadre étouffant, la composition de chaque plan obéit à une logique esthétique qui dépasse la captation du réel.

Le choix des lumières est particulièrement travaillé : quand, en désespoir de cause, Ilana s’offre à son fiancé, c’est dans une lumière rouge qui rappelle tout à la fois le sang que le caractère brutal et tragique de la séquence. Ainsi, le bleu et les couleurs froides apparaissent comme un refuge pour l’héroïne : les vêtements qui l’enveloppent, les néons d’une boîte de nuit où elle danse, même lorsque la musique s’arrête, brisant ainsi la règle de la scène dite « de danse cathartique », devenue un cliché avec laquelle le réalisateur joue. Les couleurs chaudes, à l’intérieur du foyer par exemple, semblent livrer Ilana (dont les couleurs tranchent avec cette tonalité) à la violence du monde  et aux conflits familiaux quand la mère, qui règne sur sa famille, impose la loi de la tradition.

Un plan marque tout particulièrement : à l’arrière de la voiture, derrière une vitre teintée, la mère observe sa fille sortant de la voiture. Elle, vue à travers l’ouverture de la porte, vêtue de bleue, marchant dans la nature, libre ; la mère baignée de couleur ocre, cloîtrée à l’arrière de la voiture : celle qui voulait être libre et celle qui reste figée dans son monde, immobile. Si la fille ne s’émancipe pas, son destin est tout tracé, c’est celui de la mère : une mère qui aime, qui ordonne, qui étouffe, littéralement d’ailleurs : sa façon de serrer contre elle ses enfants ressemble à une prise d’étranglement de judo : elle ne se contente pas d’empêcher ses enfants de partir, elle les étouffe…

Tesnota est le récit d’un seul kidnapping mais de plusieurs tentatives de libération : en otage dans le cadre, Ilana affrontera sa famille, mais il est difficile de s’en libérer : La famille exige un sacrifice et ne demande aucune rançon. Loin de rassurer, le foyer est le lieu du conflit, le microcosme d’un monde chaotique où les traditions priment sur la volonté de s’émanciper. La jeune fille veut quitter ce foyer mais pour aller où ? Dehors, les échos du conflits tchétchènes résonnent, la police est corrompue, la mafia impose sa loi, le fiancé kabarde se montrera violent. Ilana ne cesse de se cogner contre des murs.

Étroitesse du cadre, étroitesse des esprits : hors du cadre il y a la xénophobie, la sauvagerie, un monde où la femme n’a pas sa place ; la jeune fille est le seul personnage féminin à errer la nuit, la fiancée juive, forcée de taire son origine devant les amis de son fiancé qui passent leur soirée à boire, en regardant des vidéos de soldats russes se faisant égorger par les Tchétchènes. La séquence est littéralement insoutenable et l’on reprochera au cinéaste de chercher à provoquer en laissant la scène durer : sur un écran de télévision, une vidéo que l’on trouve aujourd’hui sur YouTube, la mise à mort de plusieurs soldats russes, interminable, bien réelle. La violence que l’on devinait hors champ envahit alors le cadre de la façon la plus simple possible : un plan fixe sur la télévision. La volonté de montrer l’horreur frôle alors le voyeurisme, mais l’un des spectateurs est formel : « ils l’ont bien mérité ». Nous sommes en 1998, le monde s’apprête à basculer, tout était là, sous nos yeux… L’un des amis approuve, l’excuse justifiant l’horreur est aujourd’hui connue : « ils doivent se défendre, les Russes ont martyrisé les Tchétchènes, les Ukrainiens, les Arméniens, les Juifs.. Non, les Juifs on s’en fout : qu’ils crèvent… Ils l’ont mérité ». Le raisonnement est aujourd’hui courant dans la plupart des pays occidentaux : si l’intrigue du film est datée, le propos est tristement d’actualité.

Pourtant, le film n’est pas inutilement sombre, quelques éclairs de grandeur le traversent : les rapports entre un frère et une sœur, des fiançailles qui, contrairement aux mariages arrangés, semblent annoncer des jours meilleurs. Un instant de grâce même, un homme repoussé par celle qu’il aime mais qui se révèle capable d’un geste de grandeur, un geste hésitant, mais qui illumine le film d’un court moment d’espoir. Ironiquement, c’est celui qui pensait acheter sa fiancée qui révèle une grandeur insoupçonnée et empêche le récit de sombrer dans la tragédie.

Quelques plans de cette ville du Caucase suffise à raconter le désastre soviétique : l’URSS en ruine a laissé place à la Russie d’Eltsine, celle de la loi du plus fort : le paradis multiculturel vanté par la propagande est une poudrière où les communautés se haïssent et s’opposent. Poutine « nettoiera » la Tchétchénie, dans ce chaos annoncé, les derniers plans offrent une respiration : le plan d’une chute d’eau en contre-plongée, magnifique et menaçante. La nature protège ou engloutit ce qui reste de la famille, ceux qui ont fuit la ville à défaut de quitter la « tribu ».

Il est encore trop tôt pour savoir si le réalisateur de Tesnota (Une vie à l’étroit en VF…), sera ou non un des cinéastes incontournables des prochaines années, mais ce coup d’essai qui frôle souvent le coup de maître laisse penser que l’on n’a pas fini d’entendre parler de Kantemir Balagov. Maîtrisé de bout en bout, ce surprenant premier film mélange les genres pour imposer un univers singulier, étouffant et sublime. Si la maîtrise formelle rappelle que le cinéaste est l’élève de Sokourov — précision du cadre, utilisation de la lumière et des couleurs comme élément narratif —, le film touche plus encore que ceux du maître. L’acte de naissance d’un grand ? Peut-être, mais d’ors et déjà un grand film.

Tesnota – Russie – Durée : 1h58 – Un film réalisé et monté par Kantémir Balagov – Scénario Kantémir Balagov et Anton Yarush – Directeur de la photographie : Artem Emelianov – Avec Darya Zhovner, Olga Dragunova, Veniamin Kats, Atrem Tsypin, Nazir Zhukov