Kate Tempest : London burning (Ecoute la ville tomber)

Kate Tempest

« Becky observe les gens, contemple la rue, entend les bruits ambiants, sent le trottoir sous ses pieds, et elle s’autorise à envisager ce qu’elle aimerait en dire un jour, avec son corps, dans une chorégraphie de sa propre composition ». Cette chorégraphie, c’est à Kate Tempest qu’il revient de la composer, dans un étonnant premier roman, Écoute la ville tomber, qui vient de paraître aux éditions Rivages dans une traduction de Madeleine Nasalik.

The Bricks that Built the Houses : le titre original du roman de Kate Tempest (Bloomsbury, 2016) pourrait avoir des allures de manifeste musical de la fin des années 70, all in all it was just a brick in the wall, mais c’est bien la réalité contemporaine que sa prose prend à bras le corps, avec laquelle elle danse.
La jeune femme, performeuse, poète, dramaturge, figure de la scène alternative anglaise, trouve dans le roman une forme à même de réunir ce qui fait la singularité absolue de son univers : donner à entendre les voix d’une jeunesse malmenée, héritière des espoirs comme des déconvenues des générations qui l’ont précédée. Ses personnages, tels des voix iconiques, étaient déjà présents dans son album-concept Everybody down (2014), ils reviennent dans ce récit, pour construire, brique après brique, d’œuvre en œuvre et d’échos en reprises — il faudrait citer Wasted (2013) et Brand New Ancients (2012), Les Nouveaux Anciens (L’Arche, 2017) —, la scène opératique de nos présents éperdus.

Europe is lost a chanté Kate Tempest, en écho aux poèmes de William Blake qu’elle cite en épigraphes aux deux parties de son roman : si un « cerveau infini » peut sembler enfermé « dans un cercle étroit », rien ne peut pourtant étouffer totalement la volonté de vivre intensément, ni les « fantômes du passé » qui hantent les trottoirs londoniens dès les premières pages d’Écoute la ville tomber, ni « le néant absolu qui te traque partout ». Becky, Harry, Leon ou Pete tentent, chacun à leur manière, de faire coïncider leurs passions, leur besoin d’intensité et une époque qui nie leurs aspirations, ce présent dans lequel « rien n’est pour toi mais tout est à vendre ». Becky est danseuse mais elle ne peut vivre de son art, travaille comme serveuse et « masseuse » ; Pete accumule les petits boulots ; Harry et Leon disent travailler dans les relations publiques, de fait ils vendent de la drogue à des clients aisés. Tous ont « Londres dans le sang », aucun ne voit uniquement la face sordide des choses. Becky, en Sophie Calle du massage, est fascinée par les corps inconnus qu’elle croise, leurs vêtements étalés et « l’excitation d’avoir obtenu l’accès à l’intimité d’une personne » ; Harry et Leon espèrent, par leur business risqué, pouvoir un jour ouvrir un « resto-café-bar » qui serait aussi un atelier, « un endroit où les gens pourraient se détendre, se retrouver, étudier », « ça recréerait du lien social ». La vie borderline est aussi une forme d’utopie, la passion une perdition tout autant qu’un salut.

Pete va fêter ses 27 ans, « l’âge auquel meurent les rock stars. S’il mourait à vingt-sept ans, il ne laisserait rien derrière lui. Aucun héritage. Rien d’impérissable. Rien qui le détacherait du commun des mortels, d’une façon ou d’une autre. Un homme perdu dans la masse. Un individu arraché à la foule ». Ce sont justement ces vies minuscules que Kate Tempest arrache « à la foule », auxquelles elle donne voix et chair, pour figurer à travers elles ces présents qui nous lient.

Le roman dans son ensemble s’offre comme une décharge d’adrénaline, dès la première scène qui voit Leon, Becky et Harry quitter Londres à bord d’une vieille Ford Cortina. L’urgence est là, sa cause encore inconnue, et tout se déploie depuis ce prologue qui concentre des tensions peu à peu révélées. Le lecteur, de chapitre en chapitre, de scène en scène, comprend pourquoi la fuite, « le fric dans le coffre tel un cadavre », était la seule issue et combien elle n’est pas lâcheté mais nécessité. La manière, électrique, surprend : le récit n’a de cesse de se déployer en temporalités et histoires parallèles, familiales, sociales, politiques, comme si cette génération ne pouvait être saisie que par fragments, éclats et brisures, dans son essentiel manque de (re)pères. A travers Becky, Leon, Harry et Pete, c’est notre présent qui s’expose, son narcissisme égoïste, les difficultés économiques, le manque de perspectives, l’indifférence mais aussi les passions qui font tenir droit dans le chaos, la danse, le désir, les corps incandescents, l’amour. Dans l’esprit de Leon, « tout commençait et tout finissait avec lui ». Pourtant chacun est tributaire d’une histoire souvent tue, parfois tabou, filigrane que dévoile peu à peu le roman.

Kate Tempest

Écoute la ville tomber est une épopée ultra-contemporaine dans un présent aussi coupant que la ville de Londres dont « les tours effilées se dressent comme autant de crocs ». La ville ? « une gueule béante », inspiration centrale de la romancière qui la transcende, dans sa violence, sa poésie et « l’âpreté alanguie de son accent ». Londres nourrit « jusqu’à la trame de ses phrases », comme les sarcasmes celles de Becky. C’est là l’aspect le plus fascinant de ce roman, avec la manière inouïe dont Kate Tempest interroge le désir féminin, le rapport de ses personnages aux corps, aux désirs, à ces personnalités doubles que tous se voient contraints d’endosser, « comme si tu avais deux vies. Et laquelle se passe dans ta tête ? Laquelle est dans la réalité ? ». Ces disjonctions identitaires, les histoires intimes et plus collectives qui nous construisent de manière souterraine sont au centre de ce roman singulier comme la vie même, « moche ou sublime, souvent les deux à la fois, oui — médiocre jamais. Chaque phénomène, même le plus infime, doit être contemplé, soupesé, savouré, et on doit toujours se battre, soit pour, soit contre ». Et « à la radio, Bill Bragg chante A New England ».

Kate Tempest, Ecoute la ville tomber (The Bricks that Built the Houses), trad. de l’anglais par Madeleine Nasalik, éd. Rivages, janvier 2018, 429 p., 22 € 50 (16 € 99 en version numérique)