Le périlleux convoi funéraire des plates-formes pétrolières

L’arrivée de Winner dans la baie de Dalmore, photo Andrew Milligan PA.

C’est fort loin l’Atlantique Nord et, de fait, tout le monde a sans doute déjà oublié que le 7 août 2016, une plate-forme pétrolière s’est mise à dériver pour aller s’écraser contre les rochers de la superbe baie de Dalmore, au nord de l’Écosse. Elle n’a pas dérivé seule, de son propre chef. Les entreprises d’exploitation du pétrole offshore avaient donc décidé qu’elle avait fini sa carrière (trente-trois ans, un chiffre hautement symbolique) et elle devait être remorquée jusqu’aux chantiers navals chargés de sa destruction et situés…à Malte, ce qui tombe sous le sens ! Soit un périple de 1.850 kilomètres, symbole de la folie furieuse des humains — enfin de certains, présumés tels — lorsqu’il s’agit de logique et de préservation de l’environnement.

Si l’organisation du voyage laisse pantois, les choix sémantiques, d’onomastique en l’occurrence, ne manquent pas non plus d’interroger sur le cynisme, dans le meilleur des cas, ou la profonde stupidité, dans le pire. Car la plate-forme se nommait Winner (Vainqueur) et le remorqueur chargé de tirer les 17.000 tonnes s’appelait Forward (en avant). Or, en cette nuit du 7 août 2016 la tempête était extrêmement violente, la routine dans cette zone, et l’énorme câble de Forward se brisa sous les coups de boutoir des vagues de plus de dix mètres et des vents de plus de 100km/h et Winner fut livrée à elle-même pour aller finir sa course, vaincue, après une fin de nuit de tourments multiples, dans la baie de Dalmore, tant qu’En Avant avait perdu ses arrières. Dans ses présentations de différents whiskies le célèbre Whisky Magazine a coutume d’associer à ses recensions des appréciations pittoresques, telles que « odeur d’infirmerie » ou bien encore « relents de goudron ». Ce ne sera pas le cas avec l’excellent whisky Dalmore, car Winner avait été purgée de tout produit polluant, mais quand même !

Le petit cimetière et la plage de Dalmore Bay, photo Andrew Milligan PA.

Il faut imaginer une sorte de monument de la hauteur de Trafalgar Square avec quatre pieds de la dimension des donjons d’un château. C’est à cela que ressemble Winner, que le personnel norvégien qui travaillait sur ce présumé vainqueur avait affectueusement surnommé Svanen, équivalent sémantique de Swan, le cygne. Pas sûr que les Écossais qui habitent près de la baie de Dalmore, réputée entre autres choses pour sa superbe plage de sable fin — où, bien évidemment, il ne serait pas raisonnable d’espérer une température supérieure à 15° pour faire trempette… — éprouvent la même tendresse à la vue de ce monstre à qui la peinture orange donne tous les traits d’un immense gilet de sauvetage impossible à dégonfler dans l’immédiat. Lorsque Winner est venue s’écraser sur les premiers rochers de Dalmore Bay, le bruit a été absolument effroyable et les habitants des environs se sont précipités pour constater qu’il s’en est fallu d’un rien pour que la plate-forme ne vienne basculer sur le petit cimetière bucolique qui surplombe plage et rochers. Ce grave incident résume l’esprit d’acharnement dont l’unique fondement est le profit, au mépris du respect dû à la planète et à ses habitants.

La plage de la baie de Dalmore avant, photo John MacLean

Car la dérive de Winner a été précédée par quelques épisodes tragiques qui n’ont absolument pas réduit la volonté frénétique des dirigeants des entreprises vouées à l’exploitation du pétrole offshore de montrer un peu plus de discernement. On rappellera, entre autres exemples significatifs, la plate-forme Gothenburg, en 1980, qui s’était renversée totalement ne laissant que 89 survivants sur les 212 membres de l’équipage, ou bien encore Deepwater Horizon, qui explosa dans le golfe du Mexique, le 15 juin 2010, en tuant 11 personnes.
Aux catastrophes humaines s’ajoutent les désastres écologiques qui perdurent et font des dirigeants de ces entreprises d’exploitation autant d’apprentis-sorciers qui disposent d’un pouvoir exorbitant, car, s’ils ne peuvent rien, fort heureusement, contre les enquêtes journalistiques, en revanche les pressions sont fortes sur les publications d’ouvrages relatifs à ces drames.
Parmi les quelques livres déjà publiés et ayant échappé à la pression ou à la censure on peut citer Death and Oil : A True Story of the Piper Alpha Disaster on the North Sea par Brad Matsen et Oil Strike North Sea : A First Hand History of North Sea Oil par Mike Shepherd. Et les tragédies sont plus nombreuses que les publications.