The Square : « L’Origine des esthètes »

Crédit photo : Plattform Produktion – Bac Films

Palme d’or surprise du dernier festival de Cannes,  The Square aura donc suscité la controverse, ce qui est le propre d’une Palme d’or : audacieux pour les uns, caricatural pour d’autres, le film de Ruben Östlund, déjà réalisateur du très prometteur Snow Therapy divisait la critique. La polémique est naturelle, on peut penser qu’elle ne déplaît pas au réalisateur qui fait montre d’un véritable goût pour la provocation. Cependant, au-delà des critiques, forcément subjectives et pour la plupart totalement légitimes, on peut se demander si chez quelques-uns, ce n’était pas le film mais son propos dérangeant qui posait problème : la remise en question de nos bonnes consciences, le regard lucide sur l’humanisme affiché des belles âmes. The Square n’épargne pas les intellectuels aux grandes idées, on peut imaginer que se retrouver chez le héros un peu pathétique du film n’a pas forcément plu à tous. 

Cristian est un mec bien : intelligent, charmant, directeur d’un musée d’art moderne, homme cultivé cherchant à faire partager ses valeurs humanistes à travers les expositions de son musée, et notamment « The Square », un petit carré dans lequel le visiteur est sensé abandonner ses peurs, ses vices, ses préjugés et son portefeuille pour s’ouvrir au monde, sage et confiant. Un jour, il est victime d’un vol : ce fait divers va bouleverser son existence, confrontant ses idéaux à la réalité.

Crédit photo : Plattform Produktion – Bac Films

Croisement improbable de Monicelli et d’Haneke, The Square est bien autre chose qu’une banale critique du bobo de base, de même, y voir une charge poujadiste contre l’art contemporain, autre reproche fait au film, est la preuve d’une certaine mauvaise foi. Si certains excès de l’art contemporain sont moqués, c’est surtout pour ce que celui-ci dit d’une certaine culture de classe : l’art contemporain entend souvent dénoncer notre société, mais elle serait elle-même au-dessus de toute critique, un domaine de happy few, une nomenklatura culturelle, intouchable, incapable de se remettre en cause surtout… Ce n’est évidemment pas l’art qui est en cause ici, mais son embourgeoisement : quelques concepts plus ou moins oiseux où l’on prétend parler d’un monde que l’on ne connaît pas vraiment : une minorité d’initiés qui, comme Cristian, masque le vide par des paroles pompeuses, des formules toutes faites, des clichés que l’on accepte par convention. La culture confisquée au profit d’une élite, quand bien même celle-ci est animée des meilleures intentions.

Le « carré », le fameux Square, œuvre centrale de l’exposition qu’organise Cristian est sensé promouvoir les belles valeurs de l’humanisme au delà du fameux modèle suédois, il devient un bunker où quelques-uns se pensent à l’abri du monde.

Crédit photo : Plattform Produktion – Bac Films

Cristian va justement être obligé de se remettre en cause : le film ne se contente pas de mesurer l’écart entre les belles paroles du directeur du musée et ses actes, ridicules, quand il cherche à récupérer son téléphone par tous les moyens, y compris la menace de tout un immeuble par lettres. The Square est le récit d’une remise en question, d’un homme perdu qui cherchera à devenir celui qu’il croyait être. Jamais le film ne remet d’ailleurs en cause sa sincérité : cruel, acide, le film l’est, mais cynique jamais. Cristian n’est pas plus hypocrite que les autres personnages, il est parfois minable, il n’est jamais détestable : père divorcé et à coté de la plaque, il ne renoncera pas à inculquer à ses enfants quelques grands principes, au bout de son voyage initiatique intérieur.

Comme dans Snow Thérapy où un père idéal fuyait devant une avalanche, laissant sa famille face au danger, Östlund oppose les belles paroles aux actes. Une voix pontifie sur l’art, démentie par les actes mais surtout ridicule, le réalisateur traque le cuistre comme l’hypocrite, qui se trouve pris dans  ses contradictions. Le sens du cadre rappelle Roy Andersson, mais un Roy Andersson où les personnages auraient une véritable épaisseur, même si, comme son aîné, Östlund adore mettre ses personnages dans les situations les plus absurdes, le cadre devient le lieu de tous les dangers. Le film est drôle, mais l’on sent que très vite, la situation peut dégénérer vers le tragique. Ainsi chaque séquence est sur le fil, entre l’humour froid et un sentiment de malaise qui ne quitte jamais vraiment le spectateur. Cristian parcourant tout un immeuble pour mettre ses lettres de menace dans chaque boite aux lettres, l’escalier est filmé comme une spirale qui semble aspirer le pauvre héros. Au même instant son « complice » qui l’attendait dans la jolie berline garée devant cet immeuble d’un quartier populaire est agressé, ou du moins c’est ce qu’il pense ; contrairement au monde idéal que nous vend l’exposition, le monde réel est composé d’univers qui ne se rencontrent jamais : une voiture de luxe dans un parking de HLM et le moindre signe extérieur est une menace ; le spectateur deviendrait aussi paranoïaque que les personnages.

Les séquences s’enchaînent avec maestria, Östlund est un maître du plan séquence, autre point commun avec Roy Andersson, leur élégance contraste avec la violence du propos tout en menant le spectateur là où il ne s’attendait pas. Le montage particulièrement soigné, les transitions d’un plan à l’autre sont aussi surprenantes que pertinentes. Le réalisateur évite ainsi le piège du film à sketchs déguisé, pourtant, la filiation avec les maîtres italiens du genre est évidente. The Square c’est un peu Les Monstres de Monicelli version nordique : la situation  fait ressortir notre monstruosité, nos peurs, car si les gens sont souvent minables dans le film, c’est qu’ils ont peur : peur de l’autre, celui de l’autre bout de la ville que l’on ne croise jamais… Peur dès que les enfants s’égarent dans un centre commercial, peur aussi d’un gamin, Pojken, fils d’immigré, puni par des parents qui le pensent coupable du vol du téléphone. Le gamin est décidé à obtenir réparation de cette fausse accusation, il devient la mauvaise conscience que Cristian tente de chasser d’abord en l’ignorant puis en se montrant violent. Mais la culpabilité ronge Cristian, au moment où sa réputation s’effondre il retrouve un peu de sa dignité.

Crédit photo : Plattform Produktion – Bac Films

L’enfant est d’ailleurs l’élément déclencheur de la prise de conscience, apportant ainsi un peu d’optimisme dans une vision assez désabusée de la société. Pojken ignorant qu’il est victime d’un notable, cherche justice sans se préoccuper de ce qui est convenable ou pas, têtu, presque insupportable s’il n’avait pas pour lui la raison. Les enfants de Cristian, sont eux perdus, constatant l’écart existant entre les leçons de vies et l’exemple d’un père démissionnaire et égoïste. Cristian voudrait changer le monde, il n’est déjà pas capable de s’occuper de ses enfants. C’est pourtant le regard de ses enfants qui importera finalement, idée déjà centrale dans Snow Therapy. Accusateurs ou témoins, les enfants seraient  plus matures que les adultes qui, non seulement ont une idée… enfantine d’un monde bien différent de celui qu’ils imaginent dans le square ou le confort d’un musée d’art contemporain où une œuvre ressemble d’ailleurs à des pâtées de sable… eux ne semblent jamais faire autre chose que de jouer. Jusqu’à se faire punir…

Cristian tout puissant sera désigné responsable d’une incroyable erreur de communication : un clip d’un mauvais goût achevé pour promouvoir The Square, les jeunes conseillers en communication (autre profession de Happy few que n’épargne pas le réalisateur) qui conçoivent cette publicité atroce sont d’autres monstres ; eux aussi victimes de leur  vision du monde biaisée où la morale s’efface derrière le nombre de vues sur Youtube. La conférence de presse où il fait son autocritique devant des journalistes qui, pour reprendre l’expression de Raymond Domenech, ont «senti l’odeur du sang », tourne au lynchage médiatique. L’ex-directeur de musée devient la cible facile de journalistes d’art prompt à achever un homme déjà à genoux. Si Cristian n’a pas payé pour les fautes dont il est responsable (les lettres accusatrices), l’arrogance, l’hypocrisie mais aussi le mépris d’une femme, coup d’un soir dont on a oublié le nom et que l’on a humiliée à peine l’acte consommé, il paiera pour les bêtises d’autres, irresponsables bobos, eux aussi si sûrs d’eux mêmes qu’ils en ont perdu tout sens moral. La séquence dure, elle tourne à l’acharnement, lui paye, et devant le spectateur se déroule le petit bal tragique des heureux du monde qui s’acharnent sur l’un des leurs quand il est à terre… Jalousie ? Esprit de meute ? Cela n’empêchera sûrement pas la meute d’applaudir des initiatives comme celle du carré où ne règne qu’harmonie, humanisme et altruisme.

L’esprit de la meute ? C’est bien d’animalité dont il est question dans The Square, de notre rapport avec ce qui fonde notre instinct : la peur, le goût du sang, la sauvagerie. Aussi évolué soit l’homme, il est facilement rappelé à ses instincts primaires, ce que Ruben Östland démontre dans une séquence grandiose, celle d’un happening tournant au cauchemar pour les invités : un homme redevenant un singe au milieu d’un dîner de notable. La performance est d’abord saluée par tous, elle doit l’être, Terry Notary, acteur spécialisé en motion captures, ne fait pas qu’imiter le singe, il est un singe, à figure humaine, mais un singe incontestablement, la séquence dure, jusqu’à l’absurde, jusqu’à ce que, malgré les applaudissements de plus en plus gênés d’une assistance d’abord conquise puis inquiète, l’artiste continue sa performance, animal incontrôlable s’en prenne avec de plus en plus de violence, d’abord à l’invité d’honneur, un artiste reconnu, puis à tous… Dans ce microcosme à l’abri du monde, la loi du plus fort l’emporte, plus celle du plus riche, du plus influent, plus la loi du plus fort de notre monde moderne, mais celle de la nuit des temps. L’homme cède à la bête : d’abord l’homme singe, puis tous les autres, s’inclinant, baissant la tête devant le mal alpha… Jusqu’à laisser une femme se faire agresser. Les invités sont terrifiés, le spectateur stupéfait devant la puissance de la séquence. Enfin, après des instants interminables, quelques-uns oseront aller au secours de la jeune femme, quelques-uns, puis, par esprit de la meute encore, tous, jusqu’aux plus lâches se jetteront sur l’artiste pour un tabassage en règle, il ne s’agit pas de défendre la femme, il s’agit de se venger, de punir l’homme qui par sa performance a montré les limites de leur univers civilisé, a révélé la lâcheté, la peur, le mensonge…

Crédit photo : Plattform Produktion – Bac Films

Incontestablement cette séquence est de celles qui marqueront l’histoire de la Palme d’or, on pourrait même se demander dans quelle mesure certaines critiques (pas toutes, pas la majorité bien sûr) presque haineuses envers le film ne rappellent pas le tabassage de l’artiste révélateur par la bonne société des gens bien. Film d’un cinéaste au sommet de son art, The Square est un conte à l’humour noir, satire d’un microcosme bourgeois qui ne se rend même plus compte de l’écart entre lui et le monde réel. Comme tout conte, le film est heureusement éclairé d’une morale à la simplicité bienvenue dans cet univers de cuistres. Un père de famille qui triomphe de sa peur sous le regard de ses enfants : ni belles paroles, ni leçons édifiantes, pas d’héroïsme, juste des actes, simples, justes, presque dérisoires… Dans le chaos, il faut tenter de maîtriser sa bête.

The Square – Suède/Danemark – 2h25 – Un film écrit et réalisé par Ruben Östlund – Directeur de la photographie : Fredrik Wenzel – Montage : Jacob Secher Schulsinger – Avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West, Terry Notary, Elijandro Edouard, Christopher Laesso, Daniel Hallberg.

Crédit photo : Plattform Produktion – Bac Films