Affaire W. ou quand les hommes sont (aussi) dominés par leur domination

Dimanche 15 octobre 2017, quelques réflexions en vrac.

Je lisais ce matin la tribune d’Isabelle Adjani dans le JDD à propos de l’affaire Harvey Weinstein, j’ai particulièrement apprécié le passage où elle évoque le cas des mœurs françaises, le fameux GGG (galanterie – goujaterie – grivoiserie) qui fait des femmes et en l’occurrence des actrices des proies ou des victimes d’agressions ou pressions psychologiques et / ou physiques.

Hasard objectif ou pas, hier soir en épluchant les châtaignes que j’avais ramassées en forêt de Rambouillet pour en faire de la confiture, j’écoutais en podcast Les chemins de la philosophie sur France Culture dont le thème était la virilité. Olivia Gazalé, présidente des Mardis de la Philo et maître de conférences à l’Institut d’Études Politiques de Paris, était l’invitée d’Adèle Van Reeth pour parler de son livre qui vient de paraître : Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes. Je vous invite à écouter l’émission, ce qui est dit et expliqué me semble bien précieux.

Des prédateurs comme H.W., il en existe beaucoup et ça va continuer. Je suis de sexe masculin mais je me considère – j’espère – comme féministe aussi je comprends et partage le combat des femmes qui peut passer, dans un premier temps, comme un combat contre le masculin. Les révolutions ont des âges ou des stades : un âge enfant, un âge adolescent (qui correspond à des périodes de Terreur, cf. Révolution française), un âge adulte voire un âge de sagesse, là où les mentalités, les consciences ou les paradigmes changent.

Il s’agirait, dans nos pays occidentaux (hélas dans d’autres parties du monde le Moyen-Age est toujours d’actualité), de faire grandir le féminisme, de sortir peut-être du combat stérile Homme / Femme, et de questionner cette notion de virilité qu’on nous inculque plus ou moins volontairement dès la naissance. Je me souviens qu’à l’école primaire ça me faisait toujours drôle d’entendre en cours de français : Pour les accords c’est toujours le masculin qui l’emporte. « Le ciel et la nature sont beaux, aujourd’hui. » Et pourquoi « Le ciel et la nature ne seraient-elles pas belles, aujourd’hui ? »

De plus étant homosexuel et né à Tarbes, une région de rugby, etc., ayant souvent entendu à l’école « espèce de pédé ou de pédale », insulte toujours numéro 1 en France, n’ayant jamais aimé les sports collectifs, je préférais lire et la compagnie des filles que je trouvais plus fines et plus intelligentes, étant grand et mince, en tout cas pas sportif, musclé, je connais la domination virile, les pressions psychologiques voire carrément les agressions physiques qu’elle engendre. J’ai été tabassé et laissé pour « mort » deux fois dans ma vie : une fois adolescent alors que je draguais gentiment dans au jardin Massey à Tarbes, et une autre fois vers 22 ans alors que je me prostituais Place Dauphine à Paris.

Il en est de la domination virile comme la culture judéo-chrétienne, que nous le voulions ou pas c’est un bain général dans lequel nous grandissons et qui nous affecte, nous conditionne, que l’on s’oppose ou que l’on épouse ces idées ou ces schémas, c’est un peu la même chose finalement, c’est comme les deux faces d’une même médaille.

Alors, bien qu’on ait besoin et que je salue les « coups de colère » comme ceux d’Adjani, le discours d’Olivia Gazalé me plaît particulièrement. Attention, je n’oppose pas Adjani et Gazalé, elles sont bien sûr du même côté. Mais il serait temps qu’on interroge ces notions de pouvoir, de conquête, de domination, d’avoir, ce besoin de posséder et d’augmenter encore et toujours son territoire, sa surface, qu’elle soit monétaire, médiatique ou simple superficie, mètres carrés, hectares, etc… tiens, superficie / superficiel, la rime ou plutôt l’allitération sont belles !

Oh ! je n’invente pas la poudre, là ! De Beauvoir à Yourcenar, de Divine à Judith Butler, d’Annie Ernaux à Camille Laurens, de Marie-Hélène Sam Bourcier à Lalla Kowska Régnier, de Jean-Luc Verna à Jonathan Capdevieille, de Jean-Michel Rabeux à Michel Fau ou Thierry Schaffauser, ils et elles, Elles et Ils, sont nombreux à faire bouger les lignes, chacun à sa manière et avec son vocabulaire. Liste non exhaustive bien entendu.

Nous sommes tous victimes, tous taraudés par notre propre idée ou besoin de domination. J’ai essayé de traiter le sujet (en partie), à ma manière, dans mon livre La vie privée. J’ai choisi l’angle du sexe et de la mort car ça me parlait au moment où j’écrivais ce texte. La domination, je dirais que je mène un combat contre elle (en grec agon, combat, a donné agonie), mais ce combat est aussi un corps à corps, un combat tout contre, aussi.

Si je refuse la domination virile (viril vient de vir en latin et n’a rien à voir avec le sexe masculin, il y a aussi des femmes viriles, qui elles-mêmes n’ont rien à voir avec les femmes qu’on dit masculines… (bien des notions sont à revoir…); bref, la domination me questionne et m’excite aussi, sur le plan sexuel et / ou fantasmatique. Par chance je ne suis pas un violeur, par chance je ne suis plus excité si mon ou ma partenaire n’est pas consentant(e). Mais je connais les jeux, scenari sexuels, dans lesquels un « macho domi » s’occupe de sa « lope », j’ai fait les deux, le « macho domi » et la « lope », je ne dirai pas ce que je préfère, na ! mais j’avoue être, par moments, très, très très excité par la « chose ».

J’ai fait quelques années de psychanalyse aussi j’ai compris deux ou trois trucs, impossible de tout raconter ici puis ce serait fastidieux, mais disons que j’ai appris à prendre une certaine distance avec mes fantasmes domi / soumis. C’est aussi (mais pas seulement) l’histoire de la répétition névrotique, on rejoue sans cesse la scène originelle, celle de la horde primitive, poke Freud, etc. C’est aussi une question d’abandon, un besoin d’abandon, le grand plaisir de l’abandon. Quand une « lope » (je mets des guillemets car je respecte totalement l’humain, la personne, qui se trouve être sous cette « lope » qui ne fait que jouer pour de vrai son rôle préféré) s’abandonne devant moi, grâce à moi, son plaisir me parvient, son plaisir augmente voire crée mon plaisir, c’est un échange, un couple, nous sommes indissociables, même si « je peux insulter et mettre des baffes », nous avons besoin l’un de l’autre et c’est beau, oui, beau et pur comme l’amour, oui.

Un jour sur Facebook je parlais de ces choses-là avec Olivier Py (lire son très beau livre Paradis de tristesse) et il me parla du « scandale de la chair » comme disaient les Pères de l’Église…. Si la lope est « inférieure » à « moi » dans le rôle qu’elle joue de façon consentie, si elle est « inférieure » au point même de s’animaliser (plans dogtraining, etc.), si je suis le « supérieur macho sévère » dans le cadre du « plan » (cf. Le cruel et le froid de Deleuze ou tout ce qu’a pu dire Sacher-Masoch à propos de l’idée de « contrat »), je reste sur le plan personnel et humain l’égal de mon partenaire que je respecte totalement. Mais voilà, nous sommes joués tout en jouant, nous sommes joués et dominés par la domination elle-même, je ne sais pas ce qu’il faut en penser, je suis devenu assez amoral avec le temps, en tout les cas en ce qui concerne les choses du sexe, seuls la douleur physique trop grande et les risques en terme de santé (plans no safe) sont ma limite. Et là encore j’ai de la chance car je ne choisis pas, je ne me force pas, c’est juste que passé cette limite ça ne m’excite plus, donc je n’y vais pas. J’ai une sorte de compassion pour les violeurs, les violents (terrible affaire Cantat par exemple) et même les pédophiles. Bien sûr, sur le plan légal et social, il faut les condamner, les arrêter, les neutraliser, bien sûr ! Mais parfois je me dis que j’aurais pu être un violeur, un violent, un homophobe ou un pédophile. Pourquoi pas ? Ces choses-là auraient pu m’exciter, est-ce que j’aurais eu assez de force mentale pour maîtriser mes pulsions ? Je ne sais pas. J’ai juste de la chance de ne pas appartenir à ce genre d’homme.

Bon voilà, ce sont juste des notes en vrac, quelques pensées du matin, je poursuis mon oscillation entre la pute et l’ascèse, je fréquente quelques bordels parisiens assez trash, je visite de temps en temps des sites comme Domiaddict ou Boundinpublic, ça ne m’empêche pas de lire et aimer les livres du Père François Cassingena-Trévédy avec lequel je suis ami et je corresponds un peu, il me fait l’honneur de me répondre en tout cas, alors disons que je cherche, j’arpente, j’expérimente, « je me débrouille » comme pourrait le dire Christine Angot, nous devons tous nous débrouiller avec nos esprits et nos âmes illimités, et nos corps finis et limités. Ah men ?

Et puis non, je ne terminerai pas sur le mot Men ! J’ai entendu une fois une hypothèse anthropologique, je crois que c’est Françoise Héritier qui parlait, je crois que c’était à la radio. Avant les civilisations, les hommes des cavernes étaient fascinés par la naissance qui pour eux était comme une divinité. La mort aussi les intriguait, bien sûr, mais moins. Ne faisant pas le rapport entre acte sexuel et grossesse puis naissance, ils regardaient cet événement comme quelque chose d’inouï, magique. D’où les Vénus en ivoire et autres statuettes. Puis, les hommes je veux dire ceux de sexe masculin ont pris peur, ils n’avaient pas, eux, ce pouvoir des femmes, celui de l’enfantement. Ils prirent peur puis furent jaloux, ils décidèrent de se venger, de punir les femmes en les soumettant, etc., etc.