Faute d’amour : autant en emporte l’enfant

Pyramide Films – NonStop production

La tragédie s’ouvre sur un plan sublime et déjà angoissant, le plan d’une forêt enneigée. Au pied d’un arbre un morceau de cordon d’interdiction d’entrer est le premier signe du désastre à venir. Le plan dure, comme s’il fallait profiter de ce moment de calme avant que le mécanisme précis et impitoyable des films d’Andreï Zvyaguintsev ne vienne tout balayer.

Il y a quelques semaines sortait Une femme douce de l’ukrainien Sergueï Loznitsa, plongée dans une Russie boueuse et Kafkaïenne, la Russie des laissés pour compte de Poutine : prisonniers, villageois, femme fragile. Le film de Zvyaguintsev a pour toile de fond la petite bourgeoisie et les nouvelles ne sont pas meilleures, au-delà de la Russie, c’est bien d’une humanité à la dérive dont les deux films se font l’écho.

Saint Petersbourg, années 2000, à quelques mètres de la forêt, la ville, une cité cossue de la capitale où s’entassent la classe moyenne russe dont Boris et Génia, couple sur le point de rompre. Une rupture qui se passe mal : la haine, les reproches incessants, la vie à deux le temps de vendre l’appartement et de passer à autre chose, pour elle un riche oligarque plus âgé, pour lui une jeune fille, déjà enceinte. Au milieu, Aliocha, environ 10 ans, et qui entend les parents se disputer pour ne pas avoir sa garde, l’enfant étant considéré comme un vestige d’un mariage en ruine et un frein vers le bonheur futur. Un jour, l’enfant ne rentre pas de l’école et du drame nous passons à la tragédie…

Pyramide Films – NonStop production

Le premier acte est celui d’un drame intimiste à la Bergman, on pense à Scènes de la vie conjugale, dressant un portrait cruel mais hélas lucide de la nature humaine. Ils se sont peut-être aimés, ils sont encore beaux, l’appartement témoigne même des débuts d’une ascension sociale. Tout cela s’effondre sous nos yeux : l’appartement sera vendu, l’enfant boude, la mère ne porte aucune attention à la détresse du fils, plus vite l’appartement sera vendu, plus vite elle démarrera une nouvelle vie, le  père, souvent absent, ne porte pas plus d’intérêt à l’enfant : seuls comptent sa nouvelle fiancée et son travail. La dispute éclate dès son arrivée. On comprend très vite qu’il n’y a rien à sauver dans ce couple : le mari et la femme sont pathétiques et égoïstes, ils se méprisent, l’appartement devient le théâtre des opérations, chacun ayant élaboré une stratégie qui repose sur l’envoi du fils au pensionnat avant qu’il puisse rejoindre la sacro-sainte armée pour « devenir un homme ».  Aucun des deux ne veut d’Aliocha, aucun des deux n’est capable de lui annoncer la nouvelle, c’est inutile, l’enfant a compris que ses parents ne voulaient pas de lui. Dans un plan séquence, un art où excelle Zvyaguintsev, nous passons de la dispute dans le salon aux toilettes où se rend la femme, avant que la caméra ne passe par la chambre du fils. Aliocha pleure… Dans l’indifférence. Aux yeux de ses parents, il est invisible. Si invisible qu’un jour, Aliocha disparaît pour de bon.

La mise en scène de la disparition de l’enfant est un coup de force : si le spectateur a compris (lui) que Aliocha n’était pas revenu de l’école, les parents, tout à leur nouvelles vies et nouveaux amants ne le comprennent que bien après. Après s’être encore disputés, après avoir fait l’amour avec leurs nouvelles relations (on devine vite cela les conduira aux mêmes échecs,) il ne leur reste que le vide : il suffit de voir la femme perdue dans l’immense appartement de son amant, déjà seule.

Pyramide Films – NonStop production

La disparation reste hors champs, instants terrifiants où le spectateur impuissant contemple les deux monstres d’égoïsmes que sont Boris et Génia, se mettant peut-être à les plaindre. Les plans durent, comme souvent dans le cinéma de Zvyaguintsev, et ce n’est jamais gratuit, c’est presque toujours violent, jusqu’à devenir insupportable. On voudrait passer à la séquence suivante, le malaise nous envahit.  Personne ne se rend compte de l’absence de l’enfant, comme s’il n’existait plus. A chacun ses priorités : la jeune femme doit vite capitaliser sur sa beauté, elle ne plaira pas éternellement, elle n’a plus de temps à perdre. Lui veut garder sa place dans une entreprise où la famille est considérée par le directeur comme une vertu cardinale. L’ordre moral règne, peu importe que le père veuille effacer son fils de sa vie, il faut donner l’illusion. En un dialogue éclate toute l’hypocrisie de la société Russe. Cette Russie de Poutine qui prend de plus en plus d’importance au fil des séquences : celui qui divorce perd son emploi ; on peut s’étriper en privé mais on doit sauvegarder l’apparence d’une société forte s’appuyant sur les traditions et la famille. Une société idéale, parfaite, une société devenue incapable de protéger ses propres enfants.

Tout au long du film, en arrière-plan, à la radio, à la télé, se déroulent les conflits en Géorgie ou en Ukraine, l’ennemi extérieur qu’il faut balayer. Alors même que le monde se délite de l’intérieur. Bergman laisse alors place à quelque chose de plus atroce encore, un monde délirant dans lequel la police refuse de partir à la recherche d’un gosse et conseille aux parents de s’adresser à une association de bénévoles « spécialisés » dans la recherche d’enfants disparus. Une association qui existe réellement et qui est la seule véritable chance de retrouver un enfant devant l’inaction et l’incapacité des forces de l’ordre. Poutine peut envoyer ses hommes en Géorgie, en Ukraine, il est incapable de mettre au point une police qui chercherait des enfants disparus.

Cette association, composée de volontaires, dont des parents d’enfants fugueurs jamais revus, lance l’enquête… Les abords de la cité deviennent terrifiants : la neige, qui pourrait recouvrir les morts, le lac au fond duquel un enfant pourrait reposer. Chez Zvyaguintsev, la nature semble ramener l’homme à sa condition de créature fragile construisant une civilisation encore plus sauvage, plus absurde. Ici, les vestiges d’un immeuble collectif de l’URSS, gigantesque, que l’on fouille du toit jusqu’à la cave le souffle coupé et où l’on redoute de trouver un corps… Les parents continuent d’être minables, mais l’angoisse, la peur, les rendent soudain plus humains. La disparition de l’enfant comme une façon de se réunir face à l’essentiel. Mais il n’y a pas d’échappatoire, plus de rédemption chez Zvyaguintsev, le réalisateur qui autrefois rachetait in fine le héros du Retour, son premier film. Le couple poursuit sa guerre, le drame montre juste qu’ils n’auront rien à attendre de leurs futurs compagnons : indifférente, la jolie fiancée prépare l’arrivée de son bébé. La disparition du fils de son futur mari serait presque une aubaine. Ici, comme dans la nature, la civilisation c’est chacun pour soi…  Dans leurs futures vies, tous sont condamnés à être seuls.

Pyramide Films – NonStop production

C’est dans les séquences  où les parents, enfin conscients du drame, recherche l’enfant que le talent de Zvyaguintsev éblouit. Le montage allié aux subtils mouvements de caméras ou au choix de somptueux plans fixes, donnent une importance aux plus petits détails : la bande rouge dans la forêt en est le meilleur exemple. Elle intrigue, angoisse. Zvyaguintsev, ne montre pas, il suggère. Les  nombreux plans séquences où l’absence de l’enfant se fait ressentir de plus en plus violemment. Les plans larges qui font magnifiquement ressortir le vide des existences de Génia et Boris. Retrouver Aliocha, ce serait enfin combler le vide, retrouver son humanité, alors que le monde des adultes est d’une cruauté infinie. A la brutale scène de dispute du début répond la rencontre entre la mère et la grand-mère de l’enfant, une insupportable petite vieille haineuse et aigrie, très loin de la bonne babouchka de l’imaginaire russe. Quelques répliques et le décor de l’intérieur de la vieille dame, font que l’on comprend l’origine de l’égoïsme de la fille, au sein de la famille traditionnelle russe, toujours ce chacun pour soi.

La famille désintégrée, l’état démissionnaire, l’entreprise moraliste et intolérante, les collègues dont il faut se méfier, le conjoint que l’on hait, l’enfant qui est un poids… Le monde dépeint par Zvyaguintsev dans Faute d’amour est aussi impitoyable que terrifiant de réalisme. S’il prend le risque de se poser en moraliste (ce qui a pu en gêner certains sur ces derniers films), c’est parce que l’humanité est ainsi. Dans cette noirceur, toutefois, existe une lueur : celle de ces bénévoles qui ne ménagent pas leurs efforts ni leur temps pour retrouver Aliocha. Le salut est dans l’homme, pas dans l’état, surtout celui de la Russie Des années 2000. De même, la forêt nous rappelle que dans ce monde chaotique subsiste quelque chose de permanent, de plus grand que Vladimir Poutine. A l’inverse, la technologie, omniprésente à l’écran, via les téléphones portables, les écrans de télévision, l’autoradio, les voitures derniers modèles, ne servira pas à grand-chose. Les objets ne peuvent être que les reflets de ceux qui les possèdent : images de guerre, propagande, significatifs de la superficialité des personnages, de leur mensonge. Pour autant le cinéaste ne propose pas un modèle de vie idéal, on se souviendra à ce propos du Bannissement où pour fuir la ville, la famille déménageait dans la campagne, au beau milieu de la nature, pour un résultat désastreux. La même haine, la même incompréhension, le même sentiment de solitude alors que les enfants étaient livrés à eux-mêmes.

Pyramide Films – NonStop production

Le mal est profond, enfoui en nous. La Russie de Poutine est nationaliste, religieuse et la loi du plus fort encourage l’égoïsme qui devient ici le révélateur de l’âme humaine. Comme dans Léviathan, se limiter à la Russie, ce serait limiter la portée de l’œuvre. Le propos est bien sûr universel. Tandis qu’à l’extérieur, la neige tombe, comme pour recouvrir cette triste réalité, les plans des grands ensembles vides, d’appartements trop vastes finissent par isoler les personnages, Zvyaguintsev contemple leur chute. Alors que les bénévoles et les parents cherchent l’enfant jusque dans la nuit, les lumières des appartements bourgeois rappellent que pendant la tragédie, la vie continue, dans l’indifférence et le silence. Bientôt, le fils ne sera plus qu’une photographie placardée sur un poteau.

Trouvant l’équilibre parfait entre l’intime et le politique (on pense à Bergman et bien entendu à Tarkovski), c’est chez Antonioni qu’il faut chercher une des principales inspirations du cinéaste russe. L’impossibilité de communiquer, le sens du cadre, mais aussi celui de l’ellipse. Celle de la disparition de l’enfant, celle, qui suit la révélation, scène insoutenable où soudainement les monstres laissent éclater leur humanité, nous contemplons alors, avec le cinéaste, l’ampleur du gâchis, l’étendue du désastre, comme eux impuissants. Suivra donc une des plus belles ellipses de l’histoire du cinéma, alors que tout est accompli. Les héros sont laissés à leur destin, à la banalité du quotidien : un mauvais père reste un mauvais père, une femme, portant un survêtement aux couleurs du pays, courent sur un tapis roulant, pour se maintenir en forme, pour rester belle, court dans le vide, inutilement, course vaine et absurde. Quel talent que celui d’Andreï Zvyaguintsev pour que ces derniers plans en apparence anodins nous fassent pourtant irrémédiablement penser aux explosions en série qui ponctuent Apocalypse Now, ce déluge de feu qui envahissait l’écran et qui se rappelle à nous à la fin de Faute d’Amour : la destruction, la désolation, l’apocalypse maintenant. Ici dans le silence d’un paysage enneigé. La chute de l’humanité. L’horreur, l’horreur…

Faute d’Amour – Russie – Durée : 2H08 – Réalisé par Andreï Zvyaguintsev – Scénario : Andreï Zvyaguintsev et Oleg  Negin – Directeur de la photographie : Mikhaïl Krichman – Monteuse : Anna Mass – Avec Alexeï Rozin, Maryana Spivak, Matveï Novikov, Alexeï Fateev, Marina Vasilyeva, Andris Keishs.